Seth MacFarlane est encore peu connu en France. Tout comme aux Etats-Unis d'ailleurs, comme il en plaisantait lui-même dans un des clips promo pour les Oscars. Et pourtant vous connaissez sans doute déjà son travail, via Family Guy, American Dad, The Cleveland Show, The Cavalcade of Cartoon Comedy ou Ted. Seth MacFarlane dessine, scénarise, dialogue, réalise, danse, chante, crée et double 100 voix différentes avec une virtuosité invraisemblable. Il présente un mélange inédit de tous les talents du music-hall américain traditionnel associés à une écriture pop au 32ème degré, ultra-gore, ethnique, queer, scatologique, dont 0,01% serait diffusable à la télévision publique française. Le tout sur Fox.

Mais depuis les Oscars 2013, vous le connaissez surtout comme le présentateur polémique de ce que certains - y compris MacFarlane au début de la soirée - appellent déjà "les pires Oscars de tous les temps". Choisi pour redynamiser et rajeunir la cérémonie, après deux années en berne (Billy Crystal en RTT l'an dernier, l'embarrassant combo Anne Hathaway - James Franco en 2011), Seth MacFarlane n'aura de ce point de vue pas déçu. + 3% d'audience, avec notamment + 11% chez les 18-24 ans, et une énorme polémique à la clé.

Personne de familier du travail de MacFarlane n'aura cependant pu être surpris ou déçu par sa performance. Ce qui n'est pas surprenant du tout non plus, c'est le concert de commentaires et de commentaires de commentaires qu'elle a suscité depuis. Beaucoup de gens aiment les Oscars, beaucoup de gens aiment Seth MacFarlane. Les deux, rarement. Aux Etats-Unis et de manière plus étonnante en France, certains journalistes hobbits ont immédiatement trouvé leur anneau pour définir sa prestation : SEXISTE. Ce qui n'est quand même pas rien : si les mots ont un sens, une attitude sexiste consiste à croire dans l'existence de rôles sexués à la fois distincts, immuables et inégaux entre hommes et femmes. Les conséquences du sexisme pourraient être par exemple le fait que 77% des votants aux Oscars sont des hommes blancs de 62 ans de moyenne, ou encore que 30 hommes contre 9 femmes ont été récompensés hier.

Mais trève de futilités, recentrons nous sur le vrai problème : le présentateur des Oscars. Emboîtant le pas de Buzzfeed, la version française de Slate dénonce aussitôt les "blagues lourdes" et sexistes, le Huffpo les "blagues douteuses", le Time évoque un "awkward moment", Rolling Stone, le New Yorker, le Daily Beast, tous dénoncent "sexism" et "misogyny". Sans parler du sacro-saint "baromètre de Twitter" dans son acception journalistique : un monstre informe, réactionnaire et fort utile pour trouver des angles rapidos, car clouant systématiquement au pilori à droite et à gauche selon l'inclinaison moutonnière du moment. Une police de l'humour mondiale constituée d'une meute de lemmings haineux, tout à fait prompts à se jeter sur la déviance réelle ou supposée commise par quelqu'un de notable. En l'espèce, alors que tout Twitter est irrigué depuis des heures de vannes dégradantes pour les femmes, notamment cette année les tétons d'Anne Hathaway, quelqu'un siffle : venez tous, Seth MacFarlane a dit quelque chose "offensive to women". Haro 2.0. C'est entendu : tout le monde voulait à sa place Tina Fey et Amy Poehler pour l'an prochain, comme aux Golden Globes cette année. Elles étaient tellement "cute" et "adorable".

