Alors qu’un hologramme de Michael Jackson interprétant le single Slave to the Rhythm vient d’être montré aux Billboard Awards, on avait toutes les raisons de craindre le pire pour le second album posthume de Michael Jackson, Xscape. Une pochette inquiétante qui semble vouloir cacher les parties gênantes du visage, dont ce nez qui symbolise aujourd’hui sa déchéance physique et artistique. Un titre d’album faussement moderne, et qui sonne opportunément comme la gamme de smartphones de Sony, "Xperia", qui constitue par ailleurs son support promo. L. A. Reid, le patron d’Epic, flanqué de deux producteurs exécutifs pas vraiment au top de leur forme a priori (Timbaland et Rodney "Darkchild" Jerkins), avait annoncé s’être replongé dans 30 ans d’archives de Jackson pour exhumer 8 morceaux aux parties vocales entièrement finalisées par l’artiste et réalisés entre 1983 et 2001. Mais cela ne rassurait pas non plus. Notoirement perfectionniste, Jackson retravaillait sans cesse ses morceaux, parfois à plusieurs albums d’intervalles, et ne les sortait que lorsqu’il les considérait parfaitement dignes d’être écoutés. Et au-delà des préférences de chacun, on pourra s’accorder sur le fait que la qualité générale des albums de Jackson est ascendante ou stable jusqu’à, disons Dangerous, et commence à décliner avec HIStory, pour devenir franchement moyenne ou mauvaise avec Blood on the Dancefloor et surtout Invicible. En vertu de la méthode de travail de Jackson et de la logique générale de sa discographie, il n’y a donc pas a priori de raison d’espérer que des morceaux géniaux dorment dans les cartons.

Il y avait surtout le précédent Michael, en 2010, infâme album posthume bouclé à la hâte. Dans le sillage de l’émotion de sa mort et sous la pression commerciale, les ayants-droit de Michael Jackson avaient choisi de commercialiser des titres inédits mais faibles, et surtout non terminés. Certains membres de la famille Jackson écartés du processus avaient même émis des doutes sur l’authenticité de la voix. On citait le sosie vocal Jason Malachi comme l’auteur de certaines parties. Le web bruissait de rumeurs de complots et autres #fake, comme toujours avec l’artiste, dont on sait aujourd’hui qu’il contrôle les Illuminatis depuis l'Argentine en compagnie d'Hitler. Mais la réalité des défauts de l’album Michael était plus prosaïque, et beaucoup plus intéressante. C’est le producteur du disque et collaborateur de longue date de Jackson Teddy Riley qui l’avait lui-même définie : le doute sur la voix de Michael venait de son usage intensif du logiciel Melodyne sur des titres comme Monster ou Breaking News. Moins connu du grand public qu’Autotune mais tout autant utilisé en studio, Melodyne permet de corriger la hauteur et le placement rythmique des voix. Autrement dit, on peut littéralement faire chanter une autre ligne mélodique à une ligne de voix pré-existante. Et c’est exactement ce qui s’est passé : Riley a dû terminer artificiellement les voix, les recomposer parfois en termes de hauteur, pour les faire rentrer au chausse-pied dans les morceaux. "Nous avons fait ce qu’il y avait à faire" avoue Riley comme s’il avait les mains sales, avant de s’en "excuser". Car en l’état actuel de la technologie - et surtout dans le cas d’un interprète aussi exceptionnel et subtil que Michael Jackson - cet "over-processing" des voix s’entend beaucoup trop : son vibrato paraît plat, sa tessiture terne et sans vie. Même Will.I.Am, qui travaillait avec Jackson à la veille de sa mort et qui ne peut pas exactement être suspecté de prudence sur l’Autotune, en fut choqué.

 


C’est là le point important : c’est bien Michael Jackson qui chante, mais il n’est pas entièrement auteur d'une oeuvre qui associe l’action et les intentions d’autres acteurs (les producteurs, la maison de disque...) pouvant entrer en contradiction avec le projet initial de l’artiste. Et ce alors que nous nous représentons communément (et faussement, on le verra) Jackson comme un génie tout-puissant sur ses créations, auteur d’un répertoire figé portant le sceau de son intention pure, qu'on baptise parfois d’un terme religieux : le "canon".

