Je crois savoir que tu vis à Los Angeles désormais.
Christopher Taylor (SOHN) : Quand la tournée de mon précédent album a pris fin, ma relation s’est terminée et je me suis rendu compte que je n’avais plus vraiment d’endroit où vivre. J’aurais pu rester à Vienne ou retourner vivre à Londres, mais je pensais que Los Angeles pouvait être un bon spot, que l’ambiance de la ville pouvait correspondre à mes envies.

Et alors, tu en penses quoi finalement ?
C’est immense, donc je me suis un peu perdu à mon arrivée. Heureusement, j’ai fini par sympathiser avec plusieurs personnes et, surtout, par trouver mon quartier.

Tu ne penses que c’est un peu cliché pour un artiste d’aller vivre à Los Angeles ?
Si, totalement. Mais j’avais besoin de me prouver à moi-même que je pouvais y vivre et y faire ma place. Après, c’est surtout cliché si l’on ne s’intéresse uniquement qu’à ce que des quartiers comme Hollywood ou Venice Beach proposent. Moi, je déteste tout ça, je vis à l’Est de la ville et je mène mon petit train-train.

Du coup, j’imagine que tu vas nous sortir le speech de l’artiste qui s’est réinventé totalement pour son deuxième album ?
(Rires) C’est horrible, mais c’est un peu ça, oui ! Rennen, ça été l’occasion pour moi de simplifier ma musique. Pas de la rendre plus évidente ou autre, mais de la rendre peut-être plus minimaliste, moins soumise à des sons superflus. Quand j’ai fini Tremors, je passais beaucoup de temps à retoucher certains sons, à retravailler telle ou telle ligne mélodique ; là, j’ai simplement finalisé le mixage et j’ai mis l’album de côté pendant trois mois pour prendre un peu de recul. Quand je l’ai réécouté et ai demandé l’avis de mes proches, tous m’ont dit qu’il était très bien comme ça.

Tremors avait été reçu avec enthousiasme par la presse. Ça signifie que tu t’es mis plus de pression pour Rennen ?
Non, du tout. J’ai passé deux ans sur la route à jouer dans différentes villes et dans différents festivals du monde entier. C’était fabuleux, mais, crois-moi, quand tu finis ça, tu n’as qu’une envie : faire quelque chose de différent. Et c’est ce que j’ai réussi à faire avec Rennen, qui, comme je le disais, se focalise moins sur les détails, va directement au but. Je n’avais pas de réelles ambitions pour ce disque, je me suis lancé et ça a donné ça. De toute façon, je n’avais plus besoin de me présenter, Tremors avait été conçu pour ça. Là, je pouvais aller vers autre chose.

Sur Tremors, j’ai lu que tu avais associé tes chansons à des couleurs et des images. C’est toujours le cas ?
Oui, bien sûr ! Pour moi, ce disque devait ressembler à quelque chose de noir. Ou plutôt, à une photo qui mettrait en scène un ciel très bleu, une terre assez grise et une maison blanche en feu. Ça paraît bizarre à expliquer, mais ce sont les couleurs que je visualisais en composant l’album : le noir, le bleu, le gris et le rouge, avec le noir qui domine l’ensemble.

Pourquoi avoir publié Signal comme premier single ? 
Au départ, je voulais que Conrad soit le premier titre à être mis en avant, mais j’ai fait cinq concerts en septembre pour tester mes nouveaux morceaux et j’ai vu qu’il se passait quelque chose de particulier avec Signal. Ce qui est intéressant avec ce titre, également, c’est qu’il fait clairement la liaison avec Tremors. C’est comme s’il était imprégné par l’esprit du premier album tout en introduisant la nouvelle direction prise sur Rennen. Avec le recul, j’ai l’impression que Tremors était un disque de rupture en avance. Celui-ci l’est vraiment, et Signal permet d’intégrer cette idée.

Dans le clip de Signal, on voit Milla Jovovich. Ça veut dire que tu peux tout te permettre aujourd’hui ?
(Rires) C’est un peu ça ! Mais c’est l’un des grands avantages de ce métier : ça engendre des rencontres improbables. Dans le cas de Milla, elle a entendu Tremors, m’a contacté pour me remercier et a fini par me dire qu’elle n’en revenait pas de me parler. Je croyais rêver... C’est Milla Jovovich, après tout. Depuis quand ce genre de personnes peut-elle être impressionnée par le fait de me parler ? (Rires) Après avoir échangé pendant quarante-cinq minutes, elle a fini par me dire qu’elle aimerait beaucoup tourner dans l'un de mes clips si l’occasion se présentait, et c’est ce qui s’est passé pour Signal.

Ça n’a pas été trop cher de l’avoir au casting ?
Non, elle l’a fait gratuitement. C’est ce qui est encore plus incroyable ! Elle est vraiment venue sur le projet en tant qu’amatrice de ma musique, et pas du tout en tant que star du cinéma.

Je ne sais pas si tu es au courant, mais, en France du moins, on te compare souvent à James Blake. Est-ce que, comme lui, tu penses que des gens ont déjà fait l’amour en écoutant ta musique ?
Oh oui, c’est sûr ! J’ai déjà vu certaines personnes faire pratiquement l’amour lors de mes concerts, donc je suis sûr que ça doit y aller une fois rentrés chez eux ! (Rires) Et je trouve ça super cool : ça prouve que ma musique a quelque chose de très sensuel et qu’elle peut inciter les gens à se rapprocher. Je ne vais pas m’en plaindre.

