Alors Camille, pourquoi un livre sur les règles ? Une anecdote personnelle à nous confier ?
Camille Emmanuelle :
L’idée m’est venue après avoir vu une expo de photographies à Paris en 2014, intitulée The Curse. Elle offrait une vision contemporaine et positive des règles. C’est là que je me suis rendu compte que c’était la première fois qu’on parlait des règles. On n’est plus, en France, en Anjou du XIXème siècle, quand on demandait aux paysannes de soulever leurs jupes parce que leur sang menstruel tuait les limaces. On n‘est pas non plus en Inde, où l'on n'a pas le droit de toucher le pot de cornichons, ou en Bolivie, où l’on pense que le sang menstruel est porteur de maladies et donc l'on interdit aux jeunes filles de jeter leurs serviettes hygiéniques dans les toilettes publiques. On n’en est pas là, mais ça reste problématique. Je constatais qu’il y avait encore un tabou, qui est en train d’être levé. Il se passe beaucoup de choses à ce sujet, notamment sur les réseaux sociaux. Il y a une prise de parole de femmes, prise de parole assez salutaire.

Sang-Tabou

Sous quelle forme ?
Sous plusieurs formes, et notamment par la prise de parole de personnalités - c’est souvent comme ça qu’un sujet devient public. Par exemple Lena Dunham, qui a fait plusieurs posts sur Instagram sur le fait qu’elle souffre d’endométriose depuis qu’elle est ado. Tout d’un coup, ça met le sujet dans le débat public, c’est une vraie question sociale et médicale puisque c’est une maladie qui provoque des règles très douloureuses. Souvent, quand les jeunes femmes vont voir leur médecin, on leur dit “ben non, c’est normal, mets une bouillotte. T’as tes règles, c’est normal quoi !”. Or non, souvent, il y a des problèmes qui sont réglables et c’est pas normal de souffrir le martyre pendant ses règles. Il y a un retard de diagnostic de sept ans. Entre le moment où tu vas voir le médecin en disant “je souffre le martyre” et le moment où l’on te dit “t’es malade”, il y a sept ans. C’est énorme !

On peut également citer Rupi Kaur, photographe qui médiatise ses règles sur Instagram. Kiran Gandhi, la batteuse de MIA qui a couru le Marathon de Londres en 2014 sans protection hygiénique. Ce qui est intéressant dans sa démarche, c’est qu’elle dit “je ne souffre pas de mes règles mais des millions d’autres femmes sur terre, oui”. Quand je dis en souffrir, c’est : ne pas avoir accès aux protections hygiéniques parce que c’est trop cher, en souffrir physiquement, psychologiquement. Ce geste dit “je vais parler au nom de mes soeurs”, un geste de sororité, de “est-ce qu’on peut parler d’un truc qui concerne juste la moitié de l’humanité, de 12 à 50 ans ?”. Sans qu’on nous dise “c’est dégueu, pourquoi tu parles de ça ?”.

Il suffit de faire le test : tu vas à un dîner entre amis au resto. Ils vont parler de leur allergie anti-gluten, du dernier voyage qu’ils ont fait en Inde où ils ont chopé la tourista, mais dès que tu parles des règles, c’est “non mais pas à table!”. C’est marrant parce que c’est pas un excrément, c’est une fonction reproductrice liée au fait qu’il y a la vie sur terre (quand même !). C’est pas sale, ça sent pas mauvais, mais c’est encore associé à quelque chose de honteux, sur lequel les femmes doivent être discrètes, pas importuner les garçons avec ça, etc. J’ai fait le test lors de mon enquête pour ce bouquin ; quand on me demandait “T’écris sur quoi en ce moment ? - J’écris sur les règles”, les gens étaient là “eh ?”, avec un petit air genre “ah bon, tu parles pas de cul ?” ! (Rires) Je parle du sexe féminin, de sa représentation. Le sexe féminin n’est pas juste une petite tirelire, toute gentille, toute lisse, sans poils ni sécrétions. Le sexe féminin produit de la cyprine, des règles tous les mois. C’est pas juste un joli petit machin érotique.

