Pendant un moment, on a l'impression qu'une fracture de l'espace-temps a scindé la mégapole péruvienne en deux : d'un côté, les barrios populaires construits à la mords-moi-le-nœud dans les collines de banlieue qui sont totalement englouties ; de l'autre, le centre où, seule les coupures d'eau, rappellent que, chez les pauvres, on est en train de se noyer dans des torrents de boue.

La césure est encore plus impitoyable avenue Salaverry, artère élégante, calme et ombragée où se trouve le palace où les Babasónicos reçoivent la presse. L'organisation est à l'américaine, press junket et one-to-one se succèdent. Le tour-man' extirpe le guitariste Diego «Uma» Rodriguez de la conférence de presse (la salle est pleine à craquer) et l'emmène à la rencontre de l'émissaire de Brain Magazine. Benjamin du groupe, le guitariste et multi-instrumentiste mais aussi petit frère d'Adrian, le chanteur-fondateur, est aimablement pro. Dans quelques heures, ses acolytes et lui joueront dans une discothèque du district
populaire et festif de Lince. Le gig s'avérera remarquable de métier et tournera en karaoké géant, chants de foot en bonus.
BABASONICOS-1

Le groupe vient de fêter son 25ème anniversaire. À cette occasion, vous avez enregistré un album live un peu spécial. Comment choisissez-vous vos projets ?
Diego «Uma» Rodriguez : Nous sommes très différents des autres groupes mainstream. Nous arrivons à manipuler l'industrie de sorte qu'elle exécute nos caprices ! Par exemple, nous avons enregistré un DVD live de nos plus gros tubes pour la chaîne HBO Latinoamérica. À l'origine, le concert était filmé pour une de leurs émissions. Nous l'avons réalisé à D.F. (Mexico Distrito Federal, nda), c'était une prod' énorme. Nous venons d'enregistrer un nouveau disque et DVD au Teatro Colón, une salle de Buenos Aires qui est d'habitude dédiée à l'opéra et à la musique lyrique, pas au rock. Nous avons choisi de jouer quatorze titres qui balaient nos 25 ans de carrière. Comme autres projets, nous allons publier un livre d'entretiens, et une expo de photos du groupe a été organisée. Bref, nous sommes libres de faire ce que nous voulons !

C'est difficile d'être rockeur en Argentine ?
Où que tu sois, le plus difficile quand tu es rockeur, c'est de quitter la maison de tes parents et ton barrio. Mais c'est plus facile de se lancer dans le rock quand tes parents haïssent ce que tu fais que lorsqu'ils te soutiennent ! Il y a de quoi mourir de honte. Normalement, les parents détestent toujours le fait que tu sois un rockeur. Ils imaginent qu'à cause de ça, tu te retrouveras à faire le coursier pour des avocats ou à livrer des pizzas à trente ans... Pour moi, cette période est vraiment la plus difficile de la vie d'un musicien : tu n'es pas encore pro, tu n'as rien enregistré, tu ne joues pas beaucoup. Il faut beaucoup bosser pour passer ce cap. Nous, nous avons été très chanceux parce que nous n'avons pas eu les problèmes que rencontrent la plupart des groupes d'Amérique latine. Les gars ont fait une démo qui a été envoyée à dix-huit labels (Diego a commencé à jouer sur Trance Zomba, le deuxième album du groupe sorti en 1994, nda). Beaucoup les ont recontactés. Certains labels étaient bidons, ha ha ha ! Finalement, un «label» qui consistait juste en un mec et son téléphone les a appelés pour leur proposer d'aller en studio. Ils ont enregistré le premier album mais, à la fin, le mec a dit qu'il ne paierait pas le studio ! Tout le monde a pété un câble et a menacé de lui botter le cul. Finalement, le type les a laissés tomber mais, juste avant, il avait appelé Sony. C'est donc grâce à ce type qu'on bosse avec ce label ! (Rires) Gustavo Cerati and Daniel Melero (célèbres rockeurs argentins, nda) ont aussi aidé le groupe au début...

