Synopsis : Un meurtre a eu lieu au parc de Saint-Cloud (mais surtout pas pendant Rock en Seine, ça aurait fait désordre). Une jeune femme vient s'ajouter à la liste des victimes d'un meurtrier qui agit avec le même modus operandi à travers quatre pays d'Europe. Il incombe à notre fine équipe d'experts internationaux d'arrêter le coupable.



1ère minute : Le jour se lève sur "Paris, France" (ou plus précisément au parc de Saint-Cloud, mais qu'importe, Paris sonne mieux). Evidemment, comme nous sommes en France, il fallait que la Tour Eiffel soit présente dès la scène d'ouverture.


Si vous êtes habiles du regard, vous trouverez également un croissant et un béret dans le même plan.

2ème minute : Marc Lavoine sort de sa voiture, l'air préoccupé. Evidemment, comme nous sommes en France, son prénom est Louis. Je suppose que si on fait un background check sur le personnage, on s'apercevra que ses deuxièmes prénoms sont Gaston et Marcel.

« Sacrebleu ! Il y a eu un meurtre par ici ! »

3ème minute : Premier dialogue. Evidemment, comme nous sommes en France, tout le monde parle anglais. Non, n'y voyez pas là une faute de frappe. Selon Crossing Lines, la France est un pays anglophone. Un pays où co-habitent des anges ne sachant pas aligner deux mots d'Anglais et la police nationale, dont les effectifs semblent être nés avec un micro-casque Tell Me More vissé sur le crâne.

4ème minute : Nous voilà désormais aux Pays-Bas. Tout ce qu'on sait pour l'instant, c'est qu'un serial killer sévit en France et qu'il fait gris à Amsterdam. Les choses se passent. Marc est ici pour demander de l'aide à un ex-flic au fin talent d'observateur (le genre qui devine si vous avez des enfants en comptant votre nombre de cheveux blancs).


Imaginez un croisement entre The Mentalist et Castle, mais avec une main en moins.

9ème minute : Présentation de la brigade formée spécifiquement devant l'urgence de la situation. Une inspectrice de Scotland Yard, un agent allemand spécialisé en haute technologie, une détective italienne (spécialisée dans la lutte contre la mafia et les antipastis) et un autre détective d'Irlande du Nord. Tous ces gens sont jeunes et très télégéniques. Nice People chez les Experts.

Il y a aussi "Anne-Marie San", incarnée par une ex-animatrice d'M6, sur laquelle elle commentait des images de Japonais qui se cassent la figure aux côtés de Thierry Roland.

11ème minute : Comme tout ex-flic qui se respecte, Carl a un passé trouble. Le voilà déjà en train de flancher, mais Louis le rassure autant que faire se peut.

« NYPD t'a trahi, ce n'est pas juste, mais nous avons besoin de toi pour arrêter ce tueur et accessoirement pour devenir le fil rouge de la série, tu sais genre l'ange déchu qui tente de redorer son blason. Si ça ne te plaît pas, ne t'en fais pas : nous n'avons signé que pour 10 épisodes pour l'instant. »

14ème minute : L'équipe retourne enquêter sur les lieux du dernier crime. Et quoi de mieux qu'un plan sur un Thalys pour nous le signifier ?

Tu-tu-dudu.


15ème minute : Ca s'annonce mal pour Carl, notre enquêteur sur le retour : accro aux patchs de morphine, il a constamment besoin de s'en appliquer pour tenir le coup.

S'il te plaît mec, fais tourner, parce que je sens que regarder vos pérégrinations indigentes va se révéler compliqué :(

19ème minute : Le détective Moreau (l'agent Dupond devait déjà être pris) accueille notre équipe à Gare du Nord. Anne-Marie laisse échapper un "ça va ?" auquel il répond "ça va !", avant de reprendre la conversation en anglais. Ici, c'est presque le Québec.

24ème minute : Le geek de la bande nous sort une machine pour scanner une scène de crime et la reproduire sous forme d'hologramme hyper sophistiqué. C'est déjà autre chose que l'équipe de R.I.S qui se contente de décrotter les sabots d'un cheval.

26ème minute : Marc Lavoine appelle sa femme qui, blottie sur son canapé, refuse de décrocher son téléphone. Cette scène se déroule également en anglais, comme si nous avions pénétré dans un univers parallèle dans lequel absolument tous les Français sont bilingues. La présence de vin sur la table nous rappelle au passage que nous sommes bien en France, car ici, c'est bien connu, tout le monde boit du vin à n'importe quelle heure de la journée.

 

On conseillerait bien à Marc de lui laisser un message chanté son répondeur pour apaiser les tensions, mais ça serait un peu sortir du personnage.

28ème minute : L'équipe restée à Amsterdam retourne à Paris. J'espère qu'ils ont une carte tarif réduit parce que ça va vite leur revenir cher, cette histoire.

From Paris to Berlin nananananana...

29ème minute : L'inspectrice anglaise a repéré un tatouage sur le poignet du bad boy de notre crew d'enquêteurs. Elle en déduit qu'il a grandi dans un camp de voyageurs irlandais et que franchement, ça ne devait pas être tous les jours faciles quand il était plus jeune. Bien sûr, il refuse d'en parler, sûrement parce que lui aussi a un "passé trouble".


