Par le passé, tu étais mécanicien. Rassure-moi, tu gagnes ta vie grâce à tes prods aujourd’hui ?
Myth Syzer : Oui oui, ça fait cinq ans que je vis de ma musique et que j’ai démissionné. 

Le jour où t'as posé ta démission, t'étais dans quel état d'esprit ? Est-ce que t'avais peur de ce qui allait arriver, ou est-ce que t'étais juste content de pouvoir vivre de ta musique ?
Je n’ai pas souvent peur dans la vie et fais généralement tout pour que le meilleur fonctionne. Là, c’est juste que l’on me proposait de plus en plus de dates et que mon patron n’était plus d’accord pour m’accorder des jours de repos. J’ai fini par tout plaquer. Après tout, je me faisais en une soirée ce que je gagnais en une semaine… Ce qui est marrant, c’est qu’un de mes employeurs me suit sur les réseaux aujourd’hui.

Tous les spécialistes s’accordent à dire que tu es le meilleur beatmaker français à l’heure actuelle. Ça ne te monte pas trop à la tête ?
Je ne sais pas si c’est vrai, mais ce qui est sûr, c’est que ça ne m’a pas rendu prétentieux. Enfin, il faudrait demander à mon entourage pour être sûr, mais je pense être resté le même… !


Ce n’est pas trop de pression ?
Tu sais, j’avance tranquillement, par amour et par envie. La priorité, c’est surtout de faire de la musique. Faire en sorte qu’elle plaise et qu’elle attise les clics sur YouTube, c’est un beau challenge, mais je n’en fais pas une obsession.

J’ai lu que Dr. Dre t’avais traumatisé étant jeune…
Tout s’est passé lorsqu’il a sorti 2001. Pour moi, c’est l'un des meilleurs albums de tous les temps, tous genres confondus. En termes de production, il a clairement un temps d’avance, tout sonne très bien sur ce disque et ça dégage une putain d’émotion à chaque fois.

Tu aimerais avoir une carrière de businessman comme la sienne ?
Je suis ouvert à tout. Par exemple, ça me plairait bien d’être DA ou de jouer un rôle dans le développement de certains artistes à l’avenir. Après, si je peux lancer une marque d’enceintes ou autre, pourquoi pas. Dre, c’est quand même un très bon exemple à suivre.

D’autres producteurs t’ont marqué ?
Il y a J Dilla, Knxwledge, Flying Lotus ou encore Ikaz Boi, mon pote. Ce qui me plaît, c’est que tu ne peux pas rapprocher tous ces producteurs les uns des autres, ils sont tous très différents. Leurs seuls points communs, c’est d’être ouvert d’esprit, d’avoir un côté novateur et d’avoir une patte clairement identifiable.


Tous ces mecs n’ont jamais osé chanter, ce qui est ton cas sur Le Code. D’où ça vient ?
Quand je crée des instrus, il y a souvent des moments où des mélodies de flow me passent par la tête. C’est ce qui s’est passé pour Le Code, le refrain est presque un freestyle. J’ai fini la prod' rapidement histoire de ne pas oublier la ligne de chant. Après, comme c’est la première fois pour moi, j’ai eu besoin d’être rassuré. Je l’ai fait écouter à Ichon, Muddy Monk et Bonnie Banane et les trois ont trouvé ça top. Ils ont tout de suite voulu participer au morceau et ça a donné le résultat que tu as pu écouter. De ce track est né l’envie de chanter, de pousser le délire plus loin. C’est pourquoi les autres morceaux de mon EP à venir contiennent pas mal de passages où je chante. Je suis le monsieur refrain du projet !

Habituellement, les producteurs font l’inverse : ils font appel à des chanteurs ou des chanteuses pour assurer les refrains…
Oui, c’est vrai. Mais là, l’idée me plaisait bien. Et puis je ne suis pas assez bon rappeur pour proposer autre chose.

J’ai l’impression que tu assumes de plus en plus le côté chanson française de ta musique. C’est le cas ?
Je connais peu d’artistes de variété, mais j’aime beaucoup ce qui se faisait dans les années 1980 et 1990 avec des artistes comme Voulzy, Étienne Daho ou Souchon. La Ballade de Jim, par exemple, je trouve ce morceau complétement dingue. C’est Muddy Monk qui m’a un peu initié à ça, qui m’a fait comprendre que la variété, ce n’était pas que des trucs un peu nuls. Ça m’a donné envie de m’y essayer et j’ai fini par y prendre goût. En plus, ça me replonge dans une espèce de nostalgie, dans une époque où j’écoutais ces musiques dans la voiture de mes parents. J’essaie de retranscrire cette émotion.

Doc Gyneco avait donc tout compris en 1996 quand il demandait à ce qu’on le classe dans la variét’ ?
C’est ça ! Tu peux faire pareil pour moi, ça ne me dérange pas.

Il y a encore quelques années, ça aurait été plus compliqué d’assumer cette position, non ?
C’est clair que je me serais sans doute fait insulter, mais les temps ont changé, les esprits sont plus ouverts aujourd’hui. Un groupe comme PNL a clairement ouvert des portes. Ils ont poussé les artistes à assumer des codes a priori éloignés du rap. Et ce n’est pas plus mal que des gens biberonnées à la culture hip-hop investissement le domaine de la chanson quand tu vois l’état de la variété à l’heure actuelle… Moi, si je peux créer un pont entre le rap et la chanson, permettre au public de ces deux genres de se comprendre et de se tendre l’oreille, je serais ravi. Un peu comme ce qu’a réussi à faire Kaytranada avec la house. Il a poussé les fans de hip-hop à écouter des musiques électroniques, et inversement. C’est très fort.


