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La dernière fois que l’on entendait parler de vous, vous faisiez jaser avec votre livre d’enquête sur le diabète (Diabétiquement vôtre). Vous êtes devenu un élément perturbateur endocrinien du milieu médical ?
Bertrand Burgalat :
Alors je ne voulais surtout pas apparaître comme un lanceur d’alerte, je trouve qu’il y a un narcissisme un peu bidon. Quand je vois Élise Lucet aller à l’AG de Sanofi et accuser les petits porteurs de vouloir gagner du fric… Donc pour mon livre, le cliché des «salauds de l’industrie pharmaceutique» a l’air inévitable, mais je me suis retrouvé dans un rôle plus complexe, plus vicieux. Quand je rencontrais des gens pour mon enquête, je leur disais : «vous ne trouvez pas que le diabète coûte trop cher ?». Et avec un discours non-manichéen, ils étaient un peu plus emmerdés. Je pense qu’il y a un tel dévoiement dans les dépenses de santé que le discours pleurnichard du «sauver le système social français» profite à des intérêts privés. Car le plus choquant dans le diabète, c’est le manque de concurrence - trois sociétés dans le monde tiennent l’insuline.

Ça vous laissait le temps de faire de la musique ?
J’ai mis longtemps pour mûrir le livre et deux ans pour le faire. Mais pas à temps plein. D’autant que ça me navrait – c’est une maladie qui me pèse en 42 ans de maladie, mais je voulais le faire, comme un missionnaire. En même temps, je faisais des musiques de film, la B.O. de Gaz de France (de Benoît Forgeard), celle de Tout de suite maintenant (de Pascal Bonitzer, qui, c’est marrant, donne une interview lui aussi, juste derrière), la compilation Tricatel RSVP, et les Ben et Bertie Show (avec Benoît Forgeard aussi). J’ai bien travaillé sur un ou deux albums par an.

Comme pour vos précédents albums, vous interprétez les textes de nombreux auteurs. Mais avec un album de 19 titres, comment tenir tout ça de manière homogène ? En faisant un brief ?  
Non - je crois que ce qui rend ce disque homogène, c’est qu'il est fait d’une façon un peu viscérale et instinctive. Tous les titres sont de la sélection de départ, ils sont parfois très proches de la maquette. Et on a enregistré très vite. Basse-batterie en deux jours, chœurs en une journée. Pareil pour les cordes. J’ai trop subi, en fait, au début de ma carrière solo, les lenteurs insupportables de l’industrie musicale. Quand j’ai fait The Sssound of Mmmusic en 95, il est sorti en 2000, parce que j’avais pas de distribution ou de licence… C’était très frustrant et je pouvais passer pour un suiveur. Maintenant, je recule jusqu’au dernier moment pour tout faire. On a quasiment tout enregistré dans cet ordre. Mis à part une instru qu’on a finalement mise au début. Ce n’était pas très commercial de commencer par deux instrus, mais j’ai préféré. 

La durée, les instrus, c’est vrai que c’est pas très commercial… Et vous le sortez le 19 mai. Vous n’aviez rien d’autre de prévu ?
Je me suis dit qu'entre les deux tours des élections, personne ne va voir sortir des disques. Le 19 mai, pour moi qui suis un outsider, il y a une fenêtre ! Pas de bol, Benjamin Biolay sort son album. Il va avoir Delahousse, lui ! Et le 20 heures ! Cependant, si j’avais ramené un disque très nerveux, très sexy, est-ce que l’album serait mieux ? Marcherait mieux ? Pas sûr. Si je le pouvais, je ferais un disque de 24 heures. Car en 19 titres, j’essaye de traverser ce que peut être une journée dans une vie, dans son alternance des humeurs et des énergies.

Comment Laurent Chalumeau vous a-t-il écrit un texte aussi délicat et classe que Les Choses qu’on ne peut dire à personne ?
Il l’avait écrit sans penser à moi. En fait, il m’avait envoyé deux textes en insistant sur le deuxième : Secoue tes nibs ! Ha ha, il me relance tout le temps là-dessus ! Il me dit : «ouais, t’as pris Les choses qu’on ne peut dire à personne, mais pense à Secoue tes nibs !». En tant qu’interprète, je suis là pour rendre justice à des textes. J’ai passé tellement d’années à faire des maquettes pour des gens qui me les envoyaient à la gueule… Au bout d’un moment, je n’essaye plus de faire partie de ce système un peu d’entre-soi. Alors qu’il y a plein de bons interprètes. J’ai eu l’occasion d’écrire pour Marc Lavoine, un chanteur populaire respectueux de son public et des compositeurs. Il chantait exactement comme je l’avais fait sur la maquette. Alors qu’il y en a, avant même d’écouter, ils bousillent la mélodie !

