Vous vous êtes intéressé très jeune à la musique noire. Comment un jeune blanc né dans le Vitry des années 50 s'intéresse à cette musique?
Cerrone:
Je ne dirais pas la musique noire, mais la musique rythmique. Je suis batteur à la base, donc je suis évidemment beaucoup plus sensible à tout ce qui est rythmique qu'à un grain de corde de violon... Ca ne veut pas dire que je ne suis pas sensible à la mélodie ou au texte, si je le suis, bien sûr, mais c'est avant tout la musique rythmique qui me touche. Or la musique rythmique appartient beaucoup plus aux Noirs, ceci explique donc cela.

Et donc toute l'histoire de Cerrone commence lorsque votre mère vous offre une batterie histoire de vous calmer un peu?
Cerrone:
J'étais très turbulent, je tapais partout, je me faisais virer des écoles... Un jour, ma mère m'a dit: "si tu arrives à te maitriser, je t'achète une batterie". Je ne m'étais jamais dit que je voulais être batteur ni même musicien mais quelques mois après, j'avais fait des efforts. Ma mère m'a accompagné au magasin Paul Beuscher à Bastille, je me suis assis à la première batterie que j'ai vu et là, même le vendeur a été extrêmement surpris, il pensait que je savais jouer alors que c'était la première fois que je m'asseyais devant une batterie.

Vous aviez quel âge à ce moment?
Cerrone:
J'avais 12 ans, on était en 1965. J'ai donc eu ma première batterie et, en bonus, un cadeau de la vie: j'étais doué. Au bout de six mois, j'ai monté des groupes. Au bout d'un an, je faisais partie du meilleur groupe de Paris, au bout de deux ans du meilleur groupe de France. A 15 ans, je commençais à avoir mes premiers papiers (dans la presse ndlr)... Mais, à 16 ans, l'école je pouvais plus, c'était devenu un supplice, et avec mon père, ça passait pas. Donc j'ai fugué. Je me suis retrouvé à Saint Germain à dormir sous les ponts pendant quelques jours, et puis je suis parti faire la manche à Saint-Trop avec une copine. J'avais fait construire un petit tréteau et tous les soirs, je faisais des solos de batterie entre 19h et 21h devant le Gorille et le Sénéquier. Un soir, Eddie Barclay est venu, et puis deux soirs, trois soirs, et il a finalement glissé un petit papier dans le chapeau melon que faisait passer ma copine, avec un mot pour m'inviter à le rejoindre à sa table. Trois personnes ont changé le cours de mon existence. Eddie Barclay fut le premier,  il a cru en moi, il m'a motivé, et c'était une sommité à l'époque... En quelques semaines, j'ai monté un nouveau groupe.

Les Kongas, un groupe produit par Eddie Barclay ?
Cerrone:
Voilà, c'était la création des Kongas. Le groupe était donc composé de deux percussionnistes, c'était du rock afro, pas funk, afro. Plus proche d'un Santana que du funk de Kool & The Gang. Quelques mois après, on sortait un disque qui a fait un carton immédiat, et ensuite on est partis trois ans en tournée dans le monde. Et après ça, ras le bol. Je voulais pas faire de la pop, je voulais pas faire de la chanson, je voulais pas faire du Martin Circus. Alors j'ai décidé d'arrêter la musique, et j'ai quitté le groupe.

Mais vous avez sorti votre premier disque de disco en 1976...
Cerrone:
Après avoir quitté les Kongas, j'ai eu l'idée de monter un magasin de disques pour vendre des imports parce qu’à l'époque les disques américains mettaient 14 mois à sortir en France. J'ai donc monté le magasin Import Music, qui était localisé dans le plus grand centre commercial d'Europe, Belle Epine. C'est devenu une chaîne de magasins, ça a été un beau carton, ça m'a donné la notion du business, et puis ça m'a fait écouter vachement de musique américaine, Barry White etc. Au bout d'un moment je me suis fait chier, même si je gagnais très très bien ma vie. Et donc je me suis dit que j'allais sortir un dernier album pour me faire plaisir. Et là, aucune concession, aucune maison de disques, je me fous des radios, je fais une chanson qui fait 16'30 de long où je mets la batterie en avant: Love In C Minor.


