Les deux réalisateurs se connaissent. Ils se sont croisés en festival, mais c’est pendant la postproduction de La Région sauvage à Paris qu’Amat Escalante a remarqué un chihuahua en sortant du métro ; au bout de la laisse, c’était Gaspar Noé. Ils se sont parlés, Amat a montré un montage de son film et Gaspar l’a conseillé. Ils se retrouvent donc plusieurs mois après pour parler du film fini, en espagnol, l’un avec son accent mexicain et l’autre avec son accent argentin.


Gaspar Noé : Je viens de revoir ton film une troisième fois. J’adore le premier plan. Ça lance le film et tu ne sais pas bien où ça va mener, ce côté extraterrestre avec la météorite.
Amat Escalante
: C’est quelque chose que j’avais dans le scénario puis que j’ai retirée car je me suis dit qu’on n’allait pas réussir à le filmer puis finalement, quand tu l’as vu dans une copie de travail, cette envie de voir la météorite venant de l’espace m’est revenue. Ce météorite, ce n’est pas une fantaisie en fait. J’aimais cette idée de commencer le film dans l’espace, dans cette paix. Je crois que c’est quelque chose d’important de dire le plus tôt possible dans le film quel type de film on va voir.  Et donc cette météorite dans l’espace, elle était importante, je ne sais pas vraiment d’où elle vient. Il y a un cratère dans le film et je me suis dit : d’où vient ce cratère ? Du coup, j’ai pensé à cette météorite.
La_Region_sauvageGaspar : J’ai aimé les effets spéciaux dans ton film, plus que les effets spéciaux dans le film de Lars Von Trier - et en même temps, on voit bien que c’est un film latino-américain. Tout est présenté de manière très réaliste dans ton film, même les choses fantastiques. Et souvent dans les films de science-fiction, on a l’impression qu’on est complètement en dehors de la réalité, alors que dans ton film, tout est réel, palpable. Le jeu des acteurs est un jeu qui est presque documentaire. C’est quelque chose que j’aime beaucoup.
gnAmat : L’idée initiale, c’était un peu ce que tu dis, mais ça n’a pas été facile. C’est intéressant que tu reparles de ce processus. Moi, j’aurais aimé que ce soit documentaire, mais ce n’est pas si facile, donc il a fallu travailler cet aspect au moment du montage, et avec la musique notamment. C’est une musique originale. Tout le travail sur le son, c’est aussi ce qui nous a permis de donner une cohérence à l’univers du film et de faire exister la créature quand elle n’était pas à l’image. Le travail de mixage, ça nous a permis d’apporter une unité au film et notamment à ses deux composantes, on va dire la composante réaliste et toute la partie plus science-fiction ; d’un côté l’humain, et de l’autre la créature.
On s’est aussi demandé si on pouvait donner plus d’explications sur cette créature et, évidemment, si on allait trop loin ; ça donnait un film qui était 100% un film de genre, mais on est dans un film qui essaie de jouer entre les formes.
64_1.amat-escalante_560Gaspar : Si tu prends des films de Buñuel comme Un Chien andalou, on est dans un genre cinématographique qui rejoint quelque chose qui a à voir avec les rêves, avec l’inconscient. Pour moi, ton film n’est pas un film fantastique - c’est un film symboliste.
Amat : Au début, je m’ennuyais un peu avec l’histoire de cet homme qui est homo et qui n’arrive pas à révéler son homosexualité. C’était trop ennuyeux. On était trop dans le monde réel et du coup, mettre un élément surréel, ça a aidé à faire bouger les choses.
region_sauvageGaspar : Quelque chose qui m’a intéressé, c’est quand Fabien demande à Veronica si elle a une histoire d’amour avec la créature. Elle commence à décrire quelqu’un comme si c’était de la drogue en fait, de l’héro, de la morphine… Il lui demande si c’est un «il» ou une «elle», et elle lui répond : "tu verras". Ça, j’ai aimé.
Amat : Cette scène où ils sont en train de manger dans un marché est très importante pour moi, pour expliquer les choses, sans les expliquer. Parce que j’ai le sentiment qu’on est toujours en train de trop expliquer. Veronica dit les choses sur le ton de la plaisanterie, mais en fait, la créature, c’est autre chose, ce n’est pas un homme ou une femme. C’est le plaisir, un assemblage de parties qui donnent du plaisir.
132240Gaspar : Quelque chose de très organique, avec des pénis et des vagins à l’intérieur. Elle a quelque chose d'Alien et aussi du monolithe de 2001, quelque chose qui va au-delà de la pensée.
Amat : Il y a des hommes et des femmes, des femmes surtout, qui disent que la créature est plus masculine, peut-être à cause des tentacules, mais pour moi, quand quelqu’un m’a dit pour la première fois que la créature avait des pénis, moi j’avais jamais vu des pénis, j’avais juste en tête des éléments de sensualité, des éléments qui étaient non sexués, en fait.
Gaspar : Un homme et une femme, comme un travesti avec des seins, qui a tout en fait, un pénis et des seins.
La-Region-sauvage-la-critiqueAmat : Les gens penseront ce qu’ils veulent de la créature de toute façon.
Gaspar : J’avais un ami, quand j’étais ado, je l’avais vu avec des hommes, et à un moment donné, je l’ai vu avec une fille. Alors je lui ai dit «mais t’es homosexuel ou hétéro ? Qu’est-ce que tu fais avec des filles ?». Et il m’a répondu : «mais non, je suis sexuel tout simplement». Et la créature elle est comme ça.
escAmat : On avait des références filmiques, mais au début, je voulais que cette créature soit quelque chose de très attirant. À un moment donné, on s’était dit qu’on allait montrer une galaxie sur le dos de la créature, puis je me suis dit que c’était pas la peine. Créer cette créature, ce n’était pas facile ; il ne fallait pas qu’elle recouvre trop les personnes pendant les scènes de sexe. Parce que le plus sexy, c’est de voir un corps humain qui est stimulé par quelque chose d’autre, mais évidemment, si la créature enveloppait complètement l’humain, ça ne fonctionnait plus. Cette créature, on a essayé de faire en sorte qu’elle soit extrêmement sensuelle, attirante et peut-être un peu repoussante en dehors de la situation. Ça me rappelle un peu une blague de Woody Allen. Quelqu’un dit : «Non mais le sexe, c’est sale» et Woody Allen répond : «Oui, quand c’est bien fait».
Gaspar : C’est incroyable d’avoir une relation sexuelle sérieuse, comme avec son mari, avec une créature qui vient d’ailleurs.
48_LRS_MF__c_Manuel_Claro___Marti__n_EscalanteAmat : Il y a ce côté sexuel au début du film, mais après, on m’a dit que le film était assez pudique et plutôt léger en termes de sexe. Il n’y a pas de scène sexuellement explicite.
Gaspar : Tu as vu Moi, Christiane F. ?