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Qu'a donc dit Seth MacFarlane qui lui vale cette accusation ? Durant la cérémonie, il a :

- chanté une chanson sur toutes les actrices ayant montré leurs nichons dans des films :


- qualifé Django Unchained de "date movie" parfait pour Rihanna et Chris Brown.
- évoqué la barbe des Kardashian :  "La première fois que j'ai vu [Affleck] avec cette grosse barbe, je me suis dit: Oh mon Dieu, les Kardashians ont finalement fait le grand saut au cinéma".
- évoqué les 9 ans de la nominée Quvenzhané Wallis : "Pour vous dire à quel point elle est jeune, elle sera devenue trop vieille pour Clooney dans 16 ans."

Mais encore : il a plaisanté sur les méthodes de régime express des actrices avant la cérémonie, moqué l'anglais de Salma Hayek et Javier Bardem ("on ne comprend rien à ce qu'ils disent mais ils sont beaux à regarder"), comparé Jennifer Aniston à une strip-teaseuse en présence d'un ancien strip-teaseur, Channing Tatum, puis fait danser le même Tatum avec Charlize Theron dans un numéro de danse de salon 50's, et enfin invité la chorale gay de Los Angeles lors du final de la chanson I Saw Your Boobs.

Des vannes violentes contenant une représentation stéréotypique des femmes, mais aussi des Latinos, des gays, des Noirs, de lui-même, d'Hollywood etc. Mais jamais unilatérales, avec toujours un twist possible ou un clin d'oeil échappatoire (Tatum en danseur exotique puis en danseur hétéro 50's, boobs + chorale gay, humour racial n'omettant aucune communauté etc). A la limite, on pourrait presque débusquer dans chaque vanne quel ajout "politiquement correct" lui a permis d'être validé par les producteurs. En résumé : Bob Hope + Ricky Gervais + Frank Sinatra + Larry The Cable Guy + Tina Fey. Un retournement de tous les stigmates de la société américaine, synthétisés en un seul porte-parole, pour qui les questions raciales et de genre sont tellement réglées intellectuellement (et non politiquement) qu'elles doivent dorénavant faire l'objet d'une extrême violence comique.

On est bien sûr tout-à-fait libre de trouver ça lourd et pas drôle. Ou de considérer que ce n'est pas forcément le chef d'oeuvre de Seth MacFarlane. Mais on est libre aussi de saluer le courageux coming-out de stupidité et de pudibonderie de ceux qui y voient du sexisme. Reprenons : Seth MacFarlane évoque l'existence de nudité "stratégique" à Hollywood, l'obsession de la minceur, les violences conjuguales, la réduction esthétique des corps des hommes et des femmes à l'écran... Oh wait, ça ne vous rappelle rien ? La plupart de ces registres ne sont-ils par ailleurs exactement ceux de Tina Fey et Amy Poehler, pourtant universellement vénérées, et tout autant ici à Brain ? Remémorons-nous leur séries respectives et leur récente performance aux Golden Globes qui incluait : des vannes de coming-out, l'évocation de déboires conjuguaux Bigelow - Cameron, des piques diverses et variées sur l'âge de Lena Dunham de Girls, son corps, sur l'obsession de minceur des deux présentatrices avant la cérémonie etc... Il est émouvant de lire ici et là qu'il faudrait remplacer MacFarlane par Fey - Poehler, tant la plupart des one-liners d'hier auraient pu être prononcés par ces dernières (et inversement).

