Mis à part les orchestres classiques, vous avez tout joué dans Woman. L’album ne comporte qu’un seul sample. Alors, peut-on lever le voile : quel est-il ?
Xavier de Rosnay : Techniquement, il ne s’agit pas d’un sample. Dans Heavy Metal, l’intro est une extrapolation d’un morceau de library music, Element of Risk, d’un auteur de library music, Andy Clark. Le morceau d’origine se situe entre une variation de Bach et le Organ Donor de DJ Shadow, et devait être destiné à un entracte de Super Bowl ; on a aimé cette idée de détourner une ritournelle classique pour en faire quelque chose qui pouvait paraître victorieux.

C’est drôle car c’est typiquement le côté sportif et spectaculaire de Justice. Du reste, l’album est bien plus romantique. Il y a même de la pedal steel, non ?
XdR : Oui... enfin non. Il s’agit de guitares, qu’on a mises dans l’Autotune pour ajuster les transitions entre les notes. C’est drôle car l’Autotune, du moins sur les voix, c’est peut-être notre seul désaccord avec Gaspard.
Gaspard Augé : Xavier est fan ; moi je trouve que quelque part, l'Autotune on a compris, c’est bon. Ceci dit, l'outil reste fascinant car il n’y a parfois aucune attention mélodique dans le chant - et c’est calculé après.
XdR : Pour moi, c’est comme de la distorsion sur une guitare : autant infini dans les textures et les grains. J’adore la fragilité des morceaux que tu peux penser mal chantés et puis repris par des ingénieurs. C’est peut-être une perversion.


L’intro de batterie de Randy ressemble à du Guitar Pro ! C'est à dire que vous avez enregistré avec le London Contemporary Orchestra... et pourtant, vous semblez vouloir transformer leurs violons en machines ?
GA : Oui - on humanise les robots et on robotise les humains.
XdR : Jusqu’au moment où la frontière entre les deux devient floue, sur les prises de voix comme les instruments.

Vous êtes plus sévères avec les humains ou les machines ?
XdR : Avec les humains car ils ont leur libre-arbitre, alors s’ils prennent des décisions qui ne sont pas conformes à nos attentes, c’est de leur faute. 
Justice
Toujours à propos de Randy : le morceau devait au départ être quelque chose de techno indus', c’est devenu un tube pop génial et incompréhensible. Ma seule question est : comment écrit-on un truc comme ça ? 
XdR : Merci. Le mot est horrible, mais… on «vibe». Ha ha.
GA : En enregistrant le disque, on sifflotait spontanément des airs, on chantait en yaourt sur le riff d’intro, qui n’est composé que d’une seule note, modifiée dans un séquenceur. Et ça libère l’imagination de ne pas réfléchir sur une suite d’accords déjà plaqués. Quand on a trouvé les airs que tu entends chantés par Morgan Phalen (le chanteur de l’album, nda), on a vite laissé tomber la techno indus'.

Il y a du Carpenter et du Moroder dans certains titres ; si vous faisiez une B.O., que voudriez-vous illustrer ?
GA : Bah, un épisode du manga Cobra ! Tu connais ? C’est l’histoire d’un type qui a un canon à la place du bras et dont le sidekick est une femme androïde très Sorayama. Ils se font pourchasser par une policière qui, elle, ressemble à Catherine Deneuve. En résumé, c’est un manga violent avec des femmes dénudées qui ont des cartes au trésor tatouées dans le dos. Et la musique est une sorte de disco-rock orchestral. Quelque part, je crois que quand on a passé son enfance devant ça – et Ken le Survivant –, on a un passif parfaitement normal pour ce qu’on joue aujourd’hui.
XdR : À la question de la B.O. idéale, on a déjà répondu quelque chose comme «un film SF de Paul Thomas Anderson avec un hologramme de Jean-Paul Belmondo jeune dans le rôle principal». Mais je me rends compte que c’est à peu près ce qu’est Cobra, en fait. Donc Cobra.


Alakazam = autoroute funky. Il y a des producteurs qui testent leurs morceaux en voiture. Comment faites-vous ?
XdR : On rêve de ça, mais on ne possède pas de voiture. On travaille le mixage à faible volume, donc la première fois qu’on a eu une idée de l’effet que le morceau produisait avec le son fort, c’était à Londres - en club - pour tourner la vidéo d’Alakazam et découvrir que, ouais, ça marche ! On ne sait jamais l’effet que ça va produire sur les gens avant le club, en fait.

Woman est votre premier album dans lequel on peut danser à deux. Vous en aviez marre que les gens dansent face aux DJ's ?
GA : C’est certain qu’on voulait que les gens dansent en couple – et je ne veux dire avec son téléphone portable, en disant «couple». Il y a plus de sensualité dans cet album, évidemment, les lignes de basses ne sont plus aussi blanches.
XdR : Tu as aussi ceux qui font le signe des cornes avec les yeux révulsés. L'une des idées - aussi large qu’elle puisse être – était qu’on ne voulait pas faire un disque excluant, comme pouvaient l’être Cross ou Audio, Video, Disco : ce n’étaient pas des albums à écouter dans la communion. Alors que là, on voulait toujours en mettre plein la vue aux producteurs, mais aussi réussir à développer des idées simples, limpides.

2724-11-SOME_JUSTICE-V2-OKLe groupe Ratatat a ses obsessions : Queen. Et parfois, votre album m’a fait pensé à Ratatat. Mais vous êtes plutôt des fans de T-Rex, nan ?
XdR : Pour être honnête, j’aime un vieux morceau de Ratatat, Seventeen Years. Mais T-Rex oui, on adore depuis toujours. Peut-être que ça ressort plus aujourd’hui.
GA : Je pense qu’avec Ratatat, on partage au moins le même amour du contrepoint et de la superposition d’harmonies.

Chorus ou Heavy Metal sont des morceaux qui changent de structure complètement. Est-ce que vous vous surpreniez vous-mêmes, pendant l’enregistrement, en changeant complètement de direction ?
XdR : Non, en fait ce sont des morceaux qu’on a écrits en voulant qu’à la première écoute, il soit impossible de prévoir ce qu’il va se passer. Et pourtant, la structure est plutôt naturelle, agréable.
GA : On a des morceaux avec schémas pop classiques, qui se développent assez organiquement.


Il y a des dogmes dans Justice ?
XdR : C’est important de ne pas être trop dogmatique quand on a une conception de la musique qui consiste à faire des objets divertissants avant tout. Le peu de règles que nous nous fixons sont très classiques, pas besoin de se les rappeler. Exemple : un break, puis une montée avec un roulement de batterie accéléré.
GA : Et des vuvuzelas à l’arrivée ! Par exemple, on a les cartes de Brian Eno au studio, mais on ne les regarde jamais. Et puis leur interprétation est assez large pour que tu puisses faire ce que tu veux, de toute façon - mais avec la validation de Brian Eno.

Vous pensez à une touche féminine dans la scénographie de la tournée de Woman ?
GA : Oui, bien sûr. Il y aura des danseuses en rollers. Non c’est pas vrai, on y réfléchit encore.

Bon, merci. L’attachée de presse me fait signe que c’est fini. Mais au fait, c’est l’album de la maturité ! Vous avez la sensation d’y être, dans la maturité ?
XdR : Dur de l’analyser pour nous car on vit dans notre petite bulle… C’est une lapalissade, mais en vieillissant, c’est sûr qu’on s’y dirige vers la maturité ! On ne sait pas ce que ça implique, en revanche. Just

++ Les pages Facebook et Instagram de Justice.
++ Leur nouvel album, Woman, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.

Photos : So Me.