C'est quoi exactement ton métier ?
Zdar : Je fais tout ce qui est possible de faire dans la musique.

C'est quoi le son Zdar qui séduit jusqu'aux Etats Unis ?
Zdar : Large et « rough » avec des basses et de l'air. J'essaie toujours de garder un truc underground même pour des morceaux destinés au top 50. Je pense que c'est ça qui séduit, mais par défaut. Aujourd'hui, il y a peu de bons sons. Les mecs bossent tous sur leurs ordis et utilisent les mêmes logiciels. C'est pour ça que je suis toujours en analogique, même si cela génère plus de bordel et de pertes. L'analogique permet des sonorités incomparables. Ce que je vis en ce moment : produire des disques américains. Tous les producteurs des années 80 en rêvaient. Moi personnellement, je suis très content. Mais ce succès prouve surtout que l'analogique n'est pas obsolète. 
 
Pour moi le son Zdar, c'est du punk vulgarisé.
Zdar : Tu trouves ? J'ai grandi avec les Sex Pistols et le hard rock, et j'ai toujours été obsédé par le son de Detroit et Chicago, par les blacks qui faisaient du blues moderne. J'ai eu la révélation de ma vie sur de la techno et en ce moment, je pars dans le free jazz. Le mélange de tout ça doit en effet donner une impression de vulgarisation de punk.

Mais comment passe-t-on de moniteur de ski en Savoie à la musique ?
Zdar : Toi, tu es allée sur la page wikipédia de Cassius... Je n'ai jamais été prof de ski mais ce qui est vrai c'est que j'ai grandi en Savoie. Je vivais chez mes parents, je faisais du ski, je piquais les disques de ma soeur. Je me foutais d'elle car je la voyais claquer toutes ses thunes là-dedans et je me disais que jamais je ne mettrai un franc dans un disque, ce qui la fait bien rire aujourd'hui vu ma collection. J'écoutais  Police, Metallica, Super Tramp, A.C.D.C, et Elton John.
 

 

Ton premier disque ?
Zdar : Un disque de Blondie que j'avais ramené d'Angleterre. Après, j'ai découvert le punk via les Sex Pistols. Ils ont changé ma vie. J'ai saoulé ma grande tante pour qu'elle m'offre une batterie pour mon anniversaire et je suis rentré dans un petit groupe de potes. L'enfance en Savoie, c'est génial mais jusqu'à 17 ans.

Et de là, comment as-tu atterri en studio d'enregistrement ?
Zdar : Fin 87, je sortais de l'armée. J'étais serveur à Courchevel. Un jour dans un magazine, je vois une photo d'Eurythmics dans un studio d'enregistrement. Je vais voir mon patron et je lui dis que c'est ça que je veux faire. Un Parisien m'avait dit qu'il pouvait me faire rentrer dans un studio à Paris. Je pars pour la journée voir le studio comme un môme qui irait visiter le Louvre. J'arrive le matin au studio Marcadet. Les mecs étaient super cool avec moi. Il y avait déjà un assistant. L'ingénieur du son lui demande s'il sait rouler les joints. Il ne savait pas. Moi oui. Le soir même, il m'a proposé de rester. J'avais trois slips en poche et ma mère m'avait trouvé un lit chez une copine à elle qui avait 25 chats. C'était fantastique. Je crois que j'ai pleuré.
Le deuxième jour, je rencontre Jean-Philippe Bonichon qui faisait une séance avec Daho, qui est depuis un ami. C'est d'ailleurs le premier à avoir cru en moi. Et le troisième jour, Dominique Blanc-Francard déboule dans le studio avec Jane Birkin. On s'entend plus ou moins bien. De toute façon, je m'entendais bien avec tout le monde. J'étais le jeune qui racontais des conneries tout le temps. La séance d'enregistrement prend un peu plus de temps que prévu. Et Jane devait partir chanter au Casino de Paris. Le problème, c'est qu'elle avait un mal de dos épouvantable et qu'il fallait lui faire une piqûre de cortisone dans la minute, sinon le concert allait être annulé. Je vois que tout le monde galère. Et comme un gamin dans un film de Stephen Frears, je leur dis que je reviens de l'armée où j'étais infirmier et que j'ai fait 300 piqûres par jour. Le concert était dans une demi-heure. Ils n'ont eu que le choix de me croire. Et je lui ai fait sa piqûre dans la cabine. Elle m'a dit « tou ne m'a pas fait mal doutou doutou. » Elle est partie chanter et DBF m'a gardé.
 

C'est Dominique Blanc-Francard et Jean-Philippe Bonichon qui t'ont mis le pied à l'étrier ?
Zdar : Dominique Blanc-Francard et Jean-Philippe Bonichon étaient les deux plus grands ingénieurs du son à l'époque, ils se tiraient un peu la bourre. Ils m'adoraient car je faisais des blagues tout le temps mais ils avaient un peu peur que je casse tout. Je ne touchais pas un bouton. Je n'avais même pas le droit d'approcher un pad. J'étais le tea boy, le videur de cendrier. Je travaillais sur tous les album de Jean Philippe : Stéphanie de Monaco, Alain Delon, Bezu, Etienne Daho et Marc Lavoine. Et tout ce que faisait DBF.

