Préambule : Pendant la séance photo avec l'inénarrable Jacob Khrist, je l'attends en vidant la moitié d'une bouteille d'un spiritueux qui s'apparente au croisement entre de l'alcool de cuir et de l'essence de térébenthine.
1a1b1cToujours aussi apte à éveiller le chakra sexuel de son prochain.

On attaque.    

Première question : toi qui es Italienne, comment as-tu intégré le fait d'organiser une résidence dans un lieu qui s'appelle le Salò, et qui renvoie directement à la République de Salò, État fasciste du nord de l'Italie entre 1943 et 1945 ?
Aria Argento (Asia Argento) :
Je t'avoue que la première chose que j'ai pensée avec le nom de ce club, c'est la référence au film Salò, les 120 journées de Sodome de Pasolini. Je peux t'assurer que si le club était lié d'une manière ou d'une autre au Salò de Mussolini, jamais je n'y aurais foutu les pieds... Ce serait comme appeler un club «Auschwitz», c'est complètement con. Tu sais, à Rome, il y a encore plein de vestiges de l'architecture fasciste - il y a même un obélisque avec le nom de Mussolini écrit dessus. Pas mal de personnes âgées ou moins âgées en Italie le considèrent encore comme quelqu'un de puissant, sans faire le lien avec Hitler. Moi pas. Tout ça, ça représente tout ce que je déteste.
2Est-ce donc cela que l'on appelle «un symbole phallique» ?

Justement, Pasolini, parlons-en.
J'ai commencé à regarder ses films à l'âge de 14 ans, et ça a complètement bouleversé ma vie. Il y a eu un avant et un après Pasolini. Il n'était pas originaire de Rome, mais il a raconté ma ville mieux que quiconque. Sur ce thème, seul l'écrivain Alberto Moravia l'égale. Pasolini, c'est la Rome d'après-guerre, la Rome des garçons de la rue, et moi, c'est un milieu qui me fascine. Il faut absolument voir Ragazzi di Vita à ce sujet. Et puis, il y a ses romans aussi. Sa langue reste bien plus moderne que pas mal d'écrits d'aujourd'hui. Il y parle des vrais gens, des vivants, et non des morts-vivants. Oui, pour moi Pasolini, ça représente beaucoup en effet.
3Pasolini et ses garçons des «borgate» boueuses.

Il y a également ses engagements politiques, et cette fameuse phrase tirée des Écrits corsaires : «Une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui, ou du moins ce qu'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C'est en quelque sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation.»
Ça me fait penser à un discussion que j'ai eue avec Bertrand Bonello très récemment. On en est venu à se dire que les vraies «victimes» des révoltes sociales des années 70, c'était en fait les petits keufs venus des milieux populaires. Parce que eux, ils  n'avaient pas le choix : pour la plupart d'entre eux, le seul moyen de s'en sortir était soit la police, soit la criminalité. Les leaders petits-bourges d'extrême-gauche leur crachaient dessus en les traitant de fachos, mais le vrai prolétariat, c'était eux. Le sujet est compliqué, parce qu'il y a toute une histoire de la brutalité d'État derrière, mais voir les choses sous cet angle permet d'élaborer une critique plus fine du capitalisme et de la bourgeoisie.4Exemple d'un leader bourgeois d'extrême-gauche qui a mal tourné.