Mettons de côté les caractères sexuels secondaires et les attitudes différentes de Fey - Poehler comparés à celles de MacFarlane. On n'ose imaginer que l'un soit un beauf car bogoss hétéro arrogant, et les deux autres super car deux femmes "mignonnes comme tout". Ce serait un sophisme génétique. Et puis ce serait sexiste, mais vraiment cette fois. En réalité, tous les trois appartiennent à la même famille d'humour américain actuel, d'une créativité et d'une liberté sans précédents. L'école Simpsons --> Family Guy d'un côté, l'école Saturday Night Live --> 30 Rock de l'autre - les deux s'alimentant par ailleurs très largement, arbitrés par le duo Jon Stewart - Stephen Colbert. Sa caractéristique fondamentale : intégrer et traiter à égalité, sans autre frein moral que la réciprocité, tous les stéréotypes raciaux et sexuels. Il ne s'agit pas d'un humour progressiste au sens où son but serait par exemple d'éliminer certaines représentations stéréotypiques des relations entre genres et ethnies. Au contraire, il les exhibe toutes, additionnant même les antiennes de l'humour hétéro aux vannes LGBT : empilement de gay jokes toutes les 3 minutes dans 30 Rock, descriptions des relations entre Noirs et Blancs chez Chris Rock ou Lisa Lampanelli, racisme volontaire dans Parks and Recreation ou Community,  lexicologie hallucinante du mot "faggot" ou "nigger" par Louie CK etc. Adorables Amy et Tina ? Essayez d'imaginer combien de leurs vannes sur les lesbiennes ou les minorités ethniques seraient diffusables à la télévision publique française. Aucune. Comme MacFarlane mais dans une humeur plus affable, elles sont tout aussi dangereuses et violentes pour l'ordre moral. Le tout sur NBC. Faudra t-il aussi débusquer, dans 30 Rock, le sexisme larvé du personnage de mâle dominateur de Jack Donaghy ou dans le personnage de Cerie, bimbo muette pendant 7 saisons ? Ou se situe t-il plutôt dans les structures maritales vantées par Parks and Recreation ?

Ce qu'a proposé Seth MacFarlane aux Oscars est fondamentalement dans cette même veine post-raciale et oui, queer. Un humour de carnaval, où tous les phénotypes, tous les genres et tous les sexes sont traités à égale indignité. MacFarlane est d'ailleurs l'une des protagonistes des "Roasts" de la chaîne Comedy Central, ces hallucinantes séances où un invité d'honneur et ses "roasters" se couvrent mutuellement d'insultes comiques, de Pamela Anderson à Donald Trump. Mais avec suffisamment d'amour pour l'anormalité et d'intelligence, qu'il devient possible de tout dire et de tout aborder. Mais aborder, en effet, dans tous les sens de ce verbe. Quitte à inquiéter. Ces roasts montrent à quel point l'ironie sépare quand l'humour lui, rassemble. Et MacFarlane est définitivement un humoriste. Peu importe en définitive les Oscars, cette soirée n'est que le climax annuel d'une industrie du divertissement qui ne génère ni ne respecte aucun principe. Elle enregistre juste lentement et selon les opportunités commerciales certaines avancées sociales. Ce qui est en cause et qu'il importe de défendre, c'est la puissance, l'irrévérence et la nécessité de la satire et du comique d'insulte, celui d'Andy Kaufman, Bill Hicks, Sarah Silverman, Jeff Ross, Withney Cummings et Seth MacFarlane. Pendant qu'il est lynché pour crime de mauvais goût, l'abyssale bouse Argo, avec sa vision impérialiste et ethnocentrée de l'Iran digne du pire cinéma américain des années 80, triomphe tranquilou.

Et ce qui est vraiment inquiétant, ce n'est pas le faux sexisme, c'est qu'à une époque où la débilité et l'absence d'humour s'étalent avec une ubiquité sans précédent, ce soit aux satiristes, professionnels de la stupidité calculée et libératrice, de se taire et de peser leur mots. Et qui leur demande ? Une presse paresseuse et/ou moralisatrice certes, mais aussi la foule numérique de ceux qui ne pèsent rien et surtout jamais leur mots. De ce point de vue, il est très préoccupant que le génial site satirique The Onion ait été forcé à s'excuser après un tollé sur Twitter, coupable d'un tweet qualifiant la jeune Quvenzhané Wallis de "cunt".

Il est normal que la droite républicaine et une partie de la gauche morale américaine attaque MacFarlane : elle l'a toujours fait. Il le serait moins que ces attaques pudibondes aient un écho en France, qui est tout de même le pays du Jamel Comedy Club et de Turf. Trouvons d'autres ennemis que nos plus précieux amis.


Josselin Bordat