Dans le premier album du Klub des Loosers et dans les albums du Klub des 7, il est beaucoup question d’enfance et d’adolescence. Sur ce nouvel album, c’est un adulte qui parle, un homme de la trentaine. Comment s’est passé le passage à cet âge-là, au niveau artistique et personnel ?
Fuzati :
Depuis le départ, le projet s’inscrit dans une trilogie. J’ai mis du temps à faire ce deuxième album car il fallait le nourrir à la manière d’un écrivain. Le premier se nourrissait de l’enfance et de l’adolescence ; j’avais vingt-trois ans à l’époque. Faire un album deux ou trois ans après aurait été de la redite. Il a fallu vivre.

Dès l’écriture de tes premiers textes, tu savais que ça allait dans cette direction ?
Fuzati :
Oui, de même que je sais ce que je vais raconter sur celui qui va boucler la trilogie. Mais de la même façon, il va falloir le nourrir.

Quand j’étais plus jeune, je détestais les trucs de trentenaires, en général. Et c’est toujours le cas. Ça me donne le cafard.
Fuzati :
Oui, moi aussi.

Plus jeune, tu n’avais pas peur d’écrire des textes de trentenaire, du coup ?
Fuzati :
J’avais déjà cette idée-là mais je ne me posais pas ces questions. Je me disais juste qu’au bon moment, le truc viendrait. Dans les albums du Klub des Loosers, il n’y a jamais de références culturelles ou très peu. Cela évite de s’inscrire dans une époque et d’être dans la connivence avec les trentenaires. Moi aussi, ça me sort par les yeux, cette espèce de facilité générationnelle nostalgique. C’est peut-être un peu prétentieux de dire ça mais dans le Klub des Loosers, on essaye d’être universels et intemporels. Des jeunes de dix-huit ans découvrent Vive la Vie maintenant ; ça veut dire que ça a fonctionné, que l’album est transmis en tant qu’album de jeunes. J’aimerais qu’il se passe la même chose pour celui-ci. Mais ce n’est pas un album destiné aux trentenaires. C’est un album sur le fait de se reproduire ou pas.


 

J’ai écouté L’Indien en premier parce que c’est sorti sur internet. J’ai eu un peu peur, parce que ça parle de la vie au bureau – justement ce contexte de petite vie médiocre. Mais l’album ne se limite pas à ça. Il parle de l’homme en tant que procréateur. Qui est cet homme ? Que voulais-tu en dire ?
Fuzati :
A titre personnel, je voyais beaucoup de gens qui commençaient à avoir des enfants. Quand tu es gosse, « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » est l’image d’Épinal du bonheur. Mais les gens autour de toi, ce n’est pas le bonheur qu’ils ont. Ils ont des cernes de dingue, leur couple périclite au bout d’un an.
Je n’ai jamais voulu me reproduire. Quand tu le dis à vingt ans, ce n’est pas grave. Mais quand tu arrives à la trentaine, c’est déterminant dans un couple. Et ça te situe de manière catégorique par rapport aux autres. « Tu as des enfants ? » « Non, je n’en veux pas. » Silence gêné.
Detect : Sur l’album, c’est un fil conducteur, il y a d’autres thèmes parallèles, sur les relations, le positionnement dans la vie, la société.
Fuzati : A Versailles, les gens se reproduisaient beaucoup ; peut-être qu’inconsciemment… C’est à la limite de la maltraitance, sept-huit enfants.
Detect : A chaque saillie, un enfant.
Fuzati : Je ne suis pas obsédé par ça mais je voulais un personnage qui développe une obsession sur le sujet. Bien sûr, je ne fais pas une croisade contre la natalité, j’ai simplement envie que les gens se posent la question.

Quelle est la différence entre les obsessions de tes personnages et tes obsessions personnelles ?
Fuzati :
Le Klub des Loosers, c’est moi en plus extrême. Tu ne peux pas être Fuzati 24h/24 sinon, je me serais suicidé à la fin de Vive la Vie. D’ailleurs, je n’en ai pas été loin.

