Comment est né le projet ?
Étienne (guitare) : On avait déjà un peu entendu parler de Group Doueh depuis que le label américain Sublime Frequencies avait édité trois enregistrements de leur musique et qu’ils avaient par la suite écumé les scènes des États-Unis. José Kamal (organisateur du festival Mer et désert, ndlr) qui chapeautait le groupe cherchait à faire une collaboration mais pas un truc “world”. Il s’est adressé au journaliste Jacques Denis qui a immédiatement pensé à nous avec notre esprit un peu DIY, à la limite du punk, prêts à essayer de nouveaux trucs. 

Ce genre de projet peut avoir un côté un peu artificiel, un peu orientaliste sur le papier. Ça ne vous a pas fait peur ?
Étienne : On tient vraiment à préciser ce point : il s’agit d’une rencontre entre deux groupes plutôt qu’entre deux cultures.
David (chant) : Quand on nous a proposé le projet, je ne vais pas cacher qu’il n’y avait pas un côté excitant à aller dans le désert enregistrer un disque. Mais on ne s’est pas du tout dit : “super, on va faire notre album africain”. On est allé voir les gars jouer à l’Institut du Monde Arabe, et on s’est un peu reconnus dans leur format et leur manière d’aborder la musique. Le fait qu’il laissent traîner les morceaux en longueur, notamment. Ou encore qu’ils fonctionnent un peu comme nous sur un mode trio avec un guitariste, une chanteuse et un clavier.
Étienne : Notre principal point commun, c’est qu’on joue tous les deux le plus fort possible avec le moins de matériel possible. Après, il faut avouer que nos démarches sont quand même très différentes. Avec Cheveu, on compose nos chansons ex-nihilo. Alors qu’eux réarrangent des morceaux issus d’un registre traditionnel auxquels ils ajoutent une touche un peu punk avec des guitares électriques à fond la caisse, des pédales d’effet, du gros bourrinage sur les percussions et un vieux clavier Yamaha.

Cet ajout d’instruments électriques dans le répertoire traditionnel vient apparement de la passion de Doueh pour la guitare électrique, Jimi Hendrix et Dire Straits...
Étienne : Quand on était sur place et qu’on demandait aux membres de la famille de Doueh s’ils connaissaient les Beatles ou les Rolling Stones, ça ne leur disait rien. En revanche, ils étaient fans de Jimi Hendrix ! C’est drôle de se rendre compte qu’on n'a pas du tout les mêmes références : pour nous, Dire Straits c’est complètement rincé alors que pour eux, c’est la quintessence du cool.
David : Du coup, il y a eu des petits moments de gêne et de silence, où Doueh envoyait des énormes solos d’Eric Clapton. 

Après ce concert à l’Institut du Monde Arabe, vous avez été immédiatement partants ?
Étienne : Au début, on a flippé parce que la musique de Doueh est bien remplie, et la nôtre aussi. On s’est demandé comment on allait faire pour trouver des espaces pour chacun de nous. On a réfléchi pendant longtemps, et puis finalement, on s’est lancés en mode dilettante. Ce qui s’est somme toute révélé une bonne chose. 

Vous n’êtes pas arrivés avec des démos ?
David : On avait quelques trucs ; soit des vieilles bases de morceaux, soit des trucs qu’on avait pensés spécialement pour ça. Mais ce qui était étonnant, c’est que quoi qu’on propose, eux arrivaient avec un truc complètement fini par-dessus. Il n’y a eu que très peu de moments où il y a eu un vrai effort de convergence, où ils ont reproduit de la musique à nous ou vice-versa. Personne n’a rien lâché, et ça a donné une musique à étages où chacun a apporté sa couche de morceau sur le morceau de l’autre. Une sorte de burger du Sahara un peu bizarre et un peu indigeste, mais qui est justement intéressant pour ça. 