Si des garçons venaient à naître suite à ces relations sexuelles, tu préférerais qu’ils s’appellent Christopher ou Sohn ?
Sohn, ce serait bien plus drôle, quand même ("Sohn" signifie "fils" en allemand, ndlr) ! Il y a tellement de Christopher dans le monde que ç'aurait beaucoup moins de sens. Et puis il faut que le nom «Sohn» se perpétue. (Rires).

Tu y contribues déjà pas mal en collaborant avec des artistes comme Lana Del Rey, Rhye ou Banks. Ça forge une réputation...
Oui, mais j’ai décidé d’arrêter de collaborer pendant un temps. Ce qui m’intéresse actuellement, c’est de me consacrer uniquement à moi-même, de faire évoluer ma musique. C’est déjà le cas, bien sûr : si tu écoutes les morceaux que j’ai pu faire avec Banks, tu te rends compte que je suis déjà loin de tout ça, mais j’ai encore envie d’avancer. Et puis je n’ai pas forcément l’impression d’être réellement SOHN lorsque je produis un titre pour quelqu’un d’autre. J’ai l’impression que l’on m’appelle pour que je contribue à tel ou tel titre, faire en sorte qu’il sonne comme un single et revenir à mes affaires ensuite. Désormais, je pense que si je devais collaborer avec quelqu’un, ce serait sur plusieurs morceaux ou, pourquoi pas, sur la totalité d’album, avec des artistes comme Nils Frahm ou Ibeyi. Mais, pour l’heure, comme je te le disais, je préfère me consacrer à mon projet personnel. Je serai de toute façon sur la route presque toute l’année, donc…

Tu as l’air d’être déçu par tes collaborations jusqu’à présent…
Non non, du tout. Mais je dirais que je suis surtout fier des morceaux auxquels j’ai participé. Des morceaux qui, en général, ont été plutôt bien reçus par la presse, qui les associe au renouveau du R'n'B.

À ce propos, tu penses quoi du R'n'B à l’heure actuelle, sachant que les médias ne cessent de dire que le genre connaît un nouvel âge d’or ?
Personnellement, je le trouve très ennuyant ! (Rires) J’ai l’impression que tout le monde cherche à en faire et perd l’essence de cette musique à chaque fois. Ça me rappelle ce qu’il s’est passé avec la new-wave : au début des années 1980, ça n’était pratiqué que par une poignée de groupes très excitants, puis le phénomène a pris de l’ampleur et tout le monde s’y est essayé, sans même chercher à comprendre les caractéristiques de cette musique. Là, c’est un peu pareil. Et ça devient clairement ennuyeux. Je ne compte même plus le nombre de groupes ou d’artistes qui proposent finalement la même chose avec des paroles différentes.

Dans ce cas, c’est quoi le secret pour faire du bon R'n'B ?
Je pense que la force du R'n'B vient surtout de son message et de sa faculté à toucher les sentiments les plus intimes. Le reste n’est qu’esthétique. Et c’est bien ça le problème : les artistes d’aujourd’hui écoutent tellement de musiques, sont tellement influencés par tous ces groupes qu’ils découvrent sur les blogs qu’ils souhaitent simplement sonner comme tout le monde pour coller aux tendances d’une époque. Mais l’esthétique n’est rien sans cette recherche de l’intime. L’esthétique, ce n’est jamais ce qui a permis à un genre musical d’être intéressant. C’est juste de la décoration.

Et le R'n'B des années 1990 ? Tu penses que des artistes comme Aaliyah ou R. Kelly étaient dans la même démarche ?
Pour être honnête, je n’ai jamais aimé ce genre d’artistes... (Rires) Mais c’est plutôt logique : j’étais adolescent au cours des années 1990 et le R'n'B était vu comme quelque chose d’un peu ringard, même pour les fans de hip-hop. À l’époque, ces artistes, de façon totalement injuste, étaient considérés comme des artistes peu intéressants. Et quand tu es adolescent, tu as tendance à t’éloigner de tout ça. Il y avait pourtant des morceaux excellents dans le lot, mais ça n’a jamais été réellement mon truc.

Pour finir, j’aimerais que tu me dises ce que tu reproches exactement à Spotify, que tu avais un peu pointé du doigt dans une interview pour un site américain…
(Il coupe) Non, je n’ai pas critiqué Spotify en tant que tel. Ma musique est disponible sur le site, donc ce serait un peu paradoxal de ma part. Ce que je critiquais, c’est le fait que l’on se rapporte sans cesse au nombre d’écoutes sur ce genre de site pour justifier l’impact d’une musique. Sauf qu’un million d’écoutes sur Spotify ne sera jamais équivalent à un million de disques vendus. Il faut prendre les chiffres avec précaution.

C’est clair que ce n’est pas du tout la même rémunération…
Oui, mais c’est normal. Vendre six millions d’albums, c’est quelque chose de prodigieux. Avoir été écouté six millions de fois sur Spotify ou ailleurs, ça l’est beaucoup moins. Il faut relativiser ces chiffres. Mais Spotify, ainsi que d’autres sites de streaming, a au moins le mérite d’encourager les auditeurs à écouter constamment de nouvelles musiques. Si ça permet à certains de tomber sur mes morceaux, je ne vais pas m’en plaindre ! (Rires)

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++ Son deuxième album, Rennen, est disponible en stream et à l'achat. Sa discographie est également en écoute intégrale sur Deezer.

Crédit photo : Phil Knott.