C’est plus extrême de dire en interview « j’étais sur le point de me suicider » que d’écrire des chansons misanthropes. Qu’est-ce qui est vraiment dur dans ta vie de maintenant et qui transparaît dans tes textes ?
Fuzati :
Plein de choses, là on entre dans le cadre personnel, je n’ai pas forcément envie de développer. C’est aussi pour ça qu’il y a le masque. Le Klub des Loosers, ce sont des histoires que je nourris de choses personnelles qui ne regardent pas les gens. Chacun doit pouvoir y prendre des choses et s’interroger.

Quel sera le troisième volet de la trilogie ?
Fuzati :
Je ne vais pas spoiler (rires).

Vous travaillez comment sur les prods ?
Detect :
C’est Fuzati qui compose. J’interviens d’un point de vue technique : l’organisation des morceaux, les prises de son. Je le guide un peu. J’ai découvert pas mal des textes pendant les prises de voix ; je pouvais dire « ça c’est cool », « ça, ça fait double sens avec ça », etc.
Fuzati : La recherche du grain de l’album a été un élément important. On voulait un grain chaud, analogique, lo-fi, pour qu’on ait l’impression que le mec est avec toi dans la pièce. Pas comme la plupart des sons d’aujourd’hui, hyper produits, compressés.
Et ce n’est pas une compilation de morceaux, c’est vraiment pensé comme un album. Ça a pris du temps parce que je n’écris pas les morceaux l’un après l’autre.
Detect : Un album comme ça, on ne peut pas étaler l’enregistrement sur six mois. Il fallait de l’urgence, de la spontanéité.
Fuzati : On s’est enfermés trois jours pour enregistrer toutes les voix. Les albums de jazz sont faits de la même façon. C’est ce qui m’intéresse dans le hip-hop.
Detect : On ne cherche pas à faire un album propre ; on veut qu’il y ait autre chose qui apparaisse. Certains peuvent parler d’amateurisme mais c’est complètement assumé.
Fuzati : Pour moi, c’est un album de pop fauchée. Si j’avais pu avoir Jean-Claude Vannier ou Michel Colombier, je les aurais pris.  
Detect : Oui, pop années 70. Et plus Gainsbourg que Dave.

 


J’ai l’impression que cette approche n’est pas du tout dans l’air du temps.
Fuzati :
Non, du tout. Mais ce n’est pas en réaction contre le rap français. On a souvent été présentés par des formules du type « les anti bling bling » ou des articles qui commencent par « à mille lieues des clichés du hip-hop ». Ce n’est pas ça, on fait juste les trucs à notre manière. Et je ne me retrouve pas dans les sons d’aujourd’hui. Et j’ai l’impression qu’il n’y a plus aucune prise de risque, alors qu’il n’y a rien à perdre puisque plus personne n’achète de disque. Tout est hyper lisse, les mecs vont en studio comme ils vont à l’usine, alors qu’il n’y a que des miettes à prendre.


Est-ce qu’il y a quand même des gens ou des courants actuels desquels vous vous sentez proches ?
Detect :
Il y a des choses qu’on apprécie en tant qu’auditeurs. Souvent, ça reste des micro-phénomènes. Au bout de deux mois, il ne reste plus grand chose. J’ai l’impression qu’il y a de moins en moins d’artistes qui restent.
Fuzati : Mine de rien, le Klub des Loosers a commencé en 2000. C’est rare les groupes qui tiennent plus d’une décennie.


Lors de la sortie des premiers maxis, certaines critiques décrivaient justement la musique du Klub des Loosers comme un phénomène éphémère. Dès le deuxième maxi, certains disaient « c’est de la redite ».
Fuzati :
Oui, on faisait partie d’un phénomène un peu branché. Je m’en suis rendu compte quatre ou cinq ans après. Nous, on avait le nez dedans, on faisait ça naïvement. Tu as vingt ans, on te dit « viens, on va rapper au Batofar », tu vas rapper au Batofar. Mais j’étais un peu loin de tout ça, j’habitais à Versailles et en plus je dissociais les vies, et je ne traînais pas dans les soirées parisiennes. Je peux comprendre que des gens se soient dit « ouais c’est un truc de hip-hop de blanc », surtout qu’on nous a vendus bizarrement, comme faisant partie d’une « scène alternative ». Je n’ai jamais cherché à être une alternative à quoi que ce soit.
Detect : Il y a plusieurs groupes – TTC, la Caution, le Klub des Loosers – qui sont sortis à la même période à Paris. La presse a mis tout le monde dans le même panier.