Amat 
: Non, mais on m’en a beaucoup parlé.
Gaspar : J’en parle parce que dans ce film, il y a aussi l’idée d’amener les gens vers une source de plaisir. Pour la fille de ce film, c’est de la drogue - l’héroïne. Dans le cas de ton film, c’est symbolique, mais il y a aussi des situations réelles qui ressemblent à la situation symbolique de film.
Amat : Pour moi, le film est une métaphore. Ça me fait penser à un autre film qui s’appelait Christine
Gaspar : De John Carpenter.
Amat : Non, pas celle de Carpenter.
Gaspar : Ha oui, la fille qui vend de l’héroïne de maison en maison. C’est un moyen-métrage d’Alan Clarke (visionnable ici dans son intégralité, ndlr).
Amat : Quand tu décrivais Christiane F, je pensais à ce film-là. Un film qui m’a influencé, c’est le film de Fassbinder, Le Marchand des quatre saisons ; on y retrouve un certain nombre de sujets communs avec mon film. C’est vraiment un film que je te recommande, d’ailleurs.
Gaspar : J’ai le coffret avec l’intégrale de Fassbinder, mais je ne les ai pas encore tous vus.
Amat : Il y a aussi Society de Brian Yuzna. Dans ce film, il y a un final que j’aime beaucoup, avec une scène d’orgie.


