Mulatu, vous étudiez à Londres dans les années 50. À quel moment est né cet attrait pour le jazz et les modes éthiopiens traditionnels ?
Mulatu Astatke : Dans les années 50, j’étais au Trinity College de Londres, une école de musique traditionnelle. J’étais très proche de Ronnie Scott et Tubby Hayes - il m’impressionnait par sa maîtrise du vibraphone et du saxophone. Je jouais aux congas avec Edmundo Ros dans son club sur Regent Street. Je voulais développer la musique éthiopienne, mais à l’époque, personne ne connaissait nos musiciens. Les musiciens nigérians et ghanéens à Londres, ils jouaient super bien et étaient très actifs dans la promotion, donc j’ai décidé de bosser davantage sur la musique éthiopienne. J’ai enregistré avec le célèbre musicien trinidadien Frank Holder et je l’ai fait chanter des chansons éthiopiennes. Je voulais commencer à promouvoir nos sons et y apporter du sens.


Et vous avez continué vos études à l’Université de Berklee ?
Oui, j’ai déménagé aux États-Unis pour étudier au Berklee College Of Music à Boston (considérée comme l'une des meilleures, sinon la meilleure école de musique au monde, ndlr), en 1958, à l’époque où Berklee s'appelait encore la Schillinger School. J’étais le premier Africain là-bas, et le premier à y obtenir un doctorat ! J’ai étudié l’aspect technique du jazz, comment arranger le son comme un joueur de vibraphone, et j’ai acquis de belles connaissances sur de nombreuses cultures musicales et l'art de la composition. C’est là que j’ai fait mes armes. Berklee m’a vraiment boosté ; l'école m’a donné l’envie d’évoluer vers la création de l’Éthio-Jazz. Il y avait de grands enseignants qui répétaient sans cesse “soyez vous-même, soyez vous-même !”.

Et vous jouiez en concert à cette époque ?
J’étais retourné au pays mais je continuais à faire des allers-retours à New-York au milieu des années 60 - je me suis beaucoup produit en live et j’ai eu l’occasion de voir beaucoup de grands musiciens de l’époque. J’allais au Palladium, au Village Gate et je jouais à des mariages, à des soirées au nord de New-York, des tas de prestations différentes. J’adorais ça. J’ai vu beaucoup de super musiciens comme Coltrane, Bud Powell, Bill Evans.... Dave Pike est devenu un très bon ami - j’allais le voir jouer. On a beaucoup discuté vibraphone.

À quel moment vous êtes-vous mis activement à l’éthio-jazz aux États-Unis ?
Au milieu des années 60. J’ai monté un groupe, "The Ethiopian Quintet”, on jouait de l’éthio-jazz et du jazz. C’était un mix de musiciens éthiopiens, latins et afro-américains. Il n’y avait juste pas beaucoup de musiciens éthiopiens en Amérique il y a 50 ans... Et maintenant, ils abondent ! Il y a une connexion de l’extrême entre la musique latine et la musique africaine. J’ai voyagé à Cuba il y a des années de ça et j’ai cherché à savoir où le premier Américain avait atterri. On m’y a emmené et j’ai écouté des musiciens jouer et danser. La langue était espagnole mais le rythme était très comparable à l’Afrique de l’Ouest. Le jazz latin s’est beaucoup développé à travers la proximité des États-Unis avec Cuba, et grâce au nombreux Cubains vivant aux USA. Ça s’est développé bien plus rapidement que la plupart des musiques africaines.

Mulatu Astatke Times Square 1972
C’est avec l'Ethiopian Quintet que j’ai vraiment commencé à développer l’éthio-jazz, en fusionnant les cinq notes éthiopiennes contre les douze notes du jazz occidental. Ce n’est pas chose facile car les douze notes qui forment la gamme chromatique sont complexes. Pour les utiliser avec les cinq notes, il faut faire attention à la façon dont on les assemble de manière à ne pas perdre les teintes et subtilités de ces cinq notes. Il faut connaître les sonorisations et les progressions des cordes. Mais je suis parvenu à le faire et à ce que ça sonne original. C’est la clé du succès de ma musique, parce que j’ai su garder la saveur des cinq tonalités. Le New-York du milieu des sixties était fort intéressant - j’y étais au même moment que Hugh Masakela d’Afrique du Sud (l'un des plus grands jazzmen sudafricains, ndlr) et le Nigérien Fela Kuti. Chacun à sa manière, on tentait de placer l’Afrique sur la carte du jazz contemporain.