L’Atelier, où on retrouvait des gens qui ont formé ces différents groupes, ce n’est pas la presse qui l’a créé. C’était une vraie bande, non ?
Fuzati :
Non, justement. Ça s’est fait comme des jazzmen qui se réunissent le temps d’un album. L’Atelier a représenté trois séances de studio. Je suis très content de ce que ça a donné, mais on n’a jamais traîné ensemble. Je vois plus ça comme des gens assez ouverts pour bosser ensemble mais qui ne faisaient pas la même musique.

Du point de vue de l’auditeur, c’est assez naturel que des gens qui aiment la Caution aiment aussi le Klub des Loosers.
Fuzati :
Oui, et il y a aussi des gens qui aiment la Caution et pas le Klub des Loosers, pour des questions de flow, par exemple. Et pour moi, quand je fais le Klub des 7, ce n’est pas du tout la même chose que l’Atelier. Mais je peux comprendre que des rapprochements soient faits, bien sûr.

Sur la question du fait de travailler avec d’autres… Aujourd’hui, vous n’êtes que deux, vous avez tout fait tout seuls. Toi, Fuzati, tu as d’autres projets que tu mènes entièrement seul. Detect, tu as des projets solo aussi. Vous êtes désormais dans une démarche solitaire ?
Fuzati : Mener un projet collectif demande beaucoup trop de temps. Le deuxième album du Klub des 7 m’a bouffé deux ans de ma vie. On a apporté au label un disque fini, avec la pochette et tout.
Detect : Le premier album du Klub des 7 s’est fait rapidement, spontanément. Ça s’est compliqué par la suite, humainement et artistiquement. C’est épuisant, ça te bouffe à tous les niveaux alors que tu as ta vie à côté, d’autres projets.
Fuzati : Et tu ne peux pas dissocier la musique du business. Quand tu es jeune, tu es naïf, tu fais ton album. Tu vois seulement après comment ça se passe. Du coup, tu as une vision plus cynique, et au moment de relancer un album, tu vois toute la machinerie qu’il va falloir mettre en place. Avant de sortir quelque chose, tu as tendance à te dire « à quoi bon ».

L’écriture et le flow sont plus conformes aux canons du rap, et même de la poésie, disons. C’est une évolution naturelle ou tu l’as travaillée ?
Fuzati :
Je l’ai travaillée. Les gens m’ont beaucoup cassé les couilles sur mon flow. Quand j’ai réécouté le premier album, je me suis dit « quand même, ils ont été durs, il y en a plein qui rappent plus mal que moi ». Comme je n’allais pas bien du tout à l’époque, et que j’allais en studio à reculons, je me disais que plus j’attendais le dernier moment pour écrire, mieux ce serait. Je ne maîtrisais pas super bien mes textes et ça s’entend un peu. Cette fois, je me suis laissé plus de temps pour bien apprendre les textes avant de les poser. Je veux aussi montrer que je sais le faire. Et j’incarne un adulte un peu plus énervé, donc plus sûr de lui.



 