Ton meilleur souvenir de cette époque ?
Zdar : Il y en a des centaines. Mais c'est Serge mon meilleur souvenir. Un jour DBF m'a dit : « On va faire des séances avec Gainsbarre ». On a passé deux ans et demi ensemble. Je me rappelle de notre première rencontre. Je lui demande poliment: « Bonjour Monsieur, vous voulez quelque chose à boire ? » Il me répond : « Tu ne vas pas commencer à me vouvoyer toi. » en posant sa valise qui tombe en s'ouvrant. Vingt billets de 500 francs volent dans le studio. Je les ramasse bien sagement. Le "la" était donné. Il m'appelait "l'excité du bocal" car je bougeais la tête tout le temps. Mais j'ai mille anecdotes sur Serge, on se marrait tellement. On a enregistré deux lives à lui, un album de Jane et un de Bambou. Il avait la classe ultime. Je collectionnais les Zippo, il m'en offrait un à chaque fois et Bambou venait avec des fleurs. Au bar, après la séance, il me parlait toujours de ce qu'il allait faire pour son prochain album. Mais il est mort avant de le faire. C'est mon seul regret.
 


C'est à ce moment là que tu es devenu ingénieur du son ? Tu as gardé quoi de cette époque ?
Zdar : J'ai jamais regardé ce que DBF ou JPB faisaient à se moment-là. J'ai regretté mais je crois qu'au final, j'ai bien fait. Je me suis fait ma technique à moi. J'ai fait le cursus normal de l'époque. De tea boy, je suis passé à assistant, puis à ingénieur du son. Ma première séance en tant que telle, c'était avec Dimitri from Paris en 92 puis pour Daho qui m'a demandé d'enregistrer ses voix. Aujourd'hui, ça ne se passe plus comme ça, car il n'y a plus de studio. Mais chez moi, dans mon studio, je fais en sorte de récréer cela : le vieux système. C'est la formule à garder. Le studio c'est magique. Après vingt ans de home studio, tous les groupes désirent revenir au studio pro. Pile au moment où ils ont tous fermé.

Comment es-tu devenu musicien ?
Zdar : DBF me présente Hubert (Boombass), son fils. L'amitié est instantanée. Noël 92, je vais à une rave sur une péniche, et je prends un ecsta. J'ai vécu le plus beau moment de ma vie, rien de tel depuis le punk. Ma vie s'est transformée à jamais. A cette époque là, j'écoutais De la Soul qui sont géniaux mais qui ne m'avaient pas donné l'envie d'être producteur. J'ai tout de suite voulu être DJ. En regardant les flyers des soirées, j'ai vite compris que tous les grands DJs étaient producteurs de techno. Alors, avec Hubert et Etienne de Crecy on a fait Motorbass. On a acheté des platines et on a commencé à produire. Au début, on s'en foutait de la musique. Puis on y a pris goût. On faisait de la techno au même titre que des mecs comme Guillaume la Tortue et Oliver le Castor. On prenait beaucoup d'ecstas. C'était dément. Puis un jour, j'ai eu une angine qui a duré six semaines. J'ai simplement tout arrêté.
 
Ecouter/télécharger: Motorbass - Flyin' Fingers
 
Avec Cassius vous avez été des pionniers de la French Touch...
Zdar : La "French Touch", c'est le nom qu'un journaliste anglais a donné à tout ce mouvement de musique électronique français en 97. Il comprenait entre autres Cassius, notre autre groupe, Daft Punk … Air. C‘est d'ailleurs marrant qu'Air se soit retrouvé là-dedans alors que les mecs faisaient de la pop lente et incarnée, et que ce sont des artistes acoustiques. Mais par défaut, ils venaient de France, comme nous. Par le suite il y a eu des centaines de groupes rangés dans cette catégorie. C'était facile de faire de la "French Touch". Il suffisait de  prendre une boucle de disco, de rajouter un pied [sobriquet de la grosse caisse, ou kick, chez les ingés, ndlr] et voilà, le track était fait. Mais une mode, par définition, doit être la plus éphémère possible. Ce mouvement ultra à la mode est devenu un gros machin qui s'est vite effondré. Cela a débouché sur de la house filtrée qui est difficilement écoutable aujourd'hui.

Justement, tu réécoutes quoi de cette époque ?
Zdar : Bah pas de house filtrée. Je ré-écoute les trucs bien : les morceaux des premiers albums de Daft. Notamment Burnin'. Ce morceau est dingue. Je le jouais deux fois de suite quand j'avais ma résidence le mercredi aux soirées Respect.


 
Comment passe-t-on de pop star dans un mouvement vieillissant avec Cassius à la star des ingénieurs du son ?
Zdar : Je ne sais pas. En faisant seulement ce que je voulais. J'ai toujours produit les gens que j'aimais bien. C'est le seul conseil que je me permettrais de donner aux jeunes qui commencent. Dans une carrière d'ingé son, il y a toujours un morceau qui te lance comme un satellite et qui te fait travailler très longtemps. Moi, ça a commencé bien avant que je produise de la musique avec le Bouge de Là de Solaar qu'on a fait avec Hubert. Ensuite, il y eu le If I Ever Feel Better des Phoenix, puis La Ritournelle de Tellier. Aujourd'hui, c'est rare que je ne fasse que l'ingé son. Je l'ai fait pour les Beastie Boys, mais normalement je cumule les fonctions avec la production.

