Vient alors ce moment où tout journaliste en panne d'inspiration devant son écran vide se pose la question :  "et si je parlais des Arabes sans-gêne ?". Comme ça s'est passé le mois dernier (et même si rien n'empêche d'en parler encore et encore et encore), vient donc la deuxième question que se pose tout journaliste en mal d'idée : "What would Bernard de la Villardière do ?". Joie, marronnier, de la Villardière... FILLE DE JOIE !

 
On a donc parlé de trucs avec Morgane Merteuil, pute, féministe, secrétaire générale du STRASS (le syndicat des travailleurs et travailleuses du sexe) militante, fan de Cyndi Lauper (pas forcément dans cet ordre et plein de machins encore) qui sortait en septembre dernier Libérez le Féminisme !, un pamphlet qui fait du bien partout.
 
Chez Brain, on a une rubrique qu'on a appelé Page Pute, ça te dérange ?
Morgane Merteuil : Pas du tout. Je le revendique moi-même, parce que je ne vois pas ce qu'il y a d'insultant à être une pute. Après, ça dépend bien évidemment de la manière dont c'est utilisé;  je peux très bien dire "je suis pute, so what ?", le mot n'aura pas la même connotation que si quelqu'un me dit "de toutes façons, t'es qu'une sale pute". Et après, je ne suis pas contre l'auto-dérision non plus; disons que tant que ce n'est pas mal intentionné, ça ne me dérange pas. 
 
T'en penses quoi de Bernard de la Villardière et des émissions qui parlent de la prostitution en général ?  
Je crois que le meilleur commentaire qu'on puisse faire sur ces émissions, c'est celui qu'avait fait Manon, une de nos porte-paroles : "Bernard de la Villardière, le seul mec qui même s'il faisait une émission sur la banquise, il te trouverait des putes". 
Plus sérieusement, c'est fatiguant ces émissions qui ne font que transmettre toujours plus de stéréotypes, qui se servent juste de ce sujet pour avoir une excuse pour montrer des culs et rassurer la bourgeoise qui a la chance de ne pas être dans une telle déchéance... à côté de ça, t'as des émissions comme Qui veut épouser mon fils ? qui est un ramassis de sexisme où des nanas viennent s'humilier à dire que leur rêve, c'est d'être choisie par tel ou tel mec friqué qui, pour le coup, les réduit bien plus à de simples objets que ne le font mes clients face à moi. Et c'est nous les putes qui vont être insultées parce qu'on vendrait notre dignité... 
 
 
Ca te dérange, de parler d'argent ? C'est la crise aussi pour les putes ?
Non, ça ne me dérange pas. Il parait que c'est un peu tabou, l'argent. En même temps, quand on se bat, en tant que syndicaliste, pour de meilleurs salaires etc., c'est bien d'argent dont il est question, non ? Mais on a le droit de dire "salaire", pas "argent"; on dit "il faut plus d'aides sociales" etc., mais pas "on veut du fric !!!!". Je crois que c'est un peu ce qui gêne aussi avec les putes, c'est qu'on a un rapport très cash à l'argent, parce qu'on est payées en espèces, direct (et avant, même !); ça redevient concret...  après, la crise, je pense que c'est un peu comme partout; la crise, elle rend plein de gens plus pauvres, mais aussi plein (moins, certes) plus riches. Alors il y en a qui s'en sortent mieux, d'autres moins bien - il y a des semaines meilleures que d'autres... 
 
C'est quoi le pire truc qu'un client ou un client potentiel t'a demandé ?
Dans les mémorables, il y a celui qui me proposait du crush fetish sur des escargots. Je lui avais répondu parce que je voulais avoir des détails sur d'où venaient les escargots, est-ce qu'il comptait les emmener dans un sac à l'hôtel .. enfin, j'avais un peu de mal à imaginer le côté "logistique" du truc, même si je n'aurai jamais accepté de le faire ... mais il ne m'a jamais répondu.
 
En lisant ton livre Libérez le féminisme !, on pense à Virginie Despentes et à Griselidis Réal :  comme elles, ton combat féministe fait partie intégrante de tes autres combats sociaux. Ces filles sont-elles des modèles pour toi ? (là, tu peux parler de tes influences)
Déjà, ce que tu me dis là, ça me flatte vraiment beaucoup; parce que oui, je ne sais pas si j'utiliserai le mot "modèle" car je ne cherche pas à les imiter, mais c'est clair que les lire m'a beaucoup appris et m'a surtout énormément aidé en me donnant confiance en moi en tant que femme, à comprendre que c'est souvent en nous-mêmes qu'on trouve les ressorts pour survivre. 
 