« J'ai remarqué que tu avais une rose des vents tatouée sur le poignet... toi aussi tu es féru de météorologie ? N'aies pas peur, tu peux tout me dire. De toutes façons, si tu ne le fais pas, je le devinerai quand même, donc c'est toi qui vois. »

33ème minute : L'équipe retrouve la chaussure de la victime (à l'identité jusqu'alors inconnue), qui portait un modèle de marque Charles Gallant, fabriqué à la main, avec un numéro de série unique sur la semelle. C'est bien pratique, et il est évident que si elle avait enfilé une paire de Nike Blazers lambda, on se serait retrouvé bien embêtés.

40ème minute : Anne-Marie arrive à la boutique Charles Gallant pour interroger le vendeur. Hélas, le tueur l'y attendait déjà au pied levé et la kidnappe.

Il pourrait la tuer sur-le-champ pour éviter qu'on ne le retrouve plus rapidement, mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

49ème minute : Surprise, la spécialiste en interrogatoire dispose elle aussi de ses "propres failles". Elle reçoit un appel et, au lieu de s'isoler pour y répondre, s'installe au milieu de la pièce, sous le nez de son collègue bad boy, ainsi à même d'entendre tout ce qu'elle raconte. Nous apprenons donc sur fond de ballade au piano que c'est l'anniversaire de Sienna et qu'elle ne souhaite pas le fêter.

« Non, n'insiste pas, tu sais très bien que depuis la fois où cette énorme piñata a tué ma mère en l'écrasant de tout son poids, je ne veux plus entendre parler de mon anniversaire. Ce souvenir de son corps gisant au sol, recouvert de carambars et de Pimouss'... c'est une image qui me hante encore aujourd'hui. D'ailleurs, tu sais aussi à quel point j'ai désormais horreur des carambars. »

50ème minute : Jusqu'à présent sous-exploité, notre geek d'origine germanique nous dévoile le résultat du scan réalisé dans le parc.

« Vous savez, moi aussi, j'ai un passé trouble. Quand j'étais petit, j'étais obèse et acnéique. Tout le monde se moquait de moi. Une fois, on m'a même collé de la patafix dans les cheveux et j'ai dû... »

 

« Excuse-moi... Sebastian, c'est bien ça ? Ton rôle n'est pas assez important pour que tu puisses toi aussi être doté d'une histoire tumultueuse, alors boucle-la et agrandis cette partie du plan s'il te plaît. »

 

« ...ok. »


C'est sur cette débauche d'effets spéciaux que se termine la première heure de l'interminable pilote de Crossing Lines. Nos héros parviendront-ils à coffrer le criminel ? Anne-Marie survivra t-elle à son enlèvement ? Pourquoi avoir choisi Marc Lavoine dans le rôle titre ? A quand un remake du flic de Shangaï ? Qui a le droit ? Qui a le droit ? Qui a le droit de faire ça ? Vous trouverez toutes les réponses à ces questions (et bien plus encore) dans la demi-heure restante. Enfin, excepté en ce qui concerne Sammo Law. Si vous êtes partants pour son retour, à vous de faire votre part du boulot en démarrant un projet sur Kickstarter.

In fine
Sur le papier, Crossing Lines paraissait alléchant. Des scènes de crime internationales, une palette de personnages aux aspérités prononcées et une kyrielle d'accents plus impressionnante qu'à une soirée Erasmus. Dans l'absolu, les faits sont tout autres : les personnages sont caricaturaux au possible, engoncés dans leurs dialogues sans esprit, et les pays traversés durant une heure ne valent pas un circuit chez Look Voyages.

Il va sans dire que le programme semble cependant parfaitement calibré pour une diffusion en grande pompe dès la rentrée sur TF1. On peut saluer ici les efforts de la première chaîne française, qui a voulu tenter la grande aventure du show à l'américaine tant réclamé par les téléspectateurs réfractaires aux aventures de Julie Lescaut, mais la sauce hollandaise ne prend pas. Le téléspectateur averti aura mieux fait de rejouer aux Chevaliers de Baphomet. On gagne en intérêt ce qu'on y perd en Marc Lavoine.

Mais alors quid de son accueil en France ? Hé bien on peut d'ores et déjà prédire sans risque que la machine promotionnelle n'aura aucun mal à se mettre en branle grâce à l'atout "co-production internationale assortie d'un budget des plus grosses productions américaines".  La presse couvrira l'événement (ou plutôt, réitèrera l'expérience, puisqu'elle avait pris les devants à l'automne dernier). Marc Lavoine viendra défendre son bifteck chez Laurent Ruquier, qui n'omettra pas de trouver un jeu de mots entre son rôle de détective et son tube "Les Yeux Revolvers" (reste à savoir lequel). Enora Malgré hurlera à qui veut l'entendre qu'elle trouve ça "chan-mé" mais que comme elle est trop jeune, elle n'a pas que ça à faire de rester chez elle un lundi soir pour la regarder. Et au final, ne dépareillant aucunement au milieu des autres dramas convenus de TF1, la série saura à coup sûr se hisser sans mal en tête des audiences les soirs de sa diffusion, en attendant la nouvelle saison de Joséphine, Ange Gardien. Les paris sont ouverts.

 

 

Thomas Rietzmann.