Les critiques sont nombreuses au sujet de la nouvelle image de Miley Cyrus, surtout depuis sa performance aux VMA 2013. On la dit vulgaire, opportuniste et même raciste. Pourquoi provoque-t-elle un tel rejet ?

Franck Freitas : Le choc provoqué par Miley Cyrus est tout à fait calculé. Il découle d'une stratégie dont Madonna a été la pionnière. Pour lancer sa carrière, elle a repris le voguing, une danse inventée par la communauté africaine-américaine et homosexuelle de Harlem, qui imitait les mouvements des mannequins du magazine Vogue. Elle l’a juste récupéré et vulgarisé. On a retrouvé le même schéma avec Britney Spears, et maintenant Miley Cyrus : une post-ado, blanche, de classe moyenne, qui reprend les codes des Noirs des ghettos. Le twerking existe depuis plus de 20 ans. Mais j'ai su que ça s'appelait comme ça il y a moins d'un mois, à cause de la polémique des VMA ! Et comme Madonna, Miley Cyrus ne reprend pas n'importe quels codes, elle se concentre sur les plus subversifs : la lascivité, la sur-érotisation attribuée aux corps des femmes noires... Un discours né pour justifier leur exploitation sexuelle pendant l’esclavage. C'est évident qu'en reprenant ces codes raciaux, elle veut casser l’image un peu cul-cul de Hannah Montana. Voir Miley Cyrus faire ça, c'est comme imaginer Minnie danser le twerk... Ca produit une réaction violente pour une Amérique puritaine, très croyante.

 

 

Il n'y a pas que cette Amérique-là qui a été surprise, les Afro-Américains aussi. Même si le hip-hop est devenu une musique grand public, la reprise de ses codes a l'air de rester une forme de provocation...

Les codes noirs ont toujours servi à la classe moyenne blanche et bourgeoise pour s'affirmer par rapport à une certaine whiteness. Les premiers consommateurs de hip-hop, ceux qui achètent Lil' Wayne, Rick Ross, 50 Cent et consorts, ce sont des adolescents blancs entre 11 et 13 ans. Et ils n'écoutent pas n'importe quel type de rap - ils n'écoutent pas Common, Mos Def ou Talib Kweli : ils écoutent du rap dont la narration parle de délinquants qui se font buter, de criminels, de toute cette imagerie propre à la dramaturgie du gangsta rap. Ils ne l'écoutent pas seulement en tant que divertissement, mais par affirmation par rapport aux codes éducatifs de leurs parents. Ecouter de la musique faite par des Noirs répondant à certains stéréotypes leur permet de dire à leurs parents : "regardez, j'aime cette musique de nègres" - j'utilise le mot nègre volontairement - en opposition aux valeurs bourgeoises et "lissées" du foyer familial. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'utilité de ces codes raciaux pour Miley Cyrus, qui est pour moi l'allégorie même de cette classe moyenne blanche. Tout comme le reste des ados consommateurs de rap, ce qui l'attire dans les codes noirs, c'est ce semblant de liberté qu'on prête aux classes défavorisées, qui tranche avec la vie aseptisée et bien rangée qu'on attribue d'habitude aux classes moyennes blanches. A l'opposé, Rihanna qui danse le twerk, ça ne choque personne.

 

 

Cette réappropriation d'une culture estampillée ghetto, c'est donc une sorte d'encanaillement par la musique ? Un moyen d'être cool ?

Oui, mais c'est aussi et surtout un moyen de faire de l'argent ! La blackness est bankable. Miley Cyrus a fait son show sur l'une des scènes les plus suivies de l'année. Rien n'était laissé au hasard. En 6 minutes de performance, elle a fait un travail marketing qui équivaut à des mois d'exposition médiatique. Dans son livre Hip Hop Wars, l'écrivaine Tricia Rose explique que les majors font quotidiennement des tas d'études marketing pour cerner leur public. C'est une tactique similaire à la stratégie de Nike telle qu'elle est dépeinte dans l'ouvrage No Logo (de Naomi Klein, ndlr). Pour vendre des millions de baskets, ils les font d'abord tester dans les ghettos, notamment à Harlem. Si la chaussure plaît là-bas, si les Noirs donnent leur aval en quelque sorte, c'est qu'elle est cool et qu'elle peut être massivement vendue à un public solvable (de classe moyenne majoritairement blanche aux Etats-Unis), qui recherche cette coolitude. Le schéma suivi par Nike est employé dans la musique, la boisson (Sprite, par exemple), la mode, et se voit plus généralement suivi par toutes les entreprises qui tirent leurs profits de l’urban lifestyle.