Votre nom fait référence au gourou indien Sai Baba et au dessin animé Los Supersónicos (Les Jetson en VF, nda). Vous êtes branchés mysticisme oriental ?
Diego et Adrian (Diego «Uma-T» Tuñón et Adrian «Dárgelos» Rodriguez, respectivement bassiste et chanteur, nda) voulaient que le groupe ait un nom unique. Ils voulaient aussi éviter les problèmes d'homonymie qui peuvent aboutir à des galères juridiques. Ils ont donc décidé que le groupe ait un nom qui ne veuille rien dire, avec plein de lettres et qui soit même complètement stupide ! (Rires) Le même raisonnement a été appliqué aux paroles. Nos textes sont différents de ce que tu entends d'habitude sur les radios. Adrian ne voulait pas parler de lui dans les paroles. Il a inventé des personnages et des contextes inhabituels. Dans certains de nos disques, par exemple, tu ne trouveras pas les mots ni "amour" ni "cœur", qui sont pour le moins courants dans le rock d'Amérique latine...


Encore une fois, on a eu beaucoup de chance parce que, grâce à nos disciples (sic), on a pu tenir pendant plusieurs années, essentiellement grâce à nos concerts. Nos fans ne voulaient pas qu'on sonne mainstream et on a pu avancer sans être joués sur les radios. C'est avec l'album Jessico (2001) que certaines de nos chansons ont commencé à passer en radio ou à être reprises dans des séries. À cette époque, on était déjà un groupe culte qui avait joué au Mexique, au Chili, au Pérou ainsi qu'en Colombie et en Équateur.


Quels souvenirs as-tu des de vos deux concerts parisiens de 2011 ?
Je m'en souviens très bien ! Au Petit Bain, je me rappelle des Argentins qui chantaient les paroles au premier rang. Je me souviens aussi du Cabaret Sauvage, une très belle salle. Nous avons aussi joué en Espagne et à Londres. Je trouve qu'il est toujours très intéressant de jouer dans des pays qui parlent une autre langue que la nôtre. Nous ne mettons pas en avant le fait que nous sommes Argentins. On ne se trimballe pas avec des T-shirts orné du drapeau de notre pays... Nous sommes un groupe qui a vraiment envie d'aller voir ce qu'il se passe à l'étranger. En ce qui me concerne, j'adore le Mexique qu'on a sillonné dans tous les sens. Les différents États de ce pays ont des cultures aussi riches que diverses. À Guadalajara, les gens sont très cultivés en musique. Je trouve aussi que les US sont très variés...

Comment va l'Argentine en ce moment ?
La situation du pays est très mauvaise. Il y a dix ans, nous n'avions pas beaucoup de dettes. Maintenant, nous sommes très endettés et les pauvres sont redevenus vraiment pauvres. L'économie est vraiment difficile. Tout le monde sait que l'Argentine est un pays magnifique avec des paysages vraiment formidables. Les gens sont très amicaux  mais la vie est très dure, tu peux tout perdre du jour au lendemain, le contexte change tous les cinq ans. Évidemment, il y a des pays où c'est pire, comme ici au Pérou où l'on ne défend pas les pauvres - les gens se foutent carrément d'eux. Mais, pour un musicien, l'avantage d'être argentin, c'est que le pays est un des premiers distributeurs de droits d'auteur. Ici, le rock explose et marche mieux que la folk et la pop. En Argentine, le rock est une religion, une vraie profession de foi. Malheureusement, cela débouche parfois sur des tragédies parce que les infrastructures ne sont pas toujours à la hauteur. (Il fait référence au concert donné le 12 mars par le rockeur argentin Indio Solari dans la ville d'Olivarria. Au lieu des 100 000 personnes attendues, 350 000 spectateurs se déplacèrent, débordant l'organisation. Deux personnes décédèrent dans la cohue, nda).


Quels nouveaux groupes argentins recommanderais-tu ?
J'aime bien Indios, Banda De Turistas, Peces Rares et des groupes encore pas très connus comme Callate Mark ("tais-toi Mark" en VF, ndlr).

++ 50 nouveaux groupes de rock argentins à découvrir.