L. A. Reid résume ce problème sans vraiment le résoudre dans le commentaire audio du disque : "Une nuit, je galérais à trouver le titre pour l’album. Et Babyface m’a dit ‘Tu n’as pas le droit de choisir le titre, Michael doit choisir le titre’. OK, c’est un argument de poids, mais comment cela peut-il être possible ? Du coup, j’ai ré-écouté des bouts de conversations de Michael, et il y disait ‘C’est à propos de la fuite [escapism] (...)‘. Or, il se trouve qu’il y avait une chanson appelée Xscape. Michael l’a dit nommément, et je me suis dit que ça y est, c’est ça".
 

L'imputation (et potentiellement l'amputation) d'intention : voilà le point central à discuter pour évaluer la qualité d'Xscape, car la majorité des arguments lus contre le disque ne convainc pas. Un disque motivé par l’argent ? On peut s’accorder sur le fait que depuis les années 50, la pop est un produit de masse destiné à générer du profit, et que dans ce domaine, de son vivant, Jackson était bien le "King of pop". Un disque artificiel ? Tous les enregistrements le sont, et l’accusation d’inauthenticité d’un disque date de l’invention du phonographe elle-même. Un disque restitue toujours articifiellement l’illusion d’une performance idéale, que son interprète soit vivant ou non. Les voix de Marvin Gaye, modèles de prises chaudes et authentiques, étaient en réalité des composites des meilleures prises. Un artiste n’est jamais vivant sur un disque, ou alors au sens où la créature de Frankenstein l’est. Mais surtout, l’idée que l’esprit de l’oeuvre de Jackson serait trahie depuis qu’il est mort doit être tempérée par l’attitude de l’artiste lui-même de son vivant. Jackson a trituré sa discographie, accepté des remixes à la noix, et il a globalement assez mal choisi ses collaborateurs à partir de Blood on the Dancefloor. Il a par exemple laissé beaucoup trop longtemps les clés de la production à Teddy Riley ou Rodney Jerkins, qui n’ont pas réussi à renouveller leur son. En fait, ils n’ont jamais réussi à réellement faire sortir Jackson d’un canon new-jack figé dès Dangerous : programmations sur-mixées, voix enterrées, sons "concrets" obligés (caisses claires en samples de verre brisé ad nauseam par exemple), importance trop grande donnée aux innovations technologiques du moment qui se démodent dans la seconde... Ainsi, en 2001, pile au moment où Timbaland et les Neptunes explosaient et allaient régénérer en profondeur le son et les codes de la pop pour les dix ans à venir, Michael Jackson et son équipe loupent totalement le coche avec Invincible : mélodies poussives, tourneries R'n'B à la traîne pour l’époque, piano et cordes pourris qui ont extrêmement mal vieilli. Pire - au moment où le hip-hop s’apprête à devenir l’un des styles dominants irriguant tout le mainstream, Jackson en est encore aux featurings rap obligatoires exhibés en fin de morceau, réalisés de surcroît par des rappeurs de seconde zone. Vous savez qui est le rappeur "Fats" ? Moi non plus, et personne d’ailleurs. Il a pourtant DEUX featurings sur Invicible. A l’époque de Jay-Z et Busta Rhymes. Mieux encore : le morceau qui ouvre l’album contient un couplet posthume de Notorious B.I.G qui a été récupéré sur un morceau de Shaquille O’Neal.

 