Tu investis donc ce club pendant 3 jours, et tu y as choisi la programmation de ta résidence. Parmi les nombreux artistes que tu as invités, il y a Lydia Lunch, figure tutélaire de l'underground new-yorkais. J'ai récupéré une photo que tu as prise d'elle, où elle tient une branche avec une chenille. Tu peux m'en parler ? 
Lydia, c'est une femme très importante pour les femmes en général, elle nous a ouvert beaucoup de portes. Si je suis capable de faire ce que je fais, c'est grâce à son travail artistique dans le New-York des années 80. Je l'ai rencontrée pour la première fois par le biais d'un journaliste anglais - c'était à Lausanne. Elle m'avait alors fait découvrir la chanteuse Betty Davis, une chanteuse de soul/funk hyper rough. Nous sommes devenues copines. En 2003, elle m'a proposé de prendre des photos sur le tournage de mon deuxième film, Le Livre de Jérémie.  C'est là que j'ai pris cette photo d'elle ; le coup de la chenille, c'était du pur hasard, elle s'amusait juste avec. Sur le film, elle m'a donné beaucoup de force. C'est aussi une très bonne photographe. On a refait un truc ensemble en 2010 à Copenhague, où l'on mixait avec Alexander Hacke (du groupe Einstürzende Neubauten, ndlr). Lydia, c'est définitivement une grande prêtresse/poétesse de notre époque.
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Vous avez aussi toutes les deux une certaine notion du féminisme.
Mais féministe, ça veut dire quoi ? Ça veut dire rien. Ça veut dire «oui, j'affirme la femme en moi», mais pourquoi doit-on encore affirmer notre part féminine ? C'est ça qui m'emmerde. Moi, je me sens réalisée comme femme, comme femme forte, et je sais que ma force, ça fait peur à pas mal de mecs. Pour te dire la vérité, j'essaye de ne pas en faire une obsession, sinon ça va niquer la façon dont j'écris mes films, car j'essaye de faire des films qui échappent à cette binarité. Définir l'art par le sexe, je trouve ça dérangeant : les prix masculins et féminins d'interprétation, etc... Voilà, soit tu ne catégorises rien, soit tu catégorises tout et tu mets tout à égalité. Je tiens tout de même à rappeler qu'il n'y a que 7% de femmes réalisatrices dans le cinéma aux USA.    

Lors de cette résidence au Salò, il y aura également une performance d'Anthony Bourdain (célèbre journaliste/chef cuisinier américain, ndlr). Ça ressemble à quoi, une performance d'Anthony Bourdain ?    
Anthony, c'est un mec bien, un vrai mec. Je l'admire beaucoup. J'étais en train de préparer la soirée au Salò, et il m'a demandé d'y faire du spoken word. Avant de le connaître, j'avais lu pas mal de ses bouquins, dont Kitchen Confidential. C'est franchement bien écrit et poétique, et aux U.S.A, il remplit des théâtres de 5000 personnes qui viennent pour écouter sa voix.
6Mec, je sens que t'es en train de rendre jaloux pas mal de monde là.

Vous vous être rencontrés pour la première fois dans son émission culinaire Parts Unknown lorsque celle-ci a été tournée à Rome, et dans laquelle tu lui as servi de guide. Je me rappelle cette scène particulière où vous mangez des pâtes devant des combats de boxe, et où tu sembles prendre du plaisir à voir des mecs se coller des beignes. Du coup, j'ai envie de te demander : quelle part a la violence dans ta vie ?
Je fais de la boxe depuis que j'ai 18 ans, et la violence, c'est quelque chose que tu ne peux pas comprendre si tu n'as pas pris un coup dans ta gueule. Quand t'as pris ça, ça te change la façon de voir le monde. La violence est une possibilité. Elle ne me fait pas peur, c'est une façon d'être au monde. Pour revenir à la boxe, c'est un sport très noble, mais dire que c'est un sport qui te calme, c'est des conneries. Quand j'étais plus jeune, je me battais tout le temps dans la rue, et toujours avec des mecs. Si quelqu'un vient près de moi pour foutre la merde, tout de suite je lui saute dessus. On n'a pas besoin de mots avec des idiots. Je le kicke, motherfucker ! Il m'arrive encore de me bastonner avec des mecs s'ils me prennent la tête.
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«Boxing since 1992...»

D'une certaine façon, la violence ne t'a-t-elle pas façonnée, lorsqu'on connaît les rapports conflictuels qu'avaient tes parents ? (Voir à ce sujet son film qui relate son enfance, l'Incomprise, ndlr)
Oui, j'ai vécu une violence quand j'étais petite. Je déteste ça, les enfants ne doivent pas voir ça. La violence gratuite comme ça, ça ne m'intéresse pas.  Mais se défendre quand quelqu'un vient chez moi me faire chier, s'il n'y a pas d'autre solution, je lui saute au cou.

