On est en août 2005. Sia Furler, 29 ans, est inconnue, mais elle s’apprête à bouleverser des millions de téléspectateurs avec quelques boucles de piano. Son single Breathe Me illustre alors les dernières images de l’épisode final de Six Feet Under - une présence au générique qui lui permettra d’écouler 1,2 millions dudit single. Quatre ans plus tard, l’Australienne qui a entre-temps quitté son label de toujours (Go ! Beat Records) pour investir le marché américain et européen grâce à Astralwerks, écrit et compose quatre chansons pour le sixième album studio de Christina Aguilera (Bionic, vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde).

 

 

Ce sont ces deux aspects de sa carrière, l’exigence musicale et le mainstream, qui vont faire craquer les icônes pop de la décennie 2000, qu’elle rencontre au gré de ses collaborations et qui vont rapidement la tenir éloignée de ses relations initiales. Car si Sia Furler a joué les choristes pour Jamiroquai et Massive Attack, posé plusieurs fois sa voix sur des titres de Zero 7 et co-écrit une chanson avec Beck, c’est désormais avec Beyoncé, David Guetta (le relou She Wolf (Falling To Pieces) et le méga-relou Titanium), Katy Perry, Shakira, Céline Dion, Eminem ou encore Rihanna (Diamonds, c’est elle !) qu’elle passe la majeure partie de son temps en studio. Il faut dire que le profil de Sia a de quoi séduire les maisons de disque, elle qui a la capacité de jongler entre des univers sonores très contrastés, de passer d’un genre à l’autre sans jamais diluer son identité et de sans cesse s’affirmer comme l’une des compositrices les plus productives - souvent au détriment de la qualité, il faut bien l’avouer - de ces dernières années : en plus de ses chansons pour Ne-Yo, Britney Spears, Flo Rida ou encore The Weeknd, Sia compose également très rapidement, comme l’a dévoilé le New York Times en révélant que le Titanium de Guetta et le Diamonds de Rihanna avaient été écrits respectivement en 40 et 14 minutes. Pharrell Williams et Danger Mouse n’ont qu’à bien se tenir.

 

 

Amour, gloire et beauté : des mots qui ne la font pas rêver

N’importe quel autre artiste enchaînant les tubes et vivant à Echo Park serait déjà sur une autre planète, celle du bling, des soirées à Hollywood et des séances de yoga entre Desperate Housewives. Pas elle, bien qu’elle participe régulièrement à des séances de méditation chez Demi Moore. Loin des paillettes et de la mentalité pop-star qui va avec, c’est en réalité une idée d’ouverture d’esprit qui anime Sia, quitte à flirter parfois avec des expériences non-conformes à une réelle exigence artistique en collaborant avec des musiciens bankable. Des projets qui, bien qu’ils lui permettent en contrepartie de mener une carrière solo tout à fait singulière, suffisent pour semer le doute sur ses réelles intentions, et font de Sia un personnage relativement paradoxal : est-elle une formidable businesswoman, ou une artiste qui  avance au gré de ses envies, se fichant totalement de caresser ses fans dans le sens du poil ?

 

Un autre problème se pose également : si l’Australienne déborde de bonnes intentions, difficile de la croire totalement honnête lorsqu’en 2013, elle confie à Billboard Magazine - l’un des rares médias à l’avoir interviewée - ne pas vouloir être célèbre. OK, Ms. Furler a essentiellement écrit et composé pour les autres depuis 2010, refusant presque systématiquement les demandes d’interviews et les expositions médiatiques trop évidentes (et dans ces rares entretiens, elle préfère d’ailleurs nettement parler de ses chiens que de sa carrière), mais comment se moquer de la célébrité lorsqu‘on pose en couverture d’un magazine comme Billboard (et ce même avec un sac sur la tête) ? Pourquoi refuser subitement de montrer son visage alors que depuis des années, des photos d'elle abondent sur le net et sur YouTube ? Cette attitude inutilement secrète n’