Je vais te citer Tekilatex à propos de Yelle, dans une interview pour 90bpm  : « Au bout d’un moment, quand tu te heurtes à un certain « plafond de l’underground », et que tu vois quelqu’un qui arrive quasiment à percer ce plafond, en reprenant tes concepts en version naze, ben ça te déprime un peu et t’as moins envie de te battre que si la fille n’existait pas. » As-tu ressenti la même chose avec Orelsan ou d’autres ?
Fuzati :
Orelsan... Quand le mec arrive, tu fais « c’est quoi ? pourquoi ? eh oh ! ». Dans la musique, il y a toujours eu des maisons de disques – parce que beaucoup d’argent a été mis derrière Orelsan – qui reprennent ce qui marche un peu dans l’underground en le rendant plus populaire. Donc oui, je me suis dit « tiens, du Klub des Loosers en pas bien ». Après, le mec crache dans la soupe, dit sur son premier album « me comparer à TTC, c’est me manquer de respect », ce qui montre qu’il n’est pas à l’aise.
Le plafond de l’underground dont parle Teki, je l’ai ressenti dès le premier album. Je ne m’attendais à rien et j’ai eu toute la presse qu’il fallait, des télés, tout ça. Juste après Vive la Vie, je me suis dit que si je ne changeais pas ma musique, j’étais arrivé au bout de ce que je pouvais avoir. Je savais que si j’allais en major, ils m’auraient fait faire ce que fait Orelsan aujourd’hui et ça ne m’intéresse pas du tout.
En France, la plupart des gens qui achètent des disques de rap et qui vont aux concerts sont des Blancs de classe moyenne. Or, ils n’avaient jamais eu de rappeurs qui les représentaient. Quand je suis arrivé, j’ai senti que j’avais mis le doigt sur quelque chose, des gens qui venaient me voir « ouais, moi aussi je suis un loser, c’est génial et tout », ce que je n’avais pas essayé de faire. Et Orelsan est arrivé avec ce côté démagogique – se complaire dans sa médiocrité. On l’a marketé pour le Blanc de 14 ans.
Au final, je m’en fous car je n’étais pas prêt à faire tous les compromis qu’il a faits. Si demain, une association censure un de mes morceaux, je vais le chanter à chaque concert, je ne vais pas m’écraser. Ce sont des choix de carrière, je m’en fous.

 

Tu penses la même chose de lui après son deuxième album ? Tu ne reconnais pas une certaine forme d’audace de sa part sur le long terme ?
Fuzati :
Le premier album était vraiment Klub des Loosers en pas bien / pompage. Je n’ai pas le monopole des morceaux tristes, mais le positionnement, le masque, tout ça, ça faisait beaucoup. Des gens venaient m’en parler, certains pensaient que j’écrivais ses textes.
Je ne vois pas en quoi il y a de l’audace. Il y a eu une polémique qui a fait parler de lui, puis il s’est écrasé. En tant qu’artiste, je trouve ça grave. C’est comme si Gainsbourg avait dit « bon OK, j’arrête de faire la Marseillaise ».
Et Orelsan, ça ne marche pas si bien de toute façon. Beaucoup d’argent a été investi, et il va peut-être arriver péniblement aux 50.000 ventes. C’est un peu ce processus qu’on raconte dans le clip de l’Indien.

Vous faites partie d’une génération qui a innové et préparé le terrain pour d’autres ?
Fuzati :
Complètement.

Et ce n’est pas rageant de rester à un niveau confidentiel ?
Fuzati :
Non !
Detect : Tout dépend pour quoi tu fais de la musique. On fait ce qu’on aime de la manière que l’on veut, on ne cherche pas un concept, on ne se dit pas « on va être précurseurs ».
Fuzati : On était des petits Blancs, on avait vécu avec le hip-hop pendant dix-quinze ans et on a fait le truc à notre manière. C’est clair qu’on a ouvert des portes ; malheureusement on les a ouvertes à des trucs pas bien. Ta question est marrante, c’est comme s’il y avait un modèle-type de la carrière.

Ce n’est pas forcément un modèle dans lequel je crois mais j’examine les deux situations. Est-ce que ce n’est pas un confort de faire de la musique pour soi, d’avoir son boulot à côté, de ne pas se mouiller ?
Fuzati :
Ce n’est pas un confort, ce sont six heures de sommeil par nuit, une vie de ouf. Ta liberté artistique a un prix et tu le sens. C’est tout sauf un confort. Il faut du courage pour te taper une journée de dix heures de taff, rentrer chez toi et faire de la musique. Non non, ce n’est pas un confort. C’est un travail à part entière sauf que tu as déjà un travail à part entière. On ne le met pas en avant, parce que ça fait miséreux et que les gens n’ont pas à le savoir. Et c’est voulu, on ne se plaint pas du tout. Je n’ai jamais voulu faire carrière. Si dans vingt ans, je suis encore en vie, je veux aligner tous les disques que j’ai sortis et me dire « tiens, celui-ci, j’en suis encore fier, celui-là aussi ». C’est ça, la carrière. Il y a tellement de groupes qui ont cru être au top. Les phénomènes médiatiques, tu t’en branles. Encore, quand il y avait de l’argent, tu pouvais faire un compromis sur un refrain pour passer en radio, mais là, c’est pour rien.


Propos recueillis par Crame.