On te reproche tes charges contre, entre autres, les féministes d'Osez le féminisme. Mais en te lisant, c'est logique : peut-on ainsi considérer ton féminisme comme le féminisme du prolétariat (celui qui s'inscrit dans tout un vaste mouvement de revendications sociales), tandis qu'on a dit que les féministes dites "historiques" ne s'adressaient qu'aux femmes des classes moyennes et supérieures ? Sont-ce en réalité la bourgeoisie et ses valeurs (versus les travailleuses) qui divisent les féministes ? Est-ce qu'on peut parler d'un racisme de classes par rapport à la condescendance et le mépris de certaines féministes à l'égard des prostituées, par exemple - voire même de paternalisme ? 
Un "racisme", je ne sais pas, mais un mépris, c'est certain. Après, j'avoue ne pas tout comprendre, parce que la plupart des féministes sont quand même de gauche au moins officiellement et soutiennent (théoriquement) les luttes des travailleuses précaires...  Le problème, c'est qu'elles refusent de considérer les putes comme des travailleuses. Et là, oui, on a affaire à un véritable paternalisme, puisqu'il s'agit de refuser l'auto-détermination de certaines personnes sous prétexte qu'elles sont irresponsables.
 
 
Penses-tu que les féministes ont un problème avec le sexe ? Certaines sont violentes avec toi. Récemment encore, lors d'une manifestation, les plus radicales ont été à la limite de l'agression physique. Finalement, n'est-ce pas l'éternelle division entre féministes ? Celles qui considèrent que le sexe est une soumission à l'homme, et les autres ?
Honnêtement, je n'ai pas envie de dire qu'elles ont "un problème avec le sexe"; de manière générale, j'évite ce genre de jugements rapides. Le rapport à la sexualité est toujours quelque chose d'assez complexe, surtout dans une société où la sexualité sert justement bien souvent d'outil de domination. Le problème pour moi réside dans le fait de vouloir imposer son propre rapport à la sexualité (dans notre cas, le fait qu'on ne peut pas niquer sans "désir" ni contractualiser son consentement), comme si ce rapport devait être universel. 
 
On vit dans une époque particulièrement réac d'après toi ?
Je ne sais pas, parce que je n'ai pas vécu à d'autres époques, du coup c'est un peu difficile de mon point de vue d'avoir un avis comparatif. Et puis je pense qu'il y a toujours plusieurs mouvements, certains réacs, d'autres progressistes, qui coexistent - et tout le monde à toujours l'impression d'être du côté des progressistes...  On assiste aujourd'hui à la fois à l'émergence d'un certain féminisme (qu'on peut qualifier rapidement et en caricaturant, de "anti-sexe"), et à un mouvement "pro-sexe", minoritaire certes mais pas inexistant. Tu parlais tout à l'heure de Virginie Despentes, et même si Baise-moi (le film) a été censuré à sa sortie, il a quand même le mérite d'exister, et c'est plutôt encourageant ! 
 
Tu es la secrétaire générale du STRASS. Est-ce que le gouvernement qui souhaite l'abolition de la prostitution discute avec vous, ou alors vous ignore complètement ?
Il nous ignore complètement. Après, je pense quand même que le fait que l'on arrive peu-à-peu à porter notre discours dans les médias rend plus difficile le "succès" des lobbys prohibitionnistes, car on informe les gens des dangers de ces lois répressives.
 
En voulant abolir la prostitution pour protéger les dérives, est-ce qu'ils se trompent, ou bien est-ce une excuse qu'ils utilisent ? Le problème des filières de l'Est (puisque c'est celui qui est le plus souvent pris en exemple) est bien plus complexe qu'un "simple problème de prostitution" et relève davantage du trafic humain non ?
L'abolition de la prostitution n'empêchera pas l'esclavagisme moderne qui n'est pas lié qu'à la prostitution : c'est évidemment une excuse, notamment pour légitimer des politiques racistes. La guerre aux "réseaux" ne sert qu'à expulser plus de putes ! Alors je ne nie pas qu'il y ait des réseaux qui exploitent vraiment des personnes, qui les mettent de force sur le trottoir et les violentent; mais beaucoup sont des réseaux d'aide à la migration, en fait. Alors oui, c'est très complexe, parce que on ne parle pas juste de chiffres, mais d'êtres humains, avec des parcours individuels pouvant être très différents. Entre les deux extrêmes que sont l'esclavage et la prostitution vraiment "choisie", il y a vraiment un ensemble de cas de figure. Ce qui est certain, c'est que si certains abusent en effet de la vulnérabilité de certaines, c'est à la source qu'il faut agir, donner à chacune les moyens de se défendre face aux potentiels exploiteurs, et mettre les moyens nécessaires pour vraiment protéger les victimes d'exploitation (ce qui passe par un accès aux droits, et notamment une régularisation). Déclarer qu'on va "abolir la prostitution", c'est juste déplacer le problème, soit le déplacer en termes géographiques (exemple, si les "filles de l'Est" ne viennent plus en France, elles iront bien ailleurs... et si elles ne peuvent plus aller nulle part, elles seront contraintes de rester dans une situation qu'elles avaient voulu fuir), soit l'acculer dans d'autres industries. Par exemple, beaucoup des prostituées chinoises sur Paris ont commencé à être employées comme travailleuses domestiques à leur arrivée en France; et beaucoup disent avoir finalement préféré tapiner, car les conditions de travail en tant que travailleuses domestiques relevaient véritablement de l'esclavage pur, et elles se sentent plus libres en pratiquant la prostitution.
 