Autrement dit, Jackson n’avait pas du tout besoin d’être mort pour que l’esprit de son oeuvre paraisse trahi. C’est qu’il n’était tout simplement pas infaillible, contrairement à ce que l’idée d’un "canon" de son oeuvre sous-entend. Et il a ni plus ni moins raté le tournant pop du R'n'B des années 2000, ainsi que le renouvellement complet des sons et structures de la musique noire, initié notamment par les Neptunes. A vrai dire, il l'a même littéralement refusé : certains morceaux - dont Rock Your Body - qui composeront Justified de Justin Timberlake en 2002 étaient destinés à Jackson, qui n’en voulut pas. Quel visage aurait eu la pop dans un univers alternatif où Michael aurait chanté ces morceaux à la place de Justin ? C’est en tout cas Britney, Beyoncé, Justin, Max Martin et Pharrell qui s’apprêtaient dès lors à dominer l’époque du mp3 et des iPods. Avec cette bifurcation ratée, la mort de Jackson était déjà actée (et on peut d'ailleurs voir un clin d'oeil historique intéressant dans le fait de réunir Justin et Michael sur un duo final dans Xscape). Dans Listen to this, le critique Alex Ross raconte que Björk, insatisfaite du mix d’un morceau de Medullà, faisait écouter Rock Your Body comme référence. Dès 2001, "MJ" n’influençait ni n’impressionait plus vraiment ses pairs - dès 2001, il n’était en fait déjà plus notre contemporain.

Et d'ailleurs c’est bien le mot “contemporain”, que L. A. Reid a choisi pour caractériser le travail entrepris autour des morceaux d’Xscape. Des chansons allant de 1983 à 2001, issues de sessions pour Bad (Loving You en 1987), Dangerous (Slave to the Rhythm, Do You Know Where Your Children Are) ou même Invincible (Xscape) ont ainsi été rendues contemporaines ("contemporized"). Et non "modernisées", ce qui aurait sonné comme un aveu rétrospectif d'une ringardise de "MJ" inacceptable pour le fan. On a pu moquer ou déplorer ce mot de "contemporized" ; il est pourtant parfaitement choisi. Le projet d'Xscape peut en fait être comparé au travail d’un traducteur. Face à un texte du passé, il peut soit rester le plus fidèle possible à la langue originale, quitte à ce que ses contemporains en saisissent moins bien le sens, soit choisir d’adapter et transposer la langue pour nous aujourd’hui, en fonction de nos attentes. Et il n’y a pas lieu de choisir entre les deux approches, qui ont chacune leur légitimité, leurs avantages et leurs inconvénients. Et Xscape a précisément l’intelligence de ne pas imposer l'une ou l'autre de ces deux approches. En version deluxe, les morceaux sont présentés dans leur forme moderne, puis dans leur forme originelle. Le projet ne retire donc rien à personne : chacun peut écouter les deux versions, et surtout faire un passionnant va-et-vient entre les deux. Comment se plaindre de la fonction d’archive qu’il remplit d’abord ? Nous pouvons apprécier en bonne qualité de nouveaux morceaux dans leur enregistrement original. Aucun n’est évidemment génial, mais aucun non plus n’aurait été réellement scandaleux sur un tracklisting définitif d’album à l’époque. Leur intérêt est ailleurs : avant tout, ces morceaux ouvrent le capot du moteur créatif de Jackson et dévoilent son génie en action, où l'on s'aperçoit qu'il déclinait la même idée rythmique ou mélodique sur plusieurs morceaux avant de trouver sa forme parfaite. Il est ainsi passionnant et émouvant de percevoir dans le choeur final de Blue Gangsta l’ébauche du refrain de Earth Song. Tout comme il est aussi touchant d’entendre Jackson adapter A Horse With No Name d’America avec la perle A Place With No Name.

 


