Largement tributaire des recherches de quelques érudits diggers (dont notamment Brian Shimkovitz et son site Awesome Tapes From Africa), le succès public rencontré depuis quelques années par les musiques africaines a sûrement beaucoup joué dans la réédition du premier et unique album de Mammane Sani, La Musique Électronique du Niger. D'une inventivité déroutante, ce disque étonne d’emblée par sa capacité à téléporter des musiques de rituel vers le futur en les dilatant dans un sidérant trip hypnotique. Contenant six morceaux à la fois délirants et funky, l'opus en question est aux confins du minimalisme, de la musique électronique et - pourquoi pas ? - des bidouillages sonores d’Aphex Twin.

 

Enregistré en à peine deux prises dans les locaux de la Radio Nationale en 1978, La Musique Electronique du Niger ne ressemble à aucun autre album paru à cette époque, même si cette période était pourtant fertile en termes d’expérimentations et de fusions musicales. D’abord parce que Mammane Sani y invente un style qui lui est propre, et aussi parce qu’il symbolise à merveille ces musiciens du quotidien qui, à leur manière, ont participé dans l'ombre à la diversité et à la profondeur des expressions musicales sur le continent africain au cours années 60 et 70 (Francis Bebey et William Onyeabor en tête).

 

 

 

La belle époque

 

Né le 22 janvier 1951 à Accra au Ghana, en pleine période coloniale, Mammane Sani est issu d’une classe privilégiée au Niger : son grand-père maternel était un chef au Ghana, son grand-père paternel était un colonel durant la Première Guerre Mondiale et son père fut le premier bibliothécaire du Centre Culturel Américain. A l’inverse de nombreux Nigériens (on parle tout de même d’un pays où le taux de scolarisation ne dépassait pas les 30% avant les années 2000), Mammane a donc eu accès au système scolaire et aux activités culturelles organisées le samedi soir. C’est dans ces soirées où se réunit une bonne partie de la population qu’il fait ses premières armes, en interprétant chaque week-end un ou deux morceaux à l’harmonica. Petit à petit, le jeune Mammane délaisse cet instrument pour la guitare, qu’il apprend en reprenant Le Pénitencier et l’inévitable Hey Joe, tel qu’il le souligne dans un documentaire réalisé par Dounia TV.
 

En âge de travailler, Mammane entame alors une carrière en tant que fonctionnaire à l’UNESCO. Dès lors, le jeune homme multiplie les voyages (au Japon, en Europe...) et s’enrichit de toutes les cultures qu’il découvre. C’est d’ailleurs à l'occasion d'une des nombreuses réunions organisées par l’UNESCO qu’il se prend de passion pour la musique, allant même jusqu’à racheter l’orgue italien "Orla" qu’un délégué du Rwanda avait amené à l'un des séminaires dans le but d'en faire une démonstration.

 

On comprend dès lors que la présence du mot "orgue" dans son nom de scène n’a rien d’une fantaisie ou d’une coquetterie esthétique. Cet instrument, dont on dit que Mammane fut certainement le premier à l'utiliser au Niger, constitue réellement la base de ses expérimentations. La vie - la vraie, celle qui le lie à la musique -, Mammane la commence donc en revisitant des standards folkloriques provenant de différentes ethnies avant de se mettre progressivement à composer ses propres morceaux. A l’instar de Salamatu, l'une des premières chansons qu’il compose d’un bout à l’autre en l’honneur de sa petite amie.
 

 

 

Renaissance

 

C’est à Christopher Kirkley, érudit digger et saint patron du blog / label Sahel Sounds spécialisé dans la réédition de disques introuvables provenant d’Afrique de l’Ouest, que l’on doit la découverte de Mammane Sani. L'année dernière, au moment de la réédition de cette œuvre rare initialement nommée Vol. 1, l’Américain affichait clairement sa satisfaction sur son blog : "La première fois que j’ai entendu la musique du légendaire Mammane Sani Abdoulaye, c’était dans les archives musicales de Niamey, la capitale du Niger", raconte-t-il. Et de préciser : "L’endroit débordait de CD's poussiéreux, de cassettes et d’enregistreurs Nagra ; je m’y étais réfugié quelques instants pour me protéger de la chaleur insupportable qu’il faisait à l’extérieur. J’avoue d’ailleurs avoir eu de la chance en arrivant dans ces archives : alors que je me préparais à y passer une longue semaine, la cassette de Mammane a été la première que j’ai retiré de l’étagère. J’ai été hypnotisé par sa photographie de couverture (une image en noir et blanc d’un jeune homme barbu avec un bonnet en tricot, les mains sur ce qui semble être un orgue, ndlr). La musique s’est révélée être tout aussi intrigante. Les compositions instrumentales étaient simples mais rêveuses, répétitives mais hypnotiques."
 