Gaspar : On pourrait faire un remake en renforçant le caractère réel de ce film. Society démarre comme une série B. Ça se termine de manière inquiétante, mais on pourrait, à l’image de ton film, faire quelque chose de beaucoup plus inquiétant tout le long. Je suis allé voir un film américain récemment, Get Out. On m’avait dit que c’était un film de terreur et en fait je me suis beaucoup amusé, mais la fin paraît déconnectée, alors que dans ton film, il y a une unité. À la toute fin, il y a seulement dix minutes qui sont un film de genre. Mais avant, il y a une terreur psychologique qui traverse tout ton film.
Gaspar : Quels sont tes films d’horreur favoris ?
Amat : Dawn of the dead, dans le centre commercial, de Romero, ça c’est vraiment un chef-d’œuvre. C’est parce que la métaphore des zombies fonctionne que le film a eu autant de succès. C’était l’âge d’or de cette métaphore du zombie. Il y a aussi Massacre à la tronçonneuse avec ses scènes sauvages, et Henry, portrait d’un serial killer.


Gaspar : Et quel film t’a ému sexuellement ? Sans que ce soit un film porno.
Amat : C’est difficile… Je pense que l’un des réalisateurs les plus sexuels, c’est Buñuel. Par exemple, Viridiana (Palme d'Or 1961, ndlr), c’est un film très, très sexuel, sans rien montrer du tout. C’est des films faits dans les années 50, où l'on ne pouvait pas toucher ces sujets.
Gaspar : J’ai été en Argentine pendant une semaine et il y avait Belle de jour dans l’avion.
Amat : Dans Belle de jour, on est plus dans quelque chose qui parle de la sexualité frontalement. Il a été question de faire un remake de Belle de jour à un moment, mais ça ne s’est pas fait.
Gaspar : Tu voudrais faire des remakes, toi ?
Amat : Non, j’ai eu des propositions, mais je pense que ça ne sert à rien, surtout quand le film est bon. C’est vouloir «presser» au maximum un bon film.
Gaspar : À la limite, quand le film part d’une bonne idée mais n’est pas très réussi. Mais faire le remake des Chiens de paille de Sam Peckinpah, ça ne sert à rien.
Amat : Oui, je suis curieux de voir ce que va faire Nicolas Winding Refn avec Barbarella par exemple.


Gaspar 
: Qu’est-ce qui t’a surpris dans les réactions par rapport à ton film ?  Il y a tellement de dingues dans le monde. Il y a parfois des gens qui te font des commentaires incroyables.
Amat : Il  y a des gens qui me demandent si je me suis inspiré de ce truc japonais avec des pieuvres et des tentacules, mais en fait pas du tout. Ça ne faisait pas du tout partie de mon imaginaire. Même s’il y a un lien avec les photographies d’Araki (ou Daikichi Amano plutôt, ndlr).
Gaspar : Irréversible avait suscité beaucoup de réactions aussi, mais pour les mauvaises raisons - pas pour les prouesses de réalisation !
Amat sort un petit livre japonais consacré aux films de Gaspar Noé.
Gaspar : Ce qui est intéressant avec le Japon, c’est qu’ils font des livres, des disques, des T-shirts... et peut-être que toi, ils vont te proposer de fabriquer le petit monstre, ou d'en faire une bande dessinée. Ils ont fait un manga à partir de Carne (un court de Noé du début des années 90, ndlr, visible ci-dessous dans son intégralité).
Amat : Tu les as laissés faire ?
Gaspar : Quand tu sors un film là-bas, c’est comme ça. Il y a tous les produits dérivés possibles et imaginables.
Amat : Carne, c’est un film qui a été très important pour moi. Toutes les expérimentations que tu as faites en 16 mm. Et Irréverssible, ça a été mon Jurassic Park. C’est un film qui m’a montré que les choses pouvaient se faire de manière différente.


