Tu fais partie de l'écurie Ed Banger, comment tu te situes par rapport à cette nouvelle famille ?
DJ Mehdi : Je suis l'un des artistes, au même titre que, je vais les citer tous : Mr Flash, Justice, Vicarious Bliss, Krazy Baldhead, Sebastian, Uffie, et Busy P, c'est-à-dire Pedro Winter, qui est aussi le boss du label, fondé voilà trois ans. Cette structure existe en tant que management de Daft Punk, Cassius, DSL et moi, depuis quasiment huit/neuf ans. La transformation en label est plus récente, il y a une déclinaison orthographique : Headbanger pour le management, Ed Banger pour le label…

Comment tu en es venu à intégrer le label ?
DJ Mehdi : Je travaille avec le management depuis le début, et en même temps j'ai sorti des disques chez Chronowax ou V2, comme l'album de Karlito, Espion Le Ep, Des Friandises pour Ta Bouche en collaboration avec Kourtrajmé... J'ai juste voulu faire un disque un peu différent, qui soit très breakdance, et qui colle à l'envie musicale que Pedro a pour son label, donc ça c'est fait très naturellement. La musique lui a parlé, mon projet correspondait à ses critères, l'artwork que Bertrand (So-Me, ndlr) développe pour le label est en accord avec l'esprit electro hip hop 80's et moderne que j'ai cherché à développer. Ça a pris du temps pour finaliser le tout, il s'est écoulé deux ans entre la fin du disque et sa sortie.

Etre au sein d'une maison de disques ne correspondait plus à tes attentes ?
DJ Mehdi : Oui et non, c'est aussi une question de projet, je n'ai rien contre les maisons de disques, je continue d'ailleurs à travailler mes éditions chez EMI. Je n'ai aucune rancoeur, c'est une expérience. Il faut avouer que c'était aussi une autre époque, un peu avant que l'industrie du disque ne se casse la gueule. Ça a changé, et c'est intéressant de vivre tout ça de l'intérieur, par contre c'est difficile pour les gens qui bossent dans ces maisons de disques. Ed Banger était pour moi la meilleure façon de sortir ce nouveau disque, même si c'est à une échelle plus réduite.

Tu t'interroges sur toutes ces mutations ?
DJ Mehdi : Oui, surtout avec ce qui s'est passé pour le disque avec Kourtrajmé, c'est fatalement questionnant. Le projet n'était pas facile, de sortir un disque et un film, surtout à ce moment-là. Les Kourtrajmé ont l'habitude de bosser de façon très spontanée, de monter rapidement leur projet, et le disque sort finalement deux ans plus tard. C'est clair que tu te poses des questions, et tu es obligé de d'adapter à la façon dont la musique va fonctionner désormais. L'histoire de la musique populaire, depuis les années 50, depuis qu'il y a des maisons de disques, elle s'écrit à plusieurs, le progrès technique a aussi une énorme part dans tout ça. C'est différent d'écouter des 78 tours, des cassettes, des CDs, et là, avec la dématérialisation du disque, c'est encore autre chose, c'est un facteur extrêmement important, sur lequel je n'ai aucune influence, je ne fais que subir… Les artistes qui font toute leur carrière dans une maison de disques comme Bob Dylan ou Michael Jackson, ce sont de grands artistes, ils rentrent dans une ‘famille'… Une relation un peu à l'ancienne avec le label se crée. Quand tu débutes, ça peut faire rêver, mais au jour le jour, pour des artistes comme nous qui ne faisons pas de gros scores de ventes, c'est complètement utopique. Et je crois même que c'est un schéma quelque peu dépassé… comme nos parents qui entraient dans une entreprise à 20 ans, pour y rester quarante. Ma mère travaille dans la même société depuis qu'elle a 19 ans, alors que mon petit frère aura vingt employeurs dans sa vie. Ça change, et je prends les choses comme elles viennent…