Comment l’album Mulatu of Ethiopia a-t-il vu le jour en 1972 ?
J’ai fait la connaissance de de Gil Snapper dans le milieu du jazz new-yorkais. Gil était un mec sympa et intéressant. Il était producteur et bossait avec des musiciens de genres très éclectiques. Ma musique l’enthousiasmait et il me fut d’un grand soutien ; j’ai fini par enregistrer quelques albums pour lui sur son label, Worthy Records. On a commencé par The Afro Latin Soul. J’aurais aimé avoir un chanteur éthiopien sur cet album - ce se serait magnifiquement assemblé avec les compositions - mais c’était chanté en latin et les paroles étaient traduites au chanteur pour qu’il chante en espagnol. Malgré tout, ça a donné une belle combinaison. On a sorti un autre volume de Afro Latin Soul puis, quelques années plus tard, on a enregistré Mulatu Of Ethiopia dans un studio à Manhattan avec les meilleurs musiciens de jazz de la ville. Mon son s’aiguisait de plus en plus : mes compositions devenaient influencées par la musique des tribus, la musique culturelle traditionnelle, et surtout la musique liturgique éthiopienne (qui est en guèze, l'antique langue éthiopienne qui est à l'amharique ce que le latin est au français, ndlr). On a répété pendant trois-quatre weekends ; je me souviens qu’il leur a fallu du temps pour trouver les bonnes sensations dans la musique...


L’album contient certains de vos plus grands morceaux, et quelques-uns que vous avez enregistrés plusieurs fois et qui font aujourd’hui partie de vos livesets. Pouvez-vous nous révéler le sens caché de certains titres ?
Oui ! Alors Kulunmanqueleshi est une chanson de mariage traditionnelle, très populaire en Éthiopie, et oui, là-bas, j'en ai enregistré une version différente pour Philips. Quant à Dewel, il correspond au son d’une cloche et se base sur mon interprétation de notre musique liturgique traditionnelle. Il s'agit aussi du morceau que j’ai joué avec le big band de Duke Ellington à l’occasion de son passage en Éthiopie au début des années 70. Kasalefkut-Hulu est, lui, le reflet de tout ce qu’on a vécu. On a surmonté des épreuves et vécu de beaux instants qu’on se remémore. Et en ce qui concerne Mulatu, eh bien je voulais juste réaliser une composition pour moi-même !


L’album est aujourd’hui considéré comme un classique de son temps, un enregistrement révolutionnaire. Quelle a été la réception à sa sortie ?
Je dirais que l’album a marché correctement à l’époque. Nous sommes passés à la télé, à la radio, nous avons donné quelques interviews... Cependant, on n'a malheureusement jamais eu la chance de faire un concert avec le groupe de l'album, donc j'ai toujours eu l’impression qu'à sa sortie, le disque n'avait pas obtenu un succès à la hauteur de son potentiel.
Mulatu of Ethiopia session 1972Sur quoi vous êtes rentré chez vous à Addis et y avez rapporté l’éthio-jazz, début d’une toute nouvelle aventure pour vous…
Oui, j’ai rapporté tout ça à la maison et j’ai organisé des concerts pour divers artistes. J’avais un groupe très cool, les All Stars, et, après un autre qui s’appelait les Ethio Stars. Les All Stars était un groupe très sympa, très célèbre à l'époque, on voyageait beaucoup, on était logés à l’hôtel Sheraton... On jouait dans les régions du Golfe, à Abou Dabi, à Dubaï - là où il y avait les chaînes d’hôtels Sheraton en réalité, puisque c'est là qu'on avait l’habitude de se produire avec mon groupe ! On a aussi joué dans différents clubs à Addis, à des mariages, ce genre d’évenements... J’ai fait beaucoup d’enregistrements pour Philips en Éthiopie, ainsi que pour une autre société qui s’appelait Amha ; on sortait surtout sur cassette et sur 45-tours. Ma musique s’est popularisée dans mon pays et le groupe est devenu très influent. Puis un jour, j’ai déménagé et suis revenu en Amérique, en quittant le groupe, qui n’existe plus aujourd’hui.
Mulatu Astatke 2017 c Alexis Maryon
D'expérience, je sais que vous voyez toujours de l’avant et continuez d’explorer de nouvelles possibilités avec votre musique ; mais est-ce que vous regardez toujours Mulatu of Ethiopia avec nostalgie ?
Oui, c’était un enregistrement important pour moi. J’espère pouvoir à nouveau collaborer avec le saxophoniste un jour. Il a joué avec le groupe de Mongo Santamaria et explosait les saxs soprano et ténor comme Roland Kirk (l'inventeur du jeu à trois saxophones, ndlr) ! On appellera ça The Reunion Album... J’espère vraiment qu'il se fera !

STRUT129 front cover
++ La discographie de Mulatu Astatke sur iTunes, sur Discogs et sur YouTube.
++ Originellement sorti en 1972, l'album Mulatu of Ethiopia a été ré-édité par Strut Records. Disponible ici depuis le 19 mai.


Par Quinton Scott