Tu dirais que ces filles qui élèvent la voix à l’heure actuelle, ce sont un peu des activistes en lutte contre le “period shaming” ? De nouvelles héroïnes ?
Ces femmes-là autorisent une parole, permettent qu’il y ait un partage d’expérience. Ce qui est intéressant à l’heure actuelle, c’est que les réseaux sociaux relayent : ça permet tout d’un coup un partage de discours et de connaissances sur la sexualité et sur l’évocation des règles. Ce que ne permettent pas les médias traditionnels. Ca a bougé depuis trois quatre ans - il y a eu la une de l’Équipe, de Courrier International, qui ont publié des choses sur les règles. Mais moi, pour avoir lu la presse féminine entre mes 15 et 25 ans, les dossiers sur les règles n’existaient pas. Pourquoi ? Parce qu’il y avait une pub pour l’Oréal, et je pense que l’Oréal était là genre “bah, non non”, pourquoi faire un truc sur les règles, on va plutôt parler de “comment faire plaisir à chouchou le samedi soir ?”.

La définition des réseaux sociaux, c’est qu’ils sont mixtes aussi, on n'est pas dans un truc entre femmes. Il faudrait quand même que la moitié de l’humanité soit consciente de ce que vit l’autre moitié de l’humanité tous les mois... Sans qu’on fasse de nous de petites choses fragiles, que l’on doit surprotéger parce que “mon Dieu, on a nos règles”. Mais ça a des impacts ! Physiques, psychologiques. C’est important que les hommes, avec qui l'on partage la planète terre, puissent savoir exactement ce que sont les règles.

Period 1

Ce que j’ai réalisé avec ce livre, c’est qu’il y a un déficit incroyable de connaissance sur le sujet. Moi-même, je suis une fille de sage-femme et de médecin, j’écris sur les questions de sexualité depuis des années, et en écrivant le bouquin, j’étais là genre “ah bon ?!”. De quoi est vraiment fait le sang des règles ? Je ne m’étais jamais vraiment posé la question. Le fait que c’est issu de l’endomètre, que de temps en temps il y a un caillot, je me disais “oh, ben c’est chelou” ; bah non c’est pas chelou, c’est normal, c’est l’endomètre. Pourquoi sous pilule j’avais quand même mes règles ? Quels étaient les impacts hormonaux ? Pourquoi est-ce que deux-trois jours avant mes règles, je me sentais moche et conne ? J’avais remarqué ça, mais en écrivant ce livre, j’ai compris vraiment pourquoi.

Je pars du principe que la connaissance est une arme. À partir du moment où l’on connaît son corps, où l'on connaît tous les phénomènes physiologiques et psychologiques qui vont nous impacter, on assume plus notre corps, on peut en parler avec les autres, on a moins peur de passer pour l’hystéro de service. On peut se dire “hé bien là, aujourd’hui ça va pas parce que dans trois jours j’ai mes règles”. Les hommes aussi subissent l’influence hormonale. On en parle peu mais ils ont des pics et des chutes de testostérone qui varient, à la fois selon les moments de la journée mais aussi selon leur âge, la période de leur vie, le stress, etc. C’est important de connaître aussi tout ça. Mais ce qui est marrant, c’est que nous, les femmes, on n’ose pas parler de ces choses là, parce qu’on a peur de passer pour la chieuse. C’est le fameux, “qu’est-ce qu’elle a, Monique ? Elle a ses règles”. On ne dit pas en salle de réunion “qu’est-ce qu’il a Jean-Claude, il a un pic de testo ou quoi ?”. 

As-tu déjà fait une grosse crise de nerfs sous règles ?
Chaque individu est plus ou moins sensible aux hormones. Moi, c’est trois jours avant. C’est lié à la chute hormonale, du fait que j’ai pas été fécondée. Du coup, une chute hormonale va provoquer les règles. C’est ce qu’on appelle le syndrome prémenstruel. Quand j’ai mes règles, ça va mieux ! Les hormones se stabilisent. Mais trois jours avant, je suis un cactus triste : j’ai la peau grasse et je suis déprimée. Je ne suis pas agressive, mais par contre, j’ai envie de chialer alors que la veille et le lendemain, ça va très bien. Donc maintenant, je repère dans mon calendrier ces moments-là, à peu près, et je fais attention à ce qu’il n’y ait pas d’énormes rendez-vous hyper-importants pour la suite de ma carrière ce jour-là. Ou si je demande à mon mec “C’est bien cette robe pour sortir ? - Ouais non, bof” et que tout d’un coup je me mets à chialer, on va se dire “attends, on est quel jour là ? On est le 20 (parce que moi, c’est le 20)”. Maintenant, j’identifie et je me dis “ça va mal, alors allons vraiment mal, traînons en pyjama, bouffons plein de gâteaux et regardons des séries à la con parce que de toute façon aujourd’hui, c’est une journée de merde comme tous les mois !”.