 
A l'époque le disco était inconnu en France, et très confidentiel aux Etats-Unis...
Cerrone:
Ah ben le disco n'existait pas ! En France, on écoutait Joe Dassin, aux Etats-Unis, c'était Stevie Wonder, Barry White… On n'avait pas la disco, c'était de la soul, de la pop noire. La disco n'existait pas encore. La disco c'est une musique de discothèques, qu'on écoutait que dans les discothèques. Et donc, évidemment, aucune maison de disque n'a voulu sortir mon disque, alors que je les connaissais toutes puisque j'avais cinq magasins. Je me suis fait jeter de partout.

Et même Eddie Barclay n'en veut pas donc?
Cerrone:
C'est le premier à me dire "achète toi un bar tabac" mais laisse tomber. Pour lui, c'était grotesque ce morceau. Un pied de batterie en solo avec un gimmick de basse, 16'30, très peu de texte, juste "Love me Love Me" avec des soupirs dedans, c'était provoc, même si l'orchestration était très raffinée, il me prenait pour un malade. Donc je monte mon label et je fais presser 5000 albums à Londres, pour les vendre dans mon magasin et au porte à porte. Mes magasins étaient aussi devenus grossistes, on vendait à d'autres magasins, notamment Champs Disques qui était très spécialisé dans la musique club. Parce qu'il faut bien préciser qu'à ce moment, ça commençait à grouiller dans les clubs, c'est pas moi qui ai révolutionné le monde de la discothèque... La Hi-Fi arrivait, les gens avaient de plus en plus l'habitude d'entendre du gros son, un mec qui avait la Hi-Fi chez lui, il lui fallait un disque avec un gros son qui tape, et Love In C Minor était le prototype parfait. Tout ça n'était pas calculé, mais le contexte était fertile.
Et donc Champs Disques me commande 10, 15, 20, 50 disques, et puis un jour 300, parce que ça commandait à mordre mon truc. Sauf que le mec me rappelle trois jours après pour me dire : "j'étais censé envoyer des invendus de Barry White à New York, et mon connard de magasinier s'est trompé et a envoyé les tiens à la place". A l'époque, j'achetais des masses de disques des Etats-Unis, j'étais un gros, quand un Barry White sortait, j'en achetais 5000, mais jamais je n'aurais osé envoyer mon disque là-bas...

Et là, le grossiste américain ne reste pas insensible à la demoiselle sur la pochette de votre disque?
Cerrone:
Coup de cul, le grossiste qui reçoit mes disques est DJ. Il écoute, ça lui plait. Il s'appelle Frankie Croker, et c'est un gros DJ. Il est certes obligé de travailler en parallèle dans un magasin de disques parce qu'à l'époque les DJs ne gagnent pas ce qu'ils gagnent aujourd'hui, mais ça n'empêche pas que c'est un gros DJ. Le week-end, il passe mon disque dans le club où il joue. Mon disque explose, il ne renvoie jamais les 300 disques. Je pars donc aux Etats-Unis. Et là je rencontre la deuxième personne qui change le cours de mon existence: Ahmet Ertegün, le propriétaire d'Atlantic Records, sur lesquels étaient signés Stevie Wonder, Michael Jackson, Prince, ils y étaient tous, c'était La Mecque de la black music. Il me signe sur Atlantic et là, carton. Mon album est numéro 1, je vends 1,3 millions d'albums. Deuxième album, Paradise, 1977, re-carton.
 