Comment tu fais pour passer de ce genre de taf à un EP comme Junior, avec Prince Waly ?
Je fais ce que j’aime, c’est tout. En solo, je suis plus dans ce délire, j’ai envie d’amener cette vibe positive, de m’éloigner du côté dark qu’il peut y avoir dans mes productions rap. Ça m’éclate pas mal en ce moment et cette positivité me fait du bien dans la vie de tous les jours, même si je garde un pied dans le rap, que ce soit avec Bon Gamin, Damso, Joke ou Hamza.

Tu as conscience de faire partie aujourd’hui de ces artistes qui popularisent le hip-hop à grande échelle, qui le rendent « pop », en quelque sorte ?
On en reparlera quand j’aurais fait un million de vues avec un morceau ! Pour l’instant, je ne suis pas encore grand-chose. Disons que j’ai réussi à me faire un nom dans ma catégorie, mais que je reste totalement inconnu du grand public.

Tout de même, tu dois bien sentir une hype autour de toi, non ?
C’est grâce à Bromance. Ce label m’a vraiment aidé à mieux me focaliser sur ma carrière, à être moins dispersé et à beaucoup réfléchir. Le fait de traîner avec des mecs comme Myd ou Brodinski, ça m’a également mis un pied à l’étrier, à professionnaliser mon processus de création, même si un titre comme Le Code a été réalisé dans ma chambre avec des écouteurs.

Tous ces gens, on va les retrouver sur ton prochain EP ?
Non, mais il y aura Ichon, OK Lou, Muddy Monk, Jok’Air et la chanteuse de La Femme. J’aime bien inviter des gens, ça permet d’explorer d’autres choses. D’autant que je ne suis pas encore prêt à assumer le côté chanson en solo.

On sent que l’esprit collectif est important chez toi. Tu peux nous parler de Bon Gamin ?
C’est le grand-frère de Loveni qui l’appelait toujours comme ça, alors on a décidé de conserver le nom lorsqu’on a commencé à composer ensemble il y a sept ou huit ans, à mon arrivée à Paris. Ensuite, Dabaaz de Tryptik nous a repéré et nous a fait jouer au Nouveau Casino avec Ichon. Bon Gamin existe réellement depuis cette date, c’est devenu une grande famille. Il y a même des graffeurs et des boxeurs qui gravitent autour de nous.


Ça fonctionne comment ?
Je fais les prods et m’occupe parfois des toplines, tandis que Loveni et Ichon s’occupent des textes. Tout se fait chez l’un ou chez l’autre. Là, on est d’ailleurs en train de bosser sur notre premier album. On a déjà dix-sept tracks, mais on va essayer d’en composer un maximum histoire d’avoir de la matière et de pouvoir faire un vrai tri. On aimerait le sortir en 2018.

Est-ce que vous êtes réellement ce que vous prétendez être, de bons gamins ?
On ne ferait pas de mal à une mouche, donc je pense qu’on est de bons gars. Et puis, on est assez gamins dans nos attitudes, dans le sens où on fait pas mal de bêtises, où on ne pense qu’à s’amuser et où on se fiche un peu des consignes qu’on nous donne. Rien de bien méchant hein, mais on a un petit côté je-m’en-foutiste qui colle bien au nom du groupe.

Ça fait dix ans que tu bosses avec Ikaz Boi. Il a bossé sur ton EP ou pas du tout ?
Non, mais il l’a écouté et m’a encouragé dans ma volonté de chanter. C’est mon pote d’enfance et son avis est très important. Et puis il faut bien avouer qu’il est certainement le meilleur producteur de hip-hop en France actuellement. Il a bossé avec Damso ou Joke et a vraiment un truc à lui.

Par le passé, tu as collaboré avec Wicced, un MC d’Atlanta. Les États-Unis, c’est un rêve ?
Forcément, c’est le rêve depuis que je suis petit. D’autant que les beatmakers sont plus reconnus là-bas. Je peux même t’affirmer que si la situation était la même ici, un mec comme Ikaz serait clairement une star !


Tu penses que les producteurs ne sont pas assez mis en avant en France ?
Disons que, aux États-Unis, on les prend en considération. Dans le clip de Magnolia de Playboy Carti, par exemple, le producteur est à ses côtés, ce que tu ne verras jamais en France. Ici, il faut se battre pour que les MC’s te mettent dans les crédits… Il y a des contre-exemples comme Booba avec Therapy, mais c’est surtout parce qu’ils ont développé une vraie relation. Ils travaillent toujours ensemble, donc c’est vu comme une collaboration. Un peu comme ce que j’ai pu faire avec Prince Waly ou Joke. Pour le reste, faut quand même demander ton pain à chaque fois.

Les Américains sont de plus en plus intéressés par les prods européennes, notamment françaises. Tu es régulièrement convoité ?
Je ne suis pas sûr que la tendance soit réellement en train de changer. Il m’est arrivé de collaborer avec des Ricains, mais c’est encore minoritaire. Ce qui est sûr, c’est que l’on doit beaucoup à Brodinski. Sans lui, ça aurait été plus compliqué. D’autant que je ne me déplace pas et que tout se fait par mail, ce qui rend les collaborations plus difficiles. Ou alors, il faut créer un tube à la DJ Snake. Sans ça, les Cainris ne vont pas vraiment checker tes prods.

J’ai lu que tu rêvais de bosser avec Future. C’est par amour de la musique ou juste dans le but d’être millionnaire ?
(Rires) Les deux, bien sûr ! Mais bon, la musique passe en premier quand même, hein ! C’est comme le morceau que j’ai réalisé avec Ikaz pour Playboy Carti, dernièrement. On ne sait pas encore quand ça sortira, mais on l’a fait par envie artistique, pas par intérêts économiques.

++ Retrouvez Myth Syzer sur Facebook, Twitter et Instagram.