La chanson à rapper si un jour quelqu'un vous dit que parler des règles en public, c’est dégoûtant et pas très féminin.

C’est Roseanne Barr, de la série Roseanne des années 90, qui a eu un discours une fois dans un stand-up : elle disait “j’adore avoir mes règles, c’est enfin le moment du mois où je peux être moi-même, chiante et agressive”. Cette phrase est chouette quand on tient compte de l’injonction sociétale aujourd’hui, par rapport aux femmes, où l’on doit être de bonne humeur, gentille, pas énervée, pas hystérique. Hé bien si, parfois on est en colère, parfois on a envie de bouffer des gros McDo, de chialer devant une connerie à la télé sans être forcément glamour et nickel et bouffer du quinoa. Roseanne Barr dit “je peux être une grosse conne un peu agressive”. C’est une figure féministe de la télévision américaine.

Dans les séries et dans les films, les règles sont quasi-inexistantes alors qu’on parle quand même de séries qui suivent la vie de femmes, pendant 15 ans parfois. Il s’agit des femmes dans leur intimité, dans leur sexualité. Les règles ne sont présentes que quand il est question de enceinte/pas enceinte. Quand tu penses règles et cinéma, tu penses à quoi ? À Carrie, film d’horreur horrible quoi, la scène de la douche ! Les scènes de règles sont ridicules, catastrophiques, dramatiques. Il n’y a pas de discours normal, clair et positif là-dessus. 

En France non plus, même pas une scène ?
Pour mon bouquin, j’ai interrogé des spécialistes de AB Production. J’ai fait un retour d’expérience personnelle, sur le discours qu’on m’a donné sur les règles quand j’étais ado. Je ne regardais pas les séries américaines, ce n’était pas aussi fort que maintenant. Je regardais Hélène et les garçons. J’ai demandé aux spécialistes francais de ces sitcoms. Ils ont un groupe sur Twitter : Sitcomologie. Ces séries qui parlent quand même de l’adolescence, de la puberté, de la première drogue, du premier baiser. Ils ont fait des recherches pour moi, et il n’y a aucune mention, zéro. C’est un sujet invisible. Même encore aujourd'hui, si l’on prend la presse féminine, il y a des dossiers sexo sur la sodomie. Très bien. Mais je trouve que les règles ont plus d’impact sur ma vie quotidienne que la sodomie. Il est essentiel de parler du corps féminin en dehors de sa fonction érotique ou maternelle. 

Qu’est-ce que tu réponds à quelqu’un qui te dit “qu’est-ce-qui se passe Camille, t’as tes règles” ?
Dans mon bouquin, je conseille différentes réponses. Déjà, je pense qu’on n'oserait pas me sortir ça, j’ai une réputation de féministe qui me précède un peu ! (Rires) Si l'on me pose la question, même à propos de quelqu’un d’autre, j’aimerais répondre “oui”, et voir la réaction. Ce qu’il y a d’intéressant avec cette phrase “qu’est-ce qu’elle a, elle a ses règles ?”, c’est la façon de nier, d’humilier la colère de l’autre, comme si la personne en face n’avait pas le droit d’être en colère, qu’elle était forcément victime de son corps et de ses hormones. Une phrase doublement sexiste qui provoque un malaise chez les femmes quant à l’expression de leurs émotions liées aux règles. C’est ce qui s’est passé dans ma vie: je niais mes émotions, mon corps, parce que je ne voulais pas correspondre à l’image de la chieuse. J’avais tellement intériorisé ce sexisme que j’étais là “non non, ça va très bien”, alors que ça n’allait pas. J’avais tellement pas envie de correspondre à ce cliché sexiste que j’étais dans la négation et je fermais les yeux sur ce que je pouvais vivre.

