Vous avez considérablement augmenté le nombre de chansons en Anglais sur cet album...
Pierre : Oui, on doit être à 50/50. On a vraiment eu besoin d'essayer d'écrire en Anglais. Il y avait un titre en Anglais sur le premier album mais c'est à peu près tout. Chateau est le premier vrai morceau qu'on a écrit en anglais ever. On a commencé avec des onomatopées qu'on a ensuite transformées en paroles.
Victor : Naturellement quand on compose, et je pense que c'est pareil pour pas mal de personnes, c'est une sorte de yaourt en Anglais, c'est un combat de le transformer en français. Du coup on a été ravis de ne pas combattre ce truc et d'aller vers ce qui sonnait le mieux.


Pourquoi y avait-il un combat pour le traduire en Français ? J'imagine que vos influences sont plutôt anglo-saxonnes?
Pierre : Comme le premier album était narratif, on avait besoin d'être à l'aise avec la langue, d'où le choix d'utiliser le Français. À l'inverse, pour le deuxième album, on a voulu qu'il y ait une vraie liberté d'interprétation et on pense que l'Anglais a pu permettre cela car l'approximation engendre la poésie.
Victor : On a aussi beaucoup eu la chance de jouer à l'étranger malgré le fait qu'on chantait en Français, je pense même que ça nous a plutôt servi dans plusieurs cas. On s'est différenciés dans le sens où de plus en plus de groupes français décident de chanter en Anglais. Et malgré tout, le Français reste quelque chose d'assez exotique. L'Anglais est bien sûr le langage pop par excellence, mais on pense qu'il existe un type de Français compatible avec la pop, on a essayé de rendre pop des mots aussi simples que les “hommes” et les “femmes”. Il y a un français un peu Nouvelle Vague que les Américains aiment bien, des mots courts qui claquent. C'est donc ce qu'on a voulu faire avec la chanson Les Hommes et les Femmes et un autre titre qui s'appelle TGV. C'est aussi une référence à Trans Europe Express de Kraftwerk et à des groupes comme Ellie et Jacno. Il y avait même un groupe qui s'appelait TGV.
 
Quand on chante en Français, il est vite facile de tomber dans le ridicule... Vous pensez avoir réussi à éviter cet écueil ?
Victor : Je ne sais même pas si nous arrivons à éviter le ridicule, si ça se trouve on se vautre totalement dedans et on ne s'en rend pas compte. On a essayé d'adopter une formule très répétitive, en en disant moins mais en répétant les choses afin de créer une sorte de transe. On a mis des mois à écrire les couplets sur Les Hommes et les Femmes alors que il n'y a que quatre phrases.  
 
Vous avez privilégié les textes ou la musique ?
Pierre : C'est plus un combat d'écrire un texte que de faire un morceau. Philippe Zdar nous a grave fait aller dans des choses surréalistes, ce qui donne lieu à des interprétations très libres. Pour en revenir au côté ridicule que le français peut avoir, on aime utiliser des mots ultra simples, mais pas simplistes. Ce sont des mots qui évoquent des choses, il était hors de question de décrire le quotidien en mode “le matin je bois mon café etc...”. C'est pas notre truc. Mais malgré tout on voulait prendre des mots qui nous sont proches et qui parlent a tout le monde. Genre des symboles forts qui appartiennent à tout le monde: “des hommes et des femmes”, “tgv”, “château", “aquarium”. Pour nous ce sont des mots pop français.


Pour moi Chateau est une chanson pop très réussie. Quels sont pour vous les ingrédients pour une pop song réussie?
Pierre : Chateau est arrivé très tôt dans le processus d'écriture du disque. On a écrit le refrain très vite, mais pendant des mois et des mois on n'a pas su écrire le couplet. On a fait Ariane et TGV  en attendant car ça nous saoulait, et on a mis Chateau de côté. On en a parlé à Zdar, qui nous a posé une option très simple: soit on la bosse à fond pour que ça devienne un single, soit ça va à la poubelle. On est finalement revenus dessus et en trois heures ça a été réglé.
Victor : Si elle fonctionne bien en tant que pop song, c'est parce qu'il y a plein d'images, de choses auxquelles se référer. En fait elle est très classique, pas si originale que ça. On cherche plus à établir un climat qu'une surenchère d'effets, on aime faire des trames simples mais en y injectant des accords un peu évolués. Il y a ça dans Chateau. Pour moi d'ailleurs, c'est la première vraie pop song qu'on a écrite. Les mots sonnent autant que les accords.
 