Comment s’est passée la toute-toute première rencontre ?
David : Au début, on n’a pas du tout respecté le protocole. Normalement, quand tu arrives dans une maison sahraouie, tu t'assois, tu bois le thé, tu discutes et tu attends que le gars ait l’occasion de te connaître et de te trouver sympa ; ça peut durer trois jours. Mais nous, nous sommes arrivés paniqués parce que nous n'avions que dix jours pour enregistrer le disque. C’est vraiment très court, d’autant que normalement, on est plutôt du genre lents. Ça fait dix ans qu’on fait de la musique et on a sorti que trois disques, alors là, c’était un vrai challenge.
Étienne : On ressentait le besoin de produire de la musique tout de suite avec eux pour se rassurer. On a déboulé avec une équipe de dix personnes et on les a entraînés à faire de la musique tout de suite. Ils ne nous en ont pas voulu, mais on n’a vraiment pas été respectueux des formes…

La famille de Doueh ne ressentait quant à elle pas l’enregistrement du disque comme un enjeu ?
Étienne : Ils n’en ont rien à carrer. Il font de la musique qui accompagne des moments de vie, des cérémonies de mariage. Les disques de Sublime Frequencies prennent la poussière dans un coin chez eux.
David : Le fait qu’il ne soient pas soumis aux logiques d'enregistrement ni aux logiques radio fait qu’ils ne connaissent pas le format pop. L’idée de limiter une chanson dans une durée de temps leur échappe complètement. Dans leur esprit, s’arrêter de jouer alors que les gens sont encore en train de danser parce qu’on a fait le nombre adéquat de couplets-refrains, c’est de l’anti-musique. Le concept de répèt’ non plus n’a aucun sens à leurs yeux ! Quand tu joues, c’est pour un public. Ils n’ont pas cette conception du moment de création dans la souffrance et la solitude. À chaque session musicale qu’on faisait, du monde raboulait dans la maison et c’était la fête. C’était vécu comme des moments de live et non pas de travail, et ça s’entend dans les enregistrements. Neuf fois sur dix c’était loupé, mais parfois ça donnait un titre bien, riche et fougueux.

Group Doueh - Cheveu 1

Comment s’est déroulée votre première jam ?
Étienne : On est monté dans le local de répèt’ au dernier étage de leur maison et nous nous sommes installés les uns en face des autres. On a commencé à leur jouer une sorte de valse à trois temps toute douce, toute calme, et ils ont réussi à caler dessus un morceau en contretemps, une sorte de montée psychédélique hallucinante qui te fait décoller. Puis, on leur a proposé de reprendre un morceau tradi à eux à la sauce punk. On est parti sur les chapeaux de roues.
David : Ces deux morceaux qu’on a faits directement nous ont rassuré et donné confiance pour la suite. Mais après, on a commencé à caler et à pédaler dans la semoule. Jusqu’à ce qu’on décide de s’arrêter et de jouer chacun devant l’autre notre musique pour montrer ce qu’on faisait. Ça a débloqué les choses. On aurait sans doute dû commencer par là.

Comment ont-ils réagi face à votre musique ?
Étienne : Au début, ils étaient clairement sceptiques. Ils n’avaient pas compris à quel point on pouvait être bourrins. Mais après, on a commencé à laisser tourner des morceaux à nous avec des riffs répétitifs, ce qui ressemble plus à leur façon de faire de la musique - eux réitèrent deux ou trois thèmes jusqu’à la transe. Au bout d’un moment, tout le monde a commencé à danser et à nous jeter des billets dessus, on hallucinait ! C’est la coutume là-bas dans les cérémonies de mariage, les gens font pleuvoir des biftons sur les musiciens quand il y a de l’agitation dans l’air. Du coup, ils ont pris l’habitude de le faire. Il faut aussi préciser qu’à force de boire leur thé noir concentré, on avait une patate d’enfer.

Quand on lit le texte de Jacques Denis sur ce voyage, on s'aperçoit qu’il y a tout un cérémonial autour du thé...
Étienne : Pendant que tu joues, le préposé au thé le fait réchauffer puis en sert régulièrement à la ronde dans des petites tasses, comme des espressos ou des shots. Après trois ou quatre comme ça, tu fais de la tachycardie et tu ne peux pas dormir.
David : On a enregistré l’album en janvier et la phase d’edit a duré jusqu’en septembre. À ce moment-là, Doueh a été invité à jouer à la Fête de l’Huma en France, et on est allé les voir là-bas pour leur faire écouter le disque. Ils avaient amené leur réchaud, leur mini-théière et leur petits verres. En fait, c’est le premier truc qu’ils prennent dans leur valise quand ils bougent. Il faut pas oublier que ça ne fait qu’une génération qu’ils sont sédentarisés. Halima, la femme de Doueh et la chanteuse du groupe, est née dans le désert. Ils ont gardé certaines habitudes de vie nomade. Leur maison notamment est agencée comme l’intérieur d’une tente.
Étienne : Doueh a même fait installer une tente devant sa maison, en plein sur le trottoir, où il vient se reposer quand il fait chaud.

