Les disques auxquels on tient le plus ne sont pas forcément le premier maxi de Derrick May ou le premier Bronski Beat. Parfois, c'est la pochette qui fait la différence, ou le souvenir d'une histoire d'amour. Ou un remix vraiment zarbi en fin de Face B. Ou le fait que le double LP soit le document épinglé sur le mur de l'ancien appart' de David Blot (spoiler : Diana de Diana Ross). Bien des fois, c'est un détail mineur qui vous touche particulièrement, un morceau de votre cervelle. Il s'agit souvent même d'un disque super cheesy qui vous a touché là où les autres ont rigolé et vous ont traité de nul. C'est un déjà-vu choisi par vous seul. Le lien qui vous unit n'est pas l'exclusivité ou la rareté (quoique...).

 

Voilà des disques que vous gardez no matter what. Prenez Fascinated de Company B : sur YouTube, les versions longues rassemblent à peine quelques dizaines de milliers de visites, malgré une pléthore de versions différentes. Pourtant, il y a une genèse de ce disque qui a eu son impact dans des domaines musicaux aussi divers que la pop des Pet Shop Boys ou la hi-NRG de Stock, Aitken & Waterman.

 

 

Nous sommes en 1986, l'une des années charnières de la house et du hip-hop. C'est là le vrai début de la house, et le rap, de son côté, se redécouvre une âme sensible avec les De La Soul qui arrivent. Marley Marl joue autant de garage que de Public Enemy. À Miami, la scène freestyle latino explose, dirigée par les Portoricains et des Cubains de la Floride. Freestyle, latin hip-hop, les appellations sont différentes pour le même genre musical, mais New-York a déjà adopté ce son à travers tous les disques du label Sleeping Bag.

 

Toutefois, Fascinated de Company B possède réellement un potentiel tubesque. Au début, ce n'est qu'un riff en boucle qui vous arrache les tympans et qui met plus d'une minute à grandir : ce disque signe pratiquement à lui seul la fin de la hi-NRG qui a dominé pendant les années 80. Le disque sort sur un petit label de Miami et il est tout de suite snatché par Atlantic. Le succès est international. Ce morceau est le confluent de trois rivières. Les producteurs anglais Stock, Aitken et Waterman courent à Miami et ramènent le plus de disques possibles pour les copier méthodiquement afin de nourrir le flot incessant de tubes qui propulsent les carrières de Mel & Kim et de Kylie Minogue. Les Pet Shop Boys trippent aussi sur le disque qui va les influencer de plus en plus. Au Tea Dance du Palace, les premières mesures de Fascinated sont un crowd filler assuré.

 

"Gay tea dance" au Palace

 

Mais c'est surtout un disque latin de Miami, avec tout ce que ceci implique, à savoir un accès au succès minoritaire au sein d'un domaine musical plus moderne. Company B, ce n'est pas Gloria Estefan (bien qu'on la respecte aussi). C'est le son latin, avec tous ces dubs qui signent vraiment la progression de l’instrumental dans la pop. Et le troisième élément de ce carrefour, c'est le revival électro du début des années 80 que les Latino-Américains, justement, sont les premiers à faire renaître, comme New Order en Angleterre. Tout d'un coup, on retrouve le son d'Afrika Bambaataa repris par des Latinos, des musos et... des gays. C'est incroyable comme groove, c'est absolument nouveau.

 

1986 - il y a de fortes chances que vous n'ayez pas connu cette époque, c'est pourquoi vous lisez Brain - c'est le dernier moment, comme je l'ai déjà décrit, avant que toute la musique, d'une manière générale, s'obscurcisse à cause du A-word. Ce disque de Company B est la dernière occasion de s'amuser sans arrière-pensées. C'est ce moment que décrit Dallas Buyers Club, un point de bascule dans l’air du temps. Et comme par hasard, c'est aussi l'exact point de départ de l'ecstasy qui va transformer le clubbing et le faire passer à un tout autre niveau. Fascinated est un petit disque, mais il forme un instantané très précis d'un moment charnière, et il est crédité chez plein de gens - les Latinos, les gays, la pop anglaise, l'italo-disco à son apogée... Fascinated est un classique urbain de New-York, et presque tous les gens qui ont de l'humour et de la dérision peuvent apprécier l'aspect tubesque de ce délire de folle (et pourtant, je ne parle même pas de la pochette...).

 

En France, bien sûr, ce mouvement latino ne prendra pas, sûrement parce que le pays ne dispose pas de la base communautaire nécessaire. On est trois à savoir ce qui se passe à Miami - il y a Ariel Wizman et c'est tout. Y'a vraiment que les grosses tounes pour avoir pigé le drama de ces chansons, pourquoi ça plaît tant aux travelos d'Escuelita et aux méchants thugs latinos de Manhattan !

 

Dans Fascinated, on trouve des claps en écho, le rythme latin de la clave, des basses portoricaines et un méchant beat qui pourrait venir de Desireless. On y trouve cette tristesse en mode mineur que l'on réentendra plus tard dans les disques de Noel (l'artiste, pas la saison musicale) et de Judy Torres (encore deux maxis qu'on ne peut PAS vendre). On y sent l'influence du tube qui vous arrive en pleine figure et qui pourrait très bien figurer dans une playlist de club parisien pour folles qui jouent aux travelos couture. Il y a du premier, du second et du troisième degré. Les paroles sont idiotes, mais vous avez irrésistiblement envie de les chanter en choeur. On peut imaginer le disque en fin de générique de Looking. Il pourrait être joué par Chris Malichack, cet audio-Jedi. Et tout ça fut produit par des mecs que personne ne connaît. To this day.

 

 

Didier Lestrade.