Tu as interrogé beaucoup de femmes pour écrire ce livre ; comment vivent-elles ça ?
Il y a une différence de génération. Plus on va vers des femmes âgées, plus le non-discours qu’elles ont reçu quand elles étaient gamines sur leurs règles, est dur. Certaines femmes qui ont aujourd’hui 60 ans, quand elles annoncaient à leur maman qu’elles avaient leurs règles, elles se prenaient une claque. Ça a été la tradition pendant des années. Il y avait tout un discours autour de la saleté, de l’impureté “n’en parle pas à ton père/à ton frère, c’est dégoûtant”. Plus on avance, plus l’éducation change. On fait partie d’une génération où, grâce à la contraception, fertilité ne veut plus dire féminité. Pour les générations de nos grand-mères, la ménopause a été une libération, notamment dans leur vie sexuelle. Tout d’un coup, elles pouvaient être dans un sexe récréatif et non plus procréatif. Nous, on a la chance d’avoir accès à des contraceptifs, du coup on va pas être là, à 50 ans, “ayé ! je peux baiser sans avoir peur de tomber enceinte”. Ce qui est chouette en interrogeant les femmes sur leurs règles, c’est qu’elles disent beaucoup de choses sur leur rapport au corps, à leur sexe, à ce qu’on leur a dit quand elles étaient gamines sur ce qu’était une femme, sur la vieillesse. La ménopause, on n’en parle pas, l’image du corps vieillissant de la femme dans une société de jeunisme assez fort est problématique, notamment au point de vue de l’érotisme. Les seuls endroits où l’on peut voir des corps vieux qui baisent, c’est le porno.

Le groupe de rappeuses américaines Hand Job Academy nous prouve qu'on peut même twerker avec une culotte blanche au bord d'une piscine quand on a ses règles. 

Et les hommes dans tout ça ?
Je pense qu’il y a beaucoup d’hommes qui partagent le point de vue de Mr. Garrison dans South Park, qui dit “je ne fais pas confiance à des êtres humains qui saignent cinq jours par mois sans en crever” ! J’aime beaucoup cette citation parce que je pense que pour pas mal de mecs, il y a un truc un peu chelou par rapport aux règles. Pendant des siècles, on ne savait pas ce que c’était, que c’était lié au système reproducteur, etc. Pourquoi est-ce que les règles ont été vues comme quelque chose de maléfique ? Parce qu’ils se disaient “bizarre, elles saignent mais elles crèvent pas” ! (Rires) Tandis que les hommes qui faisaient la guerre et qui saignaient, ils mouraient. Oui, je pense qu’inconsciemment ou consciemment, beaucoup de gens partagent le point de vue de Mr. Garrison.

Que ce soit mes articles ou livres, mon premier lecteur, c’est mon mec. J’avais écrit trois chapitres de Sang Tabou et je ne les lui ai pas fait lire. Quand il m’a posé la question, je lui ai répondu “bah non, tu t’en fous, c’est les règles”, et non, il ne s’en foutait pas. Du coup, moi-même j’avais intériorisé le truc “c’est un sujet de meuf” alors que j’écrivais dans mon bouquin que ça ne devait pas être un sujet de meuf. Là où je suis assez contente, c’est qu’il a appris énormément de choses ; et on a une petite fille, et le jour où elle aura ses règles, il aura un discours informé - il ne va pas dire “va voir ta mère”, et nous pourrons avoir un discours sexe-positif, juste et clair sur les questions de puberté, sur les règles.

J’ai aussi interrogé un transsexuel, un homme qui a eu ses règles étant déjà homme dans sa tête, dans une phase de transition. À partir du moment où il a commencé à prendre de la testostérone, ça a stoppé les règles, mais au tout début, c’était un mec qui, tous les mois, allait acheter ses tampons, chose compliquée à vivre. Son rapport au masculin-féminin était intéressant. Il m’a expliqué un truc : même avec toute la testostérone, il a eu des effets de ménopause. C’est un homme assez âgé, ménopausé. Même en ayant fait toute une transition physiologique, il a eu les effets psychologiques de la ménopause. J’ai trouvé cette interview vraiment riche parce c’est quelqu’un qui a une double expérience, de jeune fille et d’homme mûr. Il a un rapport bienveillant envers les femmes et les encourage toutes à aimer leur vagin. Il a un discours un peu américain d'empowerment