L'interprète vous a-t-il traduit les paroles des chansons de Doueh ? David, comment as-tu mis ton travail d’écriture au service de cet effort collaboratif ?
David : Ce qui n’était pas évident, c’est que les paroles de Doueh ne sont pas en arabe. Elles sont en hassani ancien, dans des formulations poétiques, éthérées. C’est des musiques qui sont censées accompagner des cérémonies religieuses, qui recèlent des sens cachés. Même si on te les traduit mot à mot, ce n’est donc pas évident d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants. Pour l’écriture des paroles, je devais donc faire attention à ne pas commettre d’impairs tout en essayant dans le même temps de rester sur une ligne drôle et personnelle. C’est un exercice très différent que sur un album de rock de base. Là, il faut que tu fasses attention à d’autres formes de susceptibilités que la tienne. Tu es sur un territoire dont tu ne connais pas les codes.
Étienne : D’autant que la situation politique de cette partie du monde est compliquée. Cette zone située entre le Sud du Maroc et le Nord de la Mauritanie est sous occupation marocaine depuis la fin de la colonisation espagnole dans les années 70. Quand tu es sur place, ça génère un fond de tension qui n’est pas négligeable.
David : Tu ne peux pas être dans la provoc’ de base ou asséner un discours politique à partir de ton point de vue de touriste. Certains diraient que c’est baisser sa culotte de rockeur. Parce que dans ce genre de situation, il y a de fait deux attitudes possibles. Soit tu décides d’emmerder le monde, tu fais n’importe quoi et ça provoque un clash, soit tu essaies d’emprunter un autre chemin. J’ai choisi la deuxième option, et ce n’était pas évident.

Du coup, tu as écrit sur quoi ?
David : J’ai utilisé plusieurs stratégies. D’une part, comme à chaque fois que j’écris nos albums, j’ai piqué des citations à d’autres (films, livres, etc). Cette fois-ci, j’ai pioché dans Babylon Babies de Maurice G. Dantec, un livre de SF qui part dans des délires psychédéliques obscurs. Comme le texte est opaque, c’est laissé à libre interprétation. De l’autre, je me suis concentré sur des anecdotes, des impressions de voyage. Pour donner un exemple, une fois, on a vu Halima frotter son portable sur son corps. Dessus, il y avait la photo d’un Saint vivant mauritanien qui venait de mourir et elle se bénissait comme ça. Ça a donné le texte de l’un des morceaux.
Étienne : C’est drôle parce qu’ils ont beau être au milieu du désert, ils sont hyperconnectés. Leur fils El Waer, un vrai virtuose, gère son Facebook et son Instagram pendant qu’il est au clavier. Ils font très attention à leur image. Ils sont toujours très sapés, avec des lunettes Armani ou Gucci sur la tête.

Group Doueh - Cheveu 2

J’ai lu que El Waer avait véritablement été un élément liant de votre collaboration…
Étienne : Il s’intéresse vraiment à la nouveauté musicale. Dès qu’on jouait, il était très réceptif et il lançait un truc un peu électro qui faisait le pont entre notre musique et celle de son groupe familial.

Comment s’est passé votre premier live tous ensemble ?
Étienne : On a fait un premier concert à Casablanca avec eux dans un bar rock. Sans aucune répèt’ avant, c’était très bancal. Puis, on a joué dans un festival à Rabah, c’était mieux. Là, on va avoir une phase de répétition à Messe en mars, puis on va tourner ensemble à la fin du printemps. On va faire de grosses scènes.
David : C’est drôle parce que normalement, on passe deux ans sur un album et on a une visibilité relative. Alors que là, on a passé dix jours chrono pour sortir ce disque et on se retrouve à faire des gros festivals comme Roskilde et à être playlistés sur les grosses radios, ce qui ne nous était jamais arrivé avant. On va dire que c’est le travail d’avant qui paye. Nous, on n’a pas du tout pris le projet sous l’angle rencontre des cultures, symbolisme politique béni-oui-oui, mais ironiquement, on en bénéficie quand même un petit peu.