Toutefois, ce sont les versions contemporaines des mêmes morceaux réalisées par Timbaland, Rodney Jerkins, Jerome "J-Roc" Harmon, John McClain ou encore les producteurs Stargate qui impressionnent. Timbaland notamment, reste reconnaissable au niveau des percussions et des sons, mais tout en sachant se mettre au service de la voix sans sur-imposer sa signature (Chicago). Les choix de production et les arrangements sonnent justes, à la fois très luxueux et jamais clinquants (les cordes, toujours magnifiques, par exemple sur Blue Gangsta). Les Suédois de Stargate livrent également une version boogie-dance maline de A Place With No Name, qui cite à la fois The Way You Make Me Feel et Stevie Wonder. On note ainsi des rappels discrets d’éléments jacksoniens classiques (les basses ou string machines de Jerkins), sans aucune concessions au synthés dubstep "wobble", ou aux effets "d'edit" à la mode actuellement. L’équilibre entre hommage et créativité sonne harmonieux. Le tracklisting possède même sa logique propre, tout en étant chronologique au niveau du son comme du sens des paroles, allant grosso modo du Michael amoureux au Michael apeuré. Love Never Felt So Good, piano-voix composé avec Paul Anka en 1983, est totalement transfiguré en bonne face B de Off the Wall. Sachant qu’une face B de Michael en est une A pour la majorité des autres artistes. D'une manière générale, les choeurs et les voix des versions modernes sont ici d’une exceptionnelle qualité, mixés comme ils ne l'étaient plus depuis bien longtemps : clairs, pleins et forts. Les choeurs sont pharaoniques, et agencés parfois comme on l’avait très peu entendu jusqu’alors (Slave to the Rhythm). On est loin des petits filets de voix écrasés par le kick et les claps de They Don’t Care About Us, par exemple. Pour la première fois, des morceaux secondaires mais bons de Jackson sont entendus dans un contexte moderne adapté à nos attentes de production en 2014. Certains de ces choix se démoderont sans doute à leur tour (cf. les nuages de la boîte à rythmes TR-808, signature du hip-hop contemporain), mais globalement ils séduisent aujourd'hui et justifient la démarche du disque.

Et puis surtout, ces versions "contemporized" rappellent qu’en cette époque blasée où les possiblités de l’informatique musicale sont infinies, recréer à partir d'une a cappella une chanson entièrement nouvelle qui semble à la fois naturelle et en pleine possession de sa nécessité organique reste un tour de force. Il suffit a contrario d’écouter la version ridicule de Happy par Woodkid : un concerto pour clés USB truffé de fautes harmoniques, typique d’un musicien à la mode tellement imbu de lui-même qu’il se pense désormais de taille à se mesurer à la grande musique. Pharrell est bien vivant, et pourtant, il paraît totalement mort sur cette version. Dans Xscape, cette opération délicate est en tout et pour tout très bien réussie. A l’exception peut-être de moments où les onomatopées faisant office de signature de Jackson semblent un peu sur-utilisées, ou hors du rythme (A Place With No Name). Mais comment blâmer les musiciens qui ont eu la chance d'avoir au bout de leurs doigts sur la console des inédits de Michael Jackson ? Cela doit être une expérience mystique et terrassante.

 


Michael Jackson est l’un des plus grands génies que la pop ait connu, mais Xscape prévient qu’il est vain de sacraliser a posteriori ses intentions. Il était un roi - pas un saint ni un Pape. Entre ses démos incroyables ou il jouait tous les instruments à la bouche et le résultat final, il y avait des équipes, des directeurs artistiques, tout un ensemble d’intentions qu’on nomme par raccourci "un disque". Qui peut déterminer avec certitude quels ont été les apports réels des producteurs, des arrangeurs ou des co-compositeurs sur un titre canonique de Jackson ? Nous lui apposons après-coup le sceau sacralisé de l’intention jacksonienne, mais Human Nature, composé par Steve Porcaro, ne sonne-t-il pas comme un titre typique de Toto chanté par Jackson ? On peut tout-à-fait choisir de lui préferer un extrait de Xscape en termes de "canon". Et pour quelqu’un qui ignorerait la date de la mort de Michael Jackson, si Invicible et Xscape étaient sortis en même temps, lequel serait considéré comme un album posthume où Jackson semble un alien sans vie ? Sans doute pas Xscape.

S'il s'agit au final d'un disque important, c'est qu'il remet en question nos préjugés sur ce que sont un disque ou les intentions d'un artiste. Et cela est d'autant plus utile qu'à l'avenir, nous sommes voués à être de plus en plus fréquemment confrontés à des morceaux reconstitués après-coup, voire générés ex nihilo à partir de matériaux bruts, sans qu'il existe un sujet chantant encore vivant, ni même ayant jamais existé. Des créatures virtuelles sont déjà star au Japon, dit-on. Dans cet environnement pop où l’authenticité et les intentions seront de plus en plus indéchiffrables pour l’auditeur, à nous de choisir si nous acceptons que Michael Jackson redevienne, certes grâce à d’autres et trop tard, enfin notre contemporain.


Josselin Bordat.