Que dirais-tu d’une pétition en faveur du congé menstruel ?
C’est typiquement le genre de sujet féministe sur lequel je suis partagée. Je suis ni pour ni contre, j’entends les arguments des deux côtés. Pour rappel, le congé menstruel est en place dans certains pays d’Asie, et il y a des sociétés anglaises qui ont commencé à le mettre en place pour leurs salariés. Le principe : permettre aux femmes qui souffrent de leurs règles de prendre deux ou trois jours de congés supplémentaire. À la fois, je trouve ça hyper-important de reconnaître les spécificités du corps féminin au sein du monde du travail et de ne pas mélanger universel et masculin, et en même temps, je me dis que s'il y a vraiment de fortes douleurs pendant les règles, ce doit être traité médicalement. À mon sens, il faut plutôt faire avancer le traitement de la douleur et la médecine qu’adapter les congés, et d’autre part, nous ne sommes pas encore prêts. On entend encore à la machine à café “qu'est-ce qu’elle a, elle a ses règles ?”, et s'il y a un congé menstruel, ça donnera la légitimité à des patrons pour ne pas augmenter Julie, parce que Julie, déjà qu’elle est absente, qu’elle va nous pondre un gosse parce qu’elle a bientôt 30 ans et qu'en plus elle a ses congés ragnagna, et que donc ça fait chier… On est dans une zone grise ! C’est pas encore une solution mais ça soulève pas mal de questions, donc c’est chouette.

The-Shining-Blood-Elevator

As-tu oublié quelque chose dans ton livre ?
Il y a un truc que je n’ai pas fait. J’y ai repensé quand il y a eu la une de l'Équipe - la question des sportifs et des règles. Je l’évoque dans mon bouquin, mais j’aurais bien interviewé une danseuse. Tu vois les danseuses qui ont des tenues chair, hyper-moulantes ? J’ai des copines qui font du burlesque, hé bien comment tu fais quand t’as tes règles ? Tu dois avoir hyper-peur que la ficelle dépasse ! J’ai posé la question de la pornographie, avec notamment la réponse de l'éponge que tu mets au fond du vagin, mais c’est vrai que j’aurais bien aimé creuser la question du sport et du corps quasi-nu, public. Je l’ai un peu fait quand j’ai interviewé à la fin Inna Shevchenko des Femen, en lui posant la question de comment l'on s'y prend pour faire la révolution quand on a ses règles. Parce que moi, typiquement, j’ai plutôt envie de manger un burger, bouffer du chocolat et regarder Netflix, j’ai pas envie de faire la révolution ! Il y aurait à creuser la question de la mise en scène de soi-même et de l’exposition de son corps alors qu’on ne contrôle pas le flux menstruel, c’est pas quelque chose auquel on dit “allez hop, t’arrête de saigner parce que tu vas tout d’un coup entrer sur la scène du Palais Garnier !”.

Après le Sexpowerment, le Sang Tabou, quel est ton prochain combat ?
Je crois que je vais m’intéresser, sans dire exactement le sujet, à la question de la sororité. C’est marrant parce que c’est un terme un peu new-age, celui de sisterhood, très utilisé dans le féminisme des années 70, qui revient un petit peu dernièrement. La sororité, c’est quelque chose que j’ai appris avec le temps ; je n’étais pas du tout là-dedans pendant des années, j’étais plutôt dans une concurrence avec les femmes. Ce qu’on appelle la concurrence intrasexuelle, quoi. “C’est qui cette salope qui veut me chourrer mon mec ?”, “c’est qui cette pouffe qui a des jambes d’1m20 ?”, “c’est qui cette meuf qui a les cheveux long, raides et hyper-beaux ?”... Je me souviens d’une fois, à 25 ans, être rentrée, morte de jalousie d’une fille que je trouvais hyper-drôle ! Je trouve que c’est comme la sexualité, l’orgasme, les plaisirs et les questions liées au corps et au sexe, ça prend du temps. C’est aujourd’hui, à bientôt 37 ans, que je suis beaucoup plus dans un état d’esprit ouvert - sans faire partie d’un cercle de femmes où l’on se tient la main et on chante “on est toutes des soeurs”- mais arrêtons de bitcher : si nous étions un peu plus solidaires et qu’on apprenait à se connaître… Les hommes savent se lier entre eux, nous pas trop. Il n’y a qu’à voir le mouvement féministe actuel : on se tape toutes sur la gueule ! La question de la sororité, voir comment ce terme des années 70, un peu hippie, peut être remis au goût du jour aujourd’hui, c’est un thème que j’ai envie d’approfondir.

Pour rester dans le thème, pendant ses règles, quelques morceaux à écouter :
UB40 - Red Red Wine
Peter Gabriel - Here Comes The Flood
D-Nice - Time To Flow
Dan Baird - I Love You Period

++ Sang Tabou, Camille Emmanuelle, éd. La Musardine, 208 p., 17 €

Crédit photo : More Human Agency.