Cerrone au Studio 54, 1978:


 
Les jeunes générations ont une vraie nostalgie de ces année-là. A tort ou à raison?
Cerrone:
C'était surtout des années riches en personnages, des personnages extrêmes. J'ai passé un bon nombre de soirées à rentrer défoncé à 5 heures du matin, pour finir à midi avec des mecs comme Warhol, comme Goude, comme tous ces mecs-là. Je faisais partie des 5 ou 7 mecs qui ont un peu, sans prétention, révolutionné les années 70. Et plus précisément, la fin des années 70, les années 76, 77, 78, juste avant Saturday Night Fever. A partir de là,  la disco, qui est devenue extrêmement populaire, commence à être récupéré par de la variet. Aux Etats-Unis, et dans le monde entier, tous les artistes locaux de pop de nazes mettent un beat et vas-y...
 
Et c'est la naissance du mouvement Disco Sucks...
Cerrone: Oui, et là moi j'ai rencontré à Londres une nana qui s'appelait Lene Lovitch, la précurseur de la punk, et on a fait Supernature ensemble, c'est elle qui a écrit les textes. Ertegün me traitait de fou pour faire un tel virage à 180 degrés. C'était plus Kraftwerk que Barry White et Diana Ross. Mais on a vendu 8 millions d'albums, j'ai pris 5 Grammys, un Golden Globes, et là ça a été très sérieux. Après Supernature, il y a eu Golden Touch derrière, et pendant 5 à 7 ans, c'est bingo, bingo, bingo.

Il y a des moments où vous avez pêté les plombs?
Cerrone: Oui, dans les excès, les drogues. Je suis des 70's, j'ai tout fait. Foutre les meubles à travers la fenêtre... J'ai fait partie de cette période.

Qu'est-ce qui fait que vous êtes redescendu?
Cerrone: La chance. Certains sont jamais redescendus et ils sont morts, ou ils font plus ce métier. J'ai eu la chance de rencontrer le Dalai-Lama. Il est la troisième personne qui a changé le cours de ma vie; il m'a bien aidé à recaler les choses.

C'était comment d'être Français dans le New York des années 70's?
Cerrone: On n'a jamais dit que j'étais Français, on a toujours dit que j'étais Italien. Français c'était un peu ringardos. Souvent on veut me mettre une couronne sur la tête en me disant que j'ai inventé le disco. J'ai rien inventé du tout. Mais par contre, j'ai peut être inventé un style de mix, un style de rythmique. Et c'est ce qu'on appelait dans mes années la « French Touch ». Il n'y en a qu'un qui le faisait, c'était moi. Oui, pour ce qui est la French Touch, on peut dire que c'est moi qui ait ouvert la brèche que d'autres ont eu le talent de perpétuer, Daft Punk, Guetta et d'autres.
 


Qui sont les producteurs que vous admirez, qui vous ont influencés?
Cerrone:
Le mec qui a un peu été un modèle c'est Quincy Jones, modèle de carrière sans chanter, sans se la péter, être sur les plus gros coups. Aujourd'hui, il est âgé, il doit avoir 75/76 ans, je l'ai croisé l'été dernier à Saint Tropez, là c'est un vieillard, ça y est, c'est fini là. Par contre, j'ai pas vraiment eu de modèle français...

Aujourd'hui, il y a des choses que vous aimez en chanson française?
Cerrone:
En chanson française? Y'a rien. Fantastique, respect, bravo, moi je sais pas faire, mais ça ne me parle pas. Il y a eu Daft, il n'y a plus. J'ai adoré les Daft mais ça s'est pas renouvelé. La BO de Tron,  laisse tomber... David, la façon dont il mène sa carrière, sur le plan business c'est fantastique, je suis fier de lui, c'est un ami et quelqu'un que je respecte beaucoup, mais musicalement c'est pas ma came. Rihanna tout ça, j'adore, j'adore écouter, mais j'ai pas envie de le faire.