Comment tu travailles ? De la même façon avec tous les artistes ?
Zdar : Oui et non. J'ai deux constantes. Je suis toujours assez bordélique et très impliqué. Je tisse des liens affectifs hyper forts avec les artistes. Produire un album, c'est long. Alors je mets vachement de temps avant d'accepter une collaboration. Je réfléchis, je vois si la musique me plait. Je vois ce que je peux apporter, si les mecs sont cool. Si c'est des cons, je me casse. Tout au long de la construction du disque, je passe mon temps à essayer de garder de la distance. Je garde des traces de premières versions que je réécoute. Ça aide à construire et à améliorer. J'essaie constamment de garder mon instinct enfantin sur un morceau. J'essaie de recréer cela dans tous les disques. C'est pour ça que je m'entends si bien avec les Phoenix. Dans leur musique, ils racontent l'émotion de leurs 17 ans. Moi j'aide les gens à retrouver leur feeling d'ado. Quand tu écoutes un bon morceau pour la première fois, tu te retrouves à tes 14 ans, à l'époque de ton premier scooter.

Qu'est-ce que les Beastie Boys ont aimé dans l'album de Phoenix qui leur a donné envie de faire appel à toi ?
Zdar : C'est dingue, je leur ai posé exactement la même question! Quand on m'appelle, même si c'est les Beastie, je pose toujours la question pour m'assurer que ce n'est pas qu'une suggestion du manager.  A cette question Adam MCA des Beastie m'a répondu: « J'ai écouté Phoenix et le pied est très fort. Il y a beaucoup d'air, le son des synthés est mortel et en même temps on entend quand même bien les voix. » J'ai adoré cette réponse, moi qui étais fan du groupe depuis leur premier concert au Rex en 87.

Tu as été très respectueux de leur son.
Zdar : En fait, je n'ai pas du tout été respectueux de leur son. Il aurait fallu que tu écoutes leurs mixes. Je n'étais pas là pour faire du Zdar mais pour faire du Beastie Boys. J'ai juste fait en sorte que le son soit large et gros. Heureusement qu'ils avaient lu une interview des Phoenix où ils parlaient de mes retards fréquents et de mes disparitions de trois jours... Mais ça reste des Américains. Il quand même fallu que je me tienne. Avec eux, je n'étais que mixeur. Mais ils m'ont fait confiance. Sur le mix avec Santigold, je voulais faire comme une cassette qu'on avait écoutée des centaines de fois. C'était un peu trop. Sinon, pour les morceaux Say It et Lee Majors Come Again, il m'ont simplement demandé de rester punk et de ne pas tomber dans le hard rock que je peux bien aimer mais dont ils détestent la production.

 
Le dernier album des Beastie Boys en écoute:


C'est quoi tes désirs maintenant ?
Zdar : Après avoir fait le quatrième album des Phoenix, le troisième des Rapture, le second des Housse de Racket, j'avais envie de faire un premier album. J'ai rencontré Adam Kindness, un anglais fabuleux qui porte bien son nom. Au départ, par manque de temps, j'avais refusé de produire son disque. Mais un matin, il est venu de Londres dans mon studio, pour me dire que j'étais la seule personne avec qui il avait envie de travailler. J'ai finalement dit oui.
On vient de me demander de faire Madonna. Pour moi ça ne veut plus rien dire. Si elle m'appelle demain et me dit: « Phillippe j'adore tes kicks et tes synthés larges et ta basse défonce car elle a un côté punk », je lui répondrai: « Viens au studio tout de suite. » Là c'est un manager qui t'appelle. Ça me fait plaisir mais je m'en fous. En ce moment, j'ai envie d'aider des mecs qui ont besoin de moi ou alors de passer plus de temps avec ma famille, de faire un projet avec Diane, la mère de mon fils.

Et Zdar tout seul en musicien ? C'était bien.
Zdar : Tu as écouté ? Mais je suis pas tout seul. Hubert et Julien Baer sont pas très loin. J'en sais rien, on verra. Déjà, on ne comprend rien à ce que je dis. Il faudrait que je refasse les voix. A la base, j'ai enregistré des slows et des morceaux de dance. Si je devais reprendre, je ne garderais que des chansons d'amour sublimes. Je me dis souvent que si un jour j'ai le temps, je le ferai, mais pour moi.

J'ai entendu parler d'une collaboration sur le fameux album en préparation de Kanye West et Jay Z... On m'a dit que tu as refusé de faire tout leur album mais que tu as accepté de faire quelques morceaux. On murmure aussi une reprise du I <3 U So de Cassius avec Beyoncé. Vrai?
Zdar : Qui t'a dit ça ? Viens, je vais te faire visiter le studio.


Flora Desprats // Photos: Zdar par Amaury Choay, Motorbass Studio par The cameROscope,