Comment avez vous été amenés à travailler avec Philippe Zdar ?
Pierre : Notre premier album était assez particulier, on le voyait comme une sorte d'hommage avec tout ce qu'on aimait dedans, donc c'était hyper référencé. Pour cet album-là, on voulait un son rétro-futuriste, un peu apocalyptique, mat avec plein de reverb. Un son moderne, tourné vers l'avenir. Et il n'y a pas trente mille mecs qui peuvent faire ça, c'est Zdar, c'était sûr, et on a eu la chance de l'avoir. On l'a fait venir en répétition, on lui a joué trois morceaux, il était parti pour nous dire non. À la fin, il nous a dit de revenir avec trois autres morceaux, et finalement on a réussi à le convaincre.
Victor : Ce disque ne serait définitivement pas ce qu'il est sans lui, même si on a beaucoup travaillé seuls et qu'il ne passait que de temps en temps, mais ses conseils valent de l'or et sont très judicieux. On ne s'est pas sentis mangés ou écrasés, il a plutôt su faire ressortir le meilleur de nous-mêmes. On était déjà bien avancés au niveau de la prod quand il a commencé à bosser avec nous, si on était venus le voir avec juste des maquettes je suis pas sûr qu'il aurait accepté ! Il veut vachement responsabiliser les groupes avec qui il bosse en leur disant qu'il ne peut pas créer une nouvelle identité, mais qu'il peut plutôt en façonner une déjà existante.

Phoenix semble être une ombre qui plane sur vous...
Victor :
On a fait leurs premières parties, Pierre a quelquefois remplacé Rob aux claviers. On a commencé avec Zdar quand il a reçu le Grammy pour Wolfgang Amadeus Phoenix, le truc qui met bien la pression tu sais ! Et comme on l'avait contacté bien en amont, on avait volontairement presque pas écouté l'album car on est des éponges et on sait que ça aurait été un piège pour nous de le faire, ça nous aurait desservi. Maintenant si les gens nous comparent à eux c'est cool, on ne va pas se plaindre, c'est pas l'association la plus pourrie..
Pierre : On les aime beaucoup, on est admiratifs du chemin qu'ils ont parcouru, ces quatre albums et l'énorme succès du dernier.
Victor : On sait que c'est une comparaison qui va souvent revenir, mais l'ombre est immense, c'est le seul groupe de rock qui a un tel succès aux Etats-Unis, donc ça va être dur de s'affranchir de ça. 

La prochaine étape c'est les EtatsUnis ?
Pierre : Oui on aimerait bien, on a quelques dates de prévues. Notre musique passe par le live et c'est là où ça prend toute son ampleur. On a été à l'école Anglaise donc les Etats-Unis ne nous font pas peur. On préfère carrément être petits dans un gros truc que d'être des grands entourés de médiocres. On préfère être petits dans le monde entier que grands uniquement en France. Bien sûr, en ayant signé chez Kitsuné et Coop on sait qu'on a les armes pour aller jouer partout, on en a très envie, et on sait que c'est possible avec cet album. On a joué à Londres la semaine dernière ça s'est super bien passé, on a aussi joué à Rome, c'est cool.

 La France vous intéresse-t-elle toujours ?
Victor :
On est ravis de jouer en France tant que les gens veulent nous voir. Evidemment c'est toujours plus sexy d'aller jouer à Chicago que dans une ville de France qu'on va connaître par coeur. Après s'il y a plein d'amour dans un public à Reims par exemple c'est génial, c'est mieux que de faire une mauvaise première partie d'une grosse star.

Je ne pense pas que vous ayez cité Reims par hasard, qu'est-ce que des groupes comme The Shoes, Yuksek, ou The Bewitched Hands qui commencent à pas mal marcher à l'étranger, vous inspirent ?
Pierre : Tous ces groupes, nous compris, ne pourraient pas exister sans que des pionniers comme Air ou Cassius ne soient passés par là. Et c'est évident que le dernier album de Phoenix a tout débroussaillé. Avant il y avait un petit chemin de terre avec un peu de place dessus et maintenant il y a une grosse autoroute avec du bitume. A nous de nous y engouffrer ! C'est hyper dur, mais la France est aujourd'hui plus décomplexée que jamais.
 
Il y a des groupes français qui chantent en Français que vous appréciez en ce moment ?
Pierre :
Oui il y a La Femme avec qui on a déjà joué qui est un groupe super, assez new wave.
Victor : Après il y a Yelle, c'est pas exactement notre genre musical mais on respecte à 2000% ces énormes travailleurs car on les connaît plutôt bien. Ils nous ont aidés pour l'enregistrement d'Alesia en nous trouvant un studio. Eux s'accrochent au Français et quelque part ils ont raison, ça cartonne aux États-Unis, ils ne sont bizarrement critiqués qu'en France, ce qui montre à quel point les Français sont durs avec leurs artistes. Je respecte la démarche et la pureté de leur pop, ils font de la pop en français et c'est pas facile. Ils sont dans une totale décomplexion que la France n'arrive pas à adopter. Autrement on adore ce que notre pote Guillaume Fédou fait.
 
Sinon, pour loler un peu, vous êtes plutôt Nadal ou Federer ?
Pierre
: Housse de Racket !
 
 
Sarah Dahan.