Vous aimez écouter Rihanna?
Cerrone:
Ah oui, j'adore. Katie Perry, Lady Gaga, j'adore, ça m'éclate bien, c'est vachement bien fait. Sauf que pendant 8 mesures, soit 15 secondes, je me demande "c'est qui?". Parce que putain, c'est la même chose. Moi à mon époque, on écoutait la première mesure de Barry White, de Stevie Wonder, de Santana, de Pink Floyd, de Deep Purple, des Stones, des Beatles, et on savait tout de suite qui c'était. J'ai été élevé avec ça. La musique que j'ai faite à mes débuts, je faisais tout pour qu'on me reconnaisse. Donc j'ai créé un son. Aujourd'hui, quand je fais un concert devant 100 000 personnes, je me mets pas en tutu rose, je chante pas, je me cache devant une batterie: les gens ils viennent écouter un son. C'est ma plus belle réussite. Les artistes de ma génération, ils avaient des sons. Santana c'était pas un grand guitariste mais il avait un son, il touchait une note et on savait que c'était Santana.

Cerrone sur scène, 1978:



Vous êtes l'artiste français le plus samplé...
Cerrone: Je fais partie des 5 artistes les plus samplés au monde. Parce que mes disques sont très orchestrés, donc faciles à sampler. Grâce à ça, j'ai été associé à une centaine de tubes en 10 ans. Que ce soit le premier single de Bob Sinclar, les Daft, j'ai été samplé dans tous les sens... Là, dernièrement, j'ai eu un gros sample en novembre qui m'a bien rapporté d'ailleurs. Un sample de Will.i.Am de Cheryl Cole, où il a m'a piqué 70% de Supernature. Les fans m'ont prévenu. Paraît-il qu'il l'avait dit à Polydor UK mais que le sample n'a pas été clearé. Au moment où on s'en est aperçu, Polydor nous a dit: "Will.I.Am voudrait reprendre une œuvre de Cerrone, est-ce que vous accepteriez et quelles seraient les conditions?" Non, mais attendez, le disque il était déjà numéro 1! Donc  on a demandé 100% de la part du compositeur, que j'ai obtenu, et 60% de la part du master, que j'ai obtenu. On a fait les comptes, étant donne qu'ils ont vendu 500 000 albums, ça m'a fait un beau cadeau de Noel. Will.i.Am est pour moi le meilleur producteur son et production d'aujourd'hui, mais alors sur le plan créatif, putain... Certes aujourd'hui, on a un peu fait le tour, mais merde quoi...

Comment pouvez-vous dire que c'est le meilleur producteur et que du point de vue créatif, il fait de la merde?
Cerrone: Un producteur n'est pas un compositeur obligatoirement. Aujourd'hui, les producteurs sont extrêmement talentueux, regardez un mec comme David Guetta, mais Guetta c'est pas un compositeur, même s'il me dit qu'il a composé une musique pour un tel, et mon cul c'est du rata aussi? C'est pas vrai. Par contre, en tant que producteur, c'est à dire de faire un produit que le public va aimer à une échelle planétaire, David Guetta fait partie des 5 plus gros actuels. Et puis alors la musique française, au secours...

Comment vous expliquez ce manque de créativité?
Cerrone: C'est la faute à tout. C'est même pas la faute, c'est un monde différent. La culture fout le camp, les jeunes sont très peu cultivés. C'est très paradoxal, ils ont un outil fantastique pour se cultiver, sauf qu'ils ne vont chercher que ce qu'ils ont déjà. Mais tout est comme ça. Aujourd'hui, le moindre comique qui dit un gros mot se fait virer. Aujourd'hui, tout est propre, tout est clean, tout est stéréotypé, c'est comme ça. Je suis pas là pour juger, je veux pas passer pour un vieux con et dire que tout était tellement mieux à mon époque. Je dis pas que c'était mieux, je dis juste que je suis très content de l'avoir vécu, en tête de pont en plus.
 

Cerrone est en concert avec La Roux ce samedi 9 avril, lui à la batterie, elle au chant. Plus d'infos: ici

 

A.C // Photos: DR.