Gaspar 
: C’est amusant de jouer avec les caméras.
Amat : Je m’amusais beaucoup quand j’ai commencé, j’aimais m’amuser avec le format, avec les objectifs, avec le type de caméra... C’est quelque chose qui est un peu derrière moi, maintenant. Quand il y a trop de changements comme ça, en fait ce n’est pas du cinéma, c’est une façon d’entrer dans le cinéma. Ma passion pour le cinéma, elle avait à voir avec les caméras au départ.
Gaspar : Maintenant, tu peux faire tellement de chose en postproduction - t’as des gens qui arrivent dans la prise, tu les effaces. Et si ton film avait été fait il y a dix ans, le monstre, t’aurais pas pu le montrer comme ça. T’aurais été obligé de le montrer quasi dans l’obscurité et flou. Aujourd’hui, je peux faire Enter the Void avec une petite caméra et tout inventer en post-prod, alors qu’avant il fallait un hélicoptère, etc. La technologie aujourd’hui permet des choses fabuleuses.
Amat : Toutes les prises qu’on a faites avec des effets, ça ne marchait pas, en fait ; alors on a essayé de garder le plus de réel possible. Quand on a réfléchi à la créature, on voulait une créature qui puisse étreindre les humains de tous les côtés, dans tous les recoins, qui pouvait également pénétrer, qui pouvait donner du plaisir. Du coup, on a travaillé sur tous ces éléments et on a réalisé qu’il était important que des parties de cette créature existent vraiment  avant le tournage pour que ça puisse être filmé, donc on a eu pour le tournage la tête, des tentacules parce qu’il fallait qu’on puisse travailler avec ces éléments, pour que ça fonctionne bien avec la lumière, etc.
Gaspar : Et toi, tu cadres sur tes films ou pas ?
Amat : Non, je n’arrive pas à me concentrer sur le cadre quand je suis occupé par autre chose. J’aimerais.
Gaspar : Dans Ida par exemple, il y a des cadrages très étranges - des axes, des règles qui ne sont pas respectées... Peut-être que ça, il faut que le réalisateur le fasse soi-même, et ne pas le laisser au caméraman qui aurait peur de te choquer.
Amat : Reygadas, par exemple, c’est quelque chose qu’il fait. Il fait des prises - et je devrais peut-être moi aussi parce que j’aime beaucoup la caméra.


Gaspar 
: Ah, Carlos - il vit où ?
Amat : Il habite à une heure de Mexico.
Gaspar : Et à Guanajuato, tu as d’autres amis qui sont réalisateurs ?
Amat : Gerardo Naranjo. C’est quelqu’un que je vois régulièrement, on discute. J’ai une caméra, donc on fait des essais, des expériences ensemble.
Gaspar : C’est bien d’avoir des gens proches comme ça, avec lesquels tu as une émulation collective, même si c’est vrai qu’avec internet aujourd’hui, c’est plus facile de communiquer. Avant, il fallait aller là où il y avait des cinémathèques pour voir les films…
Amat : En même temps, avant, tu voulais voir un film et tu n’y avais pas accès, donc tu lisais sur le film et tu faisais le film dans ta tête. Maintenant, tu arrives à voir tous les films et d’une certaine manière, ça a un peu nui à mon imagination. Je me souviens de ce qu’il s’est passé avec Japón de Carols Reygadas. J’avais lu beaucoup de choses sur le film et ça m’avait déjà provoqué beaucoup d’émotions et j’ai vu le film bien après. Et le film que j’ai vu était encore mieux que ce j’avais imaginé.


Gaspar 
: Les filles ont été sexuellement excitées en voyant ton film, non ? Je pense que la créature a son pouvoir.
Amat : On va voir comment vont réagir les Françaises.
Gaspar : La notion d’érotisme dans le cinéma a presque disparu au cinéma - il y a des pornos sur internet, mais il n’y a rien qui ressemble vraiment à de l’érotisme sur l’écran.
Amat : Ce n’est pas pareil de voir les choses sur internet plutôt que de les voir au cinéma. J’ai vu Love plusieurs fois et ça m’a beaucoup plu.
Gaspar : La séquence que j’ai mise au début, j’aurais été obligée de la supprimer si je l’avais mise plus tard. C’est un peu le cas de ta séquence d’ouverture aussi.
Amat : C’est Samuel Fuller qui disait quelque chose comme «si les premiers plans d’un film ne me font pas bander, il faut tout balancer».
Gaspar : Il y a une loi qui parle de trois prises - qu’elles soient d’une seconde, 10 secondes, 30 secondes -, et tu sais si le film va te plaire ou pas.
Amat : Je pense que c’est vrai. Tes films m’ont aidé à comprendre qu’il fallait faire attention à l’ouverture, dès le titre, dès le générique de début. Je le dis souvent à des jeunes cinéastes. Hitchcock aussi avait l’art de ces séquences d’ouverture qui d’une certaine manière englobaient le film.
Gaspar : Il faut faire aussi attention aux génériques de fin. Ils sont beaucoup trop longs aujourd’hui. Il y a tout le monde, même le moindre nom de supermarché, ou celui qui t’a prêté un vélo. Et personne ne va lire tout ça. C’était plus élégant dans les années 40-50.

++ La Région Sauvage, un film d'Amat Escalante, en salle depuis le 19 juillet.