Tu as une opinion là-dessus ?
DJ Mehdi : Non, si tu l'inscris dans l'histoire de la musique populaire, et si je reprends Michael Jackson et Bob Dylan, ils ont autant révolutionné la musique que Sony et Philips en inventant le CD, que Apple avec le iPod. Je te parle de l'industrie du disque ; la musique, le fait d'écrire des chansons, jouer de la guitare, c'est autre chose. Si demain il y a une bombe nucléaire, et que l'électricité n'est plus, Bob Dylan pourra prendre sa guitare et ce sera toujours magique… Je regarde ces choses comme un amateur, mais aussi comme quelqu'un qui est partie prenante et je me pose des questions. Je suis aussi un consommateur de musique, j'ai six iPods, ça fait une éternité que je n'ai pas acheté de CD, depuis qu' iTunes Music Store existe. J'ai tendance à d'abord me renseigner, donc télécharger, avant d'acheter les disques, un peu comme on pouvait écouter la radio. D'autre part, moi qui suis DJ, qui étais accroché à l'idée du vinyle, et qui achetais pour 1000 ou 2000 francs de maxis par semaine, maintenant je mixe avec des CDs, et la qualité du son que je décriais vis à vis du MP3, c'est un détail dont je me soucis moins aujourd'hui, et dont la majeure partie du public se fiche, c'est un fait… Ça me questionne aussi dans la complexité du rapport de l'artiste face à l'industrie de la musique, qui façonne complètement la chose depuis l'invention de la musique populaire, qui va du format de la chanson, grosso modo 3/4 minutes avec des couplets, un refrain, au format album de 10 à 15 titres, qui n'a rien à voir avec le format musique classique… L'un et l'autre se nourrissent, ma part dans tout ça est très diluée, en tant que consommateur de musique, j'ai aussi mes habitudes qui changent, donc j'accepte le changement, et il vaut mieux s'adapter plutôt que de mourir…

J'ai l'impression que tu investis plus la scène, tu mixes régulièrement, c'est aussi une façon de faire vivre un disque ?
DJ Mehdi : Oui, je le fais plus qu'avant, c'est vrai… ça fait vivre un disque, ça entretient de l'actualité, et ça permet de faire découvrir ma musique, ma personnalité, et ce que j'aime. Faire découvrir la musique que j'aime à un public que je ne connais pas toujours, à Paris, je joue une à deux fois par semaine depuis 98. J'ai aussi eu l'occasion de mixer à Amsterdam, les gens me connaissent peu là-bas, idem pour l'Angleterre, et même aux USA, où ma qualité de producteur est moindre car peu de mes disques y sont disponibles… J'ai eu l'occasion d'y mixer et c'est très important pour moi de l'avoir fait.

Tu dis que ce disque correspondait aux attentes de Pedro, c'est un ‘side-projet', un disque à part ?
DJ Mehdi : Ce n'est pas du tout un ‘side-project' ! Moi, je n'ai jamais fait de ‘side-project', le premier album de Rocé dans lequel j'ai trois morceaux n'est pas du tout un ‘side-project' ! Au contraire, ce disque porte mon nom et pour la première fois de ma vie, il y a ma tête sur la pochette !

Tu as fait quoi pendant les deux ans ‘d'attente' ?
DJ Mehdi : En fait, je n'ai pas arrêté de bosser de faire des instru pour des artistes ou des potes, des remixes, des tournées, j'ai fait du live et des DJs sets. J'ai participé à plusieurs B.O. de films, il y a eu Taxi 3, Femme Fatale, La Compagnie Des Hommes, Roi Et Reine, Megalopolis et Sheitan de Kim Chapiron… Heureusement que je n'étais pas dans le besoin pressant de sortir un disque, d'ailleurs il y a eu quatre ans entre les deux derniers. Si mon désir de publication était si fort, c'est que d'une certaine façon, je lierais le destin de ma musique à celui du public…

Oui, et ce n'est pas un mal…
DJ Mehdi : Non, ce n'est pas un mal, mais si je devais réfléchir comme ça, je ne ferais pas ce genre de musique… et je n'aurais pas fait les choix que j'ai fait dans ma carrière. Il aurait été plus facile pour moi de faire une compilation de rap français et d'appeler tous les gens que je connais.

Je trouve que ce disque est la somme d'influences digérées, c'est assez différent de tes précédentes productions…
DJ Mehdi : Je suis plutôt d'accord avec toi, c'est différent. C'est vrai que ma démarche qui devait demander peut-être plus d'explications à un moment, en demande moins aujourd'hui. Je peux le constater, et rien que le fait qu'il n'y ait pas de dichotomie entre la dance-music et le rap, je trouve que c'est vraiment très important…