J'aimerais maintenant te parler de Firmeza, que tu as réalisé en 2013, et dans lequel se déroule une cérémonie à l'Ayahuasca. As-tu déjà testé cette substance pour de vrai ? Si oui, que t'a-t-elle enseignée ?
L'Ayahuasca, ça a bouleversé le regard que je portais sur le monde - et sur les autres mondes, sur tout ce qui est autour de nous et que l'on ne voit pas. L'Ayahuasca, ce n'est pas une drogue, c'est un médicament, une médecine qui existe depuis plus de 5000 ans. J'en ai pris dans le cadre d'un rituel de la communauté brésilienne Santo Daime. Au début, il te demande de faire un travail sur toi qui s'appelle Concentração. Ensuite, tu rentres en connexion avec l'Archange Saint-Michel pour te protéger des démons. C'est une véritable cure qui dans mon cas, a remplacé dix ans de psychanalyse. Tiens, je te raconte une vision : tous ces tatouages, que j'ai là, là, là (elle me montre ses bras), c'est la Santo Cruzeiro (qui ressemble à une croix de Lorraine, ndlr). Elle est souvent liée dans cette communauté à l'idée de firmeza, c'est-à-dire la fermeté. Ça m'a appris entre autres ça : la fermeté. La fermeté et la vérité.  Et d'être sur un chemin de lumière. J'ai eu beaucoup de révélations sur moi-même. Par exemple, j'ai vu toute la géométrie sacrée, moi, le monde, tout, tout était inclus dans ces géométries. Ce n'est pas comme avec le LSD, où tu te mets à rigoler ; non là, c'est un genre d'amour qui devenait universel, qui venait vers moi, et qui me disait : «Tu es aimée. Vraiment. Enlève toute cette merde, ce n'est pas important». Je ne sais pas si c'est Dieu ou autre chose. Mais ça m'a changé de mon matérialisme, j'ai conscience de faire partie d'un tout. L'Ayahuasca, c'est tout un processus et c'est elle qui décide, c'est une forme féminine.

8Cette perche a l'air d'avoir été de qualité supérieure.

Venons-en à Shadow, ce court-métrage réalisé par Pascal Greco et Philippe Pellaud, qui traite des «exils intérieurs et de l'autisme». Tu le présentes en avant-première au Salò et tu y joues avec Anna-Lou, ta fille.
Shadow, c'est un sujet très privé de la vie de Kid Chocolat (le nom de musicien de Philippe Pellaud, ndlr). Je voulais faire un truc avec lui parce que c'est un ami. Le scénario était écrit  pour une jeune fille, et j'ai pensé qu'Anna-Lou pouvait tenir le rôle. Elle est teenager, elle a presque 16 ans, et au moment de tourner, elle était assez mal à l'aise. La mettre devant la caméra a été une manière de la libérer. Tu sais, ça ne se sait pas beaucoup, mais je suis prof depuis 15 ans pour les gamins acteurs : je prends des acteurs jeunes, de grands acteurs jeunes, et je les prépare pour les films. Je savais qu'Anna-Lou, je pouvais l'amener à pleurer, crier, rire, être perdue, que ça pouvait être une expérience intime. On racontait l'histoire de Philippe, mais ma fille et moi, on racontait aussi notre histoire à nous. Et puis c'était la première fois depuis 3 ans que j'étais devant la caméra. C'était important pour moi de revenir, ça m'a lancé après pour revenir à l'acting.

Pour finir, le conseil que tu donnerais à ta fille, elle qui commence à embrasser la carrière d'actrice ?
Faire ce que je n'ai pas fait : vivre sa jeunesse. C'est pour ça que j'ai toujours 14 ans dans ma tête.

Crédit photo de une : Patrick Swirc / Moods.

++ Carte Blanche à Asia Argento au Salò du 6 au 8 juilletSoirées coordonnées avec l'agence D/S et le label Nuun Records, sur lequel sortira le LP + Blu-Ray Shadow, fin 2017.