Ce morceau, L’enfant sur la banquette arrière, c’est un ego-trip nostalgique ?
Non - c’est à la fois sur l’empathie et une tendance qu’on peut avoir aujourd’hui de tout vivre par procuration. Je l’avais appelé Je suis, mais c’était avant Charlie, alors j’ai changé de titre : je ne voulais pas du tout donner l’impression de me moquer des gens qui disent «Je suis Charlie». Car évidemment, on n’est pas Charlie. On n’était pas là. On ne s’est pas fait canarder. Il y a un sentiment à la fois indécent et touchant là-dedans, dans le «Je suis Charlie». C’est Pierre Goldman qui disait qu’une des pires phrases de Mai 68, c’est «Nous sommes tous des Juifs allemands», car s’approprier les souffrances des autres, c’est terrible, et il faut réussir à dire ça sans être méprisant. L’enfant sur la banquette arrière, c’est pour moi une chanson pour parler d’aujourd’hui sans être un imprécateur, sans être sentencieux.
«Que de chimères
Sur musées et cimetières point fr 
Envers toute appréciation horaire
Ce sont musées et cimetières
»

Musées et cimetières, c’est un texte sur la e-reputation et la postérité ?
Avec l’auteur, Yattanoel Yansane, on se connaît depuis 35 ans. Il a déjà fait des textes pour moi (Sans titre, sur Portrait-Robot par exemple), et à chaque fois, je trouve qu’il écrit des fulgurances que j’essaye de garder dans leurs mystères. Je n’essaye pas de me les réapproprier, c’est pourquoi il faudrait demander à l’auteur. Pour ton interprétation… Hasard objectif ?


Je trouvais aussi qu’il y avait une dimension «mausolée» sur ce disque, avec les textes de Tombeau pour David Bowie et Son et lumière.
Sur tous mes disques, en fait. Mais sûrement parce que c’est présent chez moi, parce que j’ai été très jeune confronté à la mort, en perdant mes parents jeune, ma sœur. Peut-être qu’avec le diabète, on est vite contraint de vivre sous la sanction… Mais oui, il y a un côté crépusculaire dans ce disque, et pourtant très énergique. On vit dans une époque qui ressemble à ça ; il y a une forme d’abattement dans cette société où l'on nous explique que tout a déjà été fait, qu’il n’y a rien à faire, et pourtant, on se rend bien compte qu’il y a pas mal de choses à améliorer. On a l’impression qu’il n’y a pas de perspectives et pourtant beaucoup à faire.

Quel rapport avez-vous avec ces grands ensembles d’architecture baroque où vous vous faites prendre en photo ?
Mes disques sont beaucoup influencés par le paysage et l’architecture. C’est toujours pareil - je trouve qu’on est dans une période pas très moderne. On vit engoncés dans le passé et pourtant infoutus de respecter le passé. Les gens qui ont créé la civilisation musicale sur laquelle on vit sont en partie encore en vie. Little Richards et Jerry Lee Lewis sont encore en vie et il y a une grande forme d’indifférence. Quelques années auparavant, ces mecs jouaient à Paris – y compris Chuck Berry - et personne ne se battait pour les interviewer. On voit la même chose en architecture. On détruit des ensembles de béton du XXème siècle, et pourtant, on est infoutus de créer des choses nouvelles. Donc oui, ce truc là m’émeut, et je ne pourrais pas dire pourquoi.

Vous avez ce morceau, Diagonale du vide. Difficile de vous imaginer dans la diagonale du vide !
Oh - bah si, les Pyrénées (l’album a été enregistré entre un studio à Puteaux, Paris et les Pyrénées, ndlr), c’est pas Saint-Tropez ! J’ai toujours été fasciné par le centre de la France - pas le Massif central, mais ce monde qui commence vers Vierzon et finit vers le Lot. Dans la descente du paysage fantomatique, il y a quelque chose de beau et poétique. Et je ne veux pas être méprisant en disant «le désert français». Et c’est assez beau, le désert.
Une anecdote. Un groupe terroriste, AZF, il y a une douzaine d’années, voulait faire chanter le pouvoir en mettant des bombes sur des rails. L’histoire commence avec une bombe dans la commune de Folles (!). Avec des mécanismes assez sophistiqués, ils avaient montré qu’ils pouvaient faire déclencher des bombes aléatoirement dans plusieurs endroits. Et ils n’ont jamais réussi à se faire remettre l’argent. Leur dernier communiqué finissait par, il me semble : «n’ayant pas trouvé le moyen de… Sans rancune et à bientôt». Ha ha ! On n'a jamais su qui c’était et pourquoi. Mystère ! C’est le mystère de la diagonale du vide.

++ Retrouvez Bertrand Burgalat sur Facebook, et sa discographie en écoute intégrale sur Deezer.
++ L'album Les Choses qu’on ne peut dire à personne sort le 19 mai chez Tricatel.