Oui, d'ailleurs tu as beaucoup contribué en ça, tout au moins pour la France…
DJ Mehdi : (Un peu gêné) Oui, mais tu sais qui a vraiment contribué à ça ? Ce sont Pharrell Williams et Timbaland ! Et dans leur sillage, Rockwilder, Swizz Beatz avec les morceaux de Busta Rhymes, ou Missy Elliot du fait qu'elle accepte les sons de Timbaland. Tous ces gens-là ont rendu les frontières entre les musiques beaucoup plus troubles. Je me souviens d'interviews dans Mixmag ou DJ Mag de gens comme Junior Sanchez, Roger Sanchez ou Laurent Garnier, qui disaient que certains titres de Busta étaient de la techno ! Et en réalité, ces mecs-là, pendant que nous étions avec nos petits marteaux en train de casser le mur, ils sont arrivés avec un bulldozer ! J'apprécie et je revendique même le fait que Pedro et moi, notamment, ayons contribué à cette fusion des genres. Timbaland, revendique qu'il tient ça de Prince… Jay Dee qui vient de Detroit a souvent souligné le fait que l'on ne pouvait pas venir de cette ville et ne pas aimer la techno. Je suis content que ça se soit vu avec ce morceau de 113, et en vérité, c'est arrivé aussi parce que ces Américains on fait le lien sans le savoir et ont rendu le truc complètement évident. En fait, ils sont encore plus loin, car aujourd'hui, ils produisent aussi pour des Justin Timberlake, ils font de la pop aussi facilement qu'ils font un morceau pour Jay-Z ou Noreaga. Ils font ça avec le même respect…

Oui, mais ce sont des Américains, pour un Français, imposer ça est plus difficile !?
DJ Mehdi : Oui, c'est vrai que ça a été plus dur, ça a été plus laborieux, et les Américains ont beaucoup aidé à l'acceptation du truc, et c'est vrai qu'avec Pedro, on n'a pas hésité à s'engouffrer dans la brèche, aujourd'hui on se satisfait d'avoir emprunté cette voie…

Tu pensais produire pour quelqu'un comme Booba un jour ?
DJ Mehdi : En fait, Booba et moi nous connaissons depuis le beat De Boul', on est de la même génération. En 1994/1995, un des premiers morceaux que j'ai fait, en dehors d'Ideal J, était un remix de Qu'est ce qui Fait Marcher les Sages ? des Sages Poètes De La Rue. A ce moment-là, il y avait Lunatic, donc Booba, qui enregistrait un album chez les Sage Po. Booba sortait déjà du lot. J'ai aussi connu Oxmo à cette période, et pourtant je n'ai jamais travaillé avec lui avant Sheitan. Il y avait un pont direct car Different Teep enregistrait chez les Sage Po, et c'est Melopheelo qui mixait leurs premiers disques. Il y avait un vrai lien, qui persiste, et qui a même donné plusieurs collaborations entre Manu Key et Dany Dan. Avec Booba, on s'est donc reconnecté, car il a participé à l'album du 113, 113 Degrés, pour lequel j'ai produit quelques titres, et il m'a dit : «J'ai terminé mon disque, donc si tu as une instru, on ne sait jamais…» Sur ce, je lui ai apporté un premier CD de beats, avec lequel j'avais l'impression d'aller dans son sens. Il trouvait ça bien, mais estimait que son album contenait déjà ce genre de titre, par des compositeurs qui sont très proches et qui lui font un son sur mesure, Animalson. Il m'a demandé, au contraire, de le surprendre, avec un son différent. Donc je lui ai fait un CD avec trois morceaux, notamment Couleur Ebène. On était dans sa voiture, il balanceCouleur Ebène à fond, j'étais content de lui soumettre ce son, mais un peu sceptique, et au contraire, il m'a dit : «Je ne vois pas trop comment je peux poser dessus, mais on ne sait jamais…» A la base, c'était un morceau qui était prévu pour Lucky Boy, on avait même prévu une sortie en single, on avait même planché sur un clip. La forme instrumentale était très proche de la version de Booba, avec un mix un peu différent. Et puis trois semaines après, j'ai reçu un texto qui disait : «Je n'ai jamais fait ça, j'ai essay酻 La conclusion de cette histoire, c'est que l'on peut toujours être surpris par des artistes que l'on a l'impression de connaître, en particulier avec Booba, qui a un style très affirmé, prédéfini par trois albums. Chapeau à lui et merci d'avoir fait accepter une facette de ma production, un peu comme 113 l'avait fait avec le morceau contenant le sample de Kraftwerk. C'était un titre que je m'apprêtais à sortir seul, en maxi sur Espionnage, disponible à hauteur de 700/800 exemplaires chez Chronowax, et qu'ils ont rendu populaire en en vendant plusieurs centaines de milliers. Idem pour Booba qui l'a fait accepter à un public différent. Bien sûr, c'est évident que tout le monde n'a pas aimé ce titre, mais qu'il ait choisi ce son, qu'il ait rappé dessus et qu'il en ait fait une chanson de rap, aide beaucoup le fait que son public accepte une autre facette de ma production…

Texte et photo : Sebastien Charlot.