 
Que proposes-tu en lieu et place de l'abolition ? Penses-tu qu'une grève des prostituées comme celle de 1975 est encore possible aujourd'hui (accompagnement à l'insertion, retraites pour les putes...) ?
Au STRASS, on demande "simplement" l'accès au droit commun pour les putes. Tous les actes de violence, d'exploitation, de travail forcé, de coercition etc. sont déjà condamnables par les outils du droit existant, des lois spécifiques au travail sexuel ne sont pas nécessaires, d'autant plus qu'en l'occurrence, ces lois, parce qu'elles amalgament prostitution et exploitation, servent une lutte contre la prostitution elle-même (et se retournent donc contre les putes). Et c'est parce qu'à partir du moment où tu es pute, plein de trucs deviennent illégaux pour toi (louer un appart par exemple, puisque le proprio peut être considéré comme proxénète si tu reçois tes clients chez toi) que différents "intermédiaires" plus ou moins mal intentionnés vont s'engouffrer dans cette brèche juridique et profiter de notre situation de vulnérabilité.
 
J'aimerais qu'on parle du verdict scandaleux de Fontenay-Sous-Bois. Notre société a du mal à reconnaître sa violence envers les plus faibles. Les victimes sont souvent comme la poussière qu'on met sous le tapis pour ne pas la voir. Pourquoi, dans le viol, le camp de la honte reste-il encore aujourd'hui celui des victimes ? 
Je pense que c'est parce qu'il y a toute une rhétorique qui te laisse entendre que si tu as été violée, c'est que tu l'as bien cherché. En effet, quand tu es entendue lorsque tu portes plainte pour viol, la majorité des questions vise à vérifier si tu es vraiment aussi irréprochable que ça... et forcément, tu ne l'es jamais : tu es une femme, ne l'oublie pas; à partir du moment où, un jour, tu as pu prendre une initiative, ou même faire preuve d'un minimum de liberté dans le domaine sexuel, tu deviens une pute - et donc, tu ne peux pas être violée, vu que c'est ta fonction de servir de vide-couilles, alors ne te plains pas et rentre plutôt chez toi. 
 
Une de tes grandes passion, c'est Cyndi Lauper, qui vient de sortir une autobiographie où elle parle des divers abus dont elle a été victime. C'est quoi ton top 5 Cyndi Lauper ?
C'est difficile de faire un choix... disons que c'est plutôt le personnage que j'aime dans son ensemble, un personnage qui incarne dans une certaine mesure un gros fuck à des normes sociales qui ne cherchent qu'à nous conformer à un certain idéal bourgeois justement. Elle représente pour moi un certain symbole de liberté féminine (voir Girls Just Want To Have Fun, et She Bop) avec aussi une dimension assez importante donnée à l'amour, à la passion amoureuse. Mais là, je n'ai pas trop envie de m'étendre dessus, j'ai une réputation de pute à conserver, je ne suis pas censée être romantique !
 
 
T'es déjà sur ton prochain bouquin ?
Non non non ! Un jour. Peut-être. C'est du vrai travail d'écrire un bouquin, c'est pas comme faire la pute, c'est dur ! Je suis ironique, mais oui, c'est beaucoup plus fatiguant quand même.
 
Pour terminer, tu penses quoi des francs-maçons ?
Pas grand'chose, mais ça me fait penser au mot "loge", et du coup ça m'inspire toujours l'idée d'un grand bâtiment un peu comme un opéra avec plein de pièces cachées en sous-sol. Un truc qu'on pourrait s'approprier pour en faire un grand bordel autogéré. 
 
 

Propos recueillis par Phil Doux // Photos : Juliette Thejudge Villard + DR.