 

Dès lors, Christopher n’a qu’une idée en tête : retrouver Mammane Sani. Chose qui s’avèrera bien plus facile que prévu. "Après avoir demandé au directeur du fonds d’archives où je pouvais le trouver, j'ai eu Mammane au téléphone. Le lendemain, il était là. Beaucoup plus vieux que sur la photo, les cheveux grisonnants et vêtu d’une chemise et d’un pantalon à pression. Quand je lui ai montré la cassette, il a éclaté de rire et m’a demandé de combien de temps je disposais pour qu’il me raconte toute son histoire. Visiblement, ça allait être long. Après quelques instants à discuter, nous avons couru pour prendre le bus, puis un taxi pour sortir de Niamey et nous rendre en bordure du Sahel, où Mammane vit aujourd’hui." C’est là, dans une petite maison où les bruits persistants d’un coq se font entendre, que ce "dinosaure de l’orgue", tel qu’il est surnommé au Niger, raconte son histoire, réécoute ses cassettes et feuillette à nouveau les photos prises durant l’enregistrement.

 

Dans un cadre propice à la convivialité et à la confession, Christopher découvre ainsi les secrets de ce trésor trop longtemps caché : comment l’album, enregistré en coordination avec le Ministre de la Culture, était censé mettre en valeur la musique moderne du Niger ; comment des titres comme Lamru ou Kobon Lerai revisitent les "hymnes pastoraux des gardiens de troupeaux sahéliens" et les "ballades polyphoniques des Wodaabes" ; comment la production des cassettes, qui étaient censées être publiées en série limitée, a échoué, permettant la publication d’à peine 100 exemplaires, tout au plus. Au moment où Christopher rencontre Mammane, à l’aube de la décennie 2010, il n'en restait d’ailleurs que deux copies : celle que Mammane garde précieusement chez lui, et celle retrouvée par le boss de Sahel Sounds dans les archives musicales de Niamey.

 

 

 

Le prince de la ville

 

Depuis 30 ans, Mammane n’a pourtant jamais cessé de jouer, enregistrant même plusieurs albums sans toutefois parvenir à les faire éditer. A une époque, il a même eu sa propre émission de télévision au Niger, logiquement intitulée "Mammane Sani et son orgue électronique". Avec le temps, il est devenu une icône de la musique dans son pays, où une grande partie de la population semble le connaître et l’admirer – la plupart de ses compositions ont en effet été utilisées pour les jingles et l’accompagnement sonore de différentes émissions télés et radios. Aujourd’hui encore, Mammane anime les mariages et les cocktails, et reçoit des fonds de la part des dirigeants du pays pour réparer ses orgues et ses pianos lorsque ceux-ci finissent par rendre l’âme. "Lorsqu’on lui a présenté l’idée de rééditer son album, Mammane était au départ plutôt nonchalant. C’est l'un de ses amis musiciens avec lequel j’ai récemment parlé à New-York qui l’a réellement convaincu. Ils nous a dit : 'le vinyle a attendu plus de 30 ans pour sortir. Il était temps !'."

 

Condensé de sonorités synthétiques, de rythmes cosmiques, de funk hypnotique et d’un style qui ne s’appelle alors pas encore musique électronique, les compositions de Mammane Sani possèdent une puissance et une vitalité rare. Soutenant l’édifice, l’orgue révèle ici un joueur virtuose, dont les notes fluides donnent à cette musique une saveur inédite. Album iconoclaste par excellence, La Musique Electronique du Niger mérite ainsi une place de choix dans la discographie africaine, dont l’éclectisme, la richesse et la complexité ne demandent qu’à être explorés.

 

 

 

Maxime Delcourt.