En parallèle de ce projet spontané, vous présentez bientôt un opéra sur l’histoire du coureur cycliste Marco Pantani, le “Zidane du football italien”. Pourquoi lui ?
Étienne : Parce qu’il a une histoire dramatique. Il connaît la gloire avant de tomber pour dopage lors du Tour de France.
David : C’est un récit faustien avec un Méphisto qui se pointe avec ses cornes rouges et sa fourche et qui lui propose de lui vendre son âme pour devenir un champion. Dans la mise en scène qu’on propose, son personnage est creux. On a construit le récit autour de son entourage qui le conseille mal et qui fait qu’à la fin, il meurt.

Group Doueh - Cheveu 3

Question un peu con : c’est une version défoncée du Tour de France de Kraftwerk ?
David : Musicalement, on est très loin de Kraftwerk. C’est très peu électro, bien qu’on a conservé le côté boîte-à-rythmes de Cheveu.
Étienne : C’est notre musique adaptée pour une troupe de chanteurs lyriques par Maya Dunietz qui a déjà fait les arrangements de violons sur Mille et de chœurs de Bum.

C’est une comédie ou une tragédie ?
David : Une tragédie marrante ! Ce qui est désarmant, c’est que quand je construisais une phrase puis que je la donnais à Maya qui la faisait chanter en mode opéra, elle prenait tout de suite une touche comique.
Étienne : C’est un peu similaire à ce qui s’était déjà passé avec Mille. Le mari de Maya, qui est chef d’orchestre, nous avait invité à jouer dans son club en Israël. On avait nos premières maquettes pour notre prochain album, des fichiers en MP3 joués à l’arrache, et on s’était dit qu’il fallait qu’on lui demande de faire des arrangements pour cordes pour quelques morceaux. Il nous a dit que sa femme pouvait s’en occuper et dès le lendemain, on s’est retrouvé à enregistrer avec le grand orchestre d’Israël qui jouait même nos pains. Depuis, on continue de travailler avec elle.

C’est drôle de voir que vos derniers gros projets sont tous venus un peu par hasard, que ce n’est pas vous qui les avez initiés...
David : Le truc, c’est qu’à partir du moment où tu as une image de weirdo, tout le monde pense à toi pour t’embarquer dans des projets chelous. Il n’y a peut-être pas dix mille groupes français auxquels on peut faire ce genre de propositions. Tant mieux pour nous, ça nous fait prendre des virages plus radicaux. Il nous suffit de dire oui.

Vous êtes d’ailleurs actifs dans une pelletée d’autres projets musicaux souterrains. Vous faites quoi à côté de Cheveu ces temps-ci ?
Étienne : Je monte un nouveau groupe avec le batteur de Pierre&Bastien et FX de Volt & Pluton. On a que neuf titres pour le moment, mais je peux déjà dire que c’est bien bourrin, bien méchant. Du genre garage bas du front, mais avec des tempos lents, des ambiances caverneuses. Là, on cherche quelqu’un qui n’a jamais chanté pour rajouter des voix et commencer à faire des concerts. Nous, on est des vieux zicos, alors on recherche quelqu’un qui amène une touche fraîche.
David : J’ai créé une association avec un autre gars appelée Brut Pop il y a sept ans de cela. L’idée, c’est de proposer des ateliers musicaux dans des institutions qui accueillent des personnes avec des problèmes mentaux et cognitifs. On essaie de mettre au point des instruments simplifiés adaptés, et on organise aussi des petits festivals afin de constituer un réseau et de changer le regard du public sur le handicap. On essaie d’apporter la légèreté de l’underground dans des sujets sérieux. D’une certaine manière, c’est peut-être aussi une autre autre façon de rechercher la fraîcheur artistique. Je pense qu’on peut retrouver ces mêmes recherches de pas de côté musical dans les side-projects d’Olivier (Kolkhoze en soi, Heimat). La volonté d’aller vers l'alternatif, la fragilité, des trucs pas trop déjà faits.

++ Retrouvez Group Doueh & Cheveu sur Facebook, et en tournée le 11 mars à Metz, le 21 mai à Rouen, le 25 à Lyon, le 02 juin à Angoulême, le 03 à Capdenac et le 04 à Ordiarp.
++ Le premier album Dakhla-Sahara Session est disponible ici.

Crédit photo : Arnaud Contreras.