 

Comment réagissent les Afro-Américains face à cette réappropriation économique ?

Elle peut être perçue comme un vol... mais seulement à partir du moment où ce vol devient rentable ! Il y a des millions de Blancs aux Etats-Unis qui se réapproprient la culture africaine-américaine. Mais ça gêne qui, un Blanc dans le ghetto qui rappe ? C'est à partir du moment où il se fait de l'argent que ça pose problème. Dès les années 60, la Motown a été créée en réaction à l'emprunt de la musique noire par des artistes blancs qui avaient plus de succès commercial que les Noirs eux-mêmes. Berry Gordy a inventé une musique noire adaptée à un public blanc, moins lascive, plus policée, avec des thèmes plus consensuels. Pour faire de l'argent, mais aussi pour que cet argent - qui provient d'une tradition noire américaine - revienne dans la communauté. Dans le morceau Izzo (H.OV.A.), Jay-Z dit exactement la même chose : «I do this for my culture», à comprendre au sens de "je fais ça pour ma propre culture". Il y a cette idée de ne pas se faire déposséder d'une manne financière tirée de cette exploitation de la culture africaine-américaine, un souci de mener la chaîne de production d'un bout à l'autre. C'est un peu toute l'histoire du black capitalism.

 

 

L'explosion d'Eminem au début des années 2000 n'a-t-elle pas changé la donne ?

Eminem est un cas intéressant. Son premier album (Infinite, sorti en 1996, ndlr) est passé complètement inaperçu. Son talent musical a toujours été reconnu, mais c'est seulement une fois qu'il avait obtenu l'aval de Dr. Dre, un mentor noir, qu'il est devenu mainstream. La classe moyenne n'a acheté ses albums que lorsqu'il fut avalisé par les ghettos. Comme les baskets Nike, en somme.

 

Ce qui est paradoxal, c'est que le bling-bling, les bitches et toute cette blackness que les industries nous vendent, est encouragée par les rappeurs noirs américains, y compris Jay-Z.

De la part des industries, il y a une demande de jouer le nègre. Parce que le problème, c'est qu'être connoté "rappeur conscient", ça n'aide pas à obtenir des disques de platine. En 2005, Lil' Wayne était à l'Université. Vous l'entendez parler de sa vie d’étudiant dans ses albums ? Non, parce qu'il est conscient que ça n'intéresse personne d'entendre un Noir parler de ça. En revanche l’argent facile, la défonce, tuer des gens, les grosses voitures, les grosses baraques, ça intéresse une bonne partie des clients du hip-hop. Quand on dit que le rap est très sexiste, très cliché, c'est vrai, mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’une stratégie commerciale. Par contre, je trouve ça limite quand les chercheurs jugent les rappeurs. Quand Sony propose 3 millions de dollars à A$AP Rocky pour faire des albums, je ne vois pas comment il peut refuser. Qui a les moyens de refuser 3 millions de dollars ? Les rappeurs reconnaissent que ce n'est pas bien de jouer le nègre, ils ont marketé le mot bitch, le mot nigga, mais en échange, ils nourrissent les leurs. Jay-Z a produit un film sorti dernièrement sur Angela Davis, il a financé le Barclays Center dans son ancien quartier de Brooklyn... Il instrumentalise les clichés noirs qui desservent la jeunesse africaine-américaine, mais il rend service à la communauté. Il est dans une logique purement néo-libérale.

 

 

Quand une artiste comme Janis Joplin se réapproprie la musique blues, personne n'y voit de vol. C'est quoi la différence entre Janis Joplin et Miley Cyrus ?

Quand Joplin reprend le blues, c'est parce que c'est le meilleur moyen pour elle, par rapport à son vécu et ses influences, de s'exprimer. C'est une musique mélancolique, introspective... Miley Cyrus est dans une autre logique, elle ne s'affiche pas comme une chanteuse mais comme une entertainer. Elle cherche le meilleur moyen de divertir le public et de le convaincre de ce qu'elle est. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Il s'agit du même phénomène quand Justin Bieber se fait des tatouages pour signifier qu'il est cool, transgressif, subversif... La controverse paie, et je suis certain qu'aucun des patrons de la major de Miley Cyrus ne l'ont critiquée, bien au contraire. Je suis persuadé que son album ne va pas passer inaperçu, et je vous parie que dans trois, quatre ans, d'autres artistes feront la même chose. La prochaine sera peut-être Selena Gomez, ou... je ne sais pas, c'est qui la nouvelle recrue chez Disney ?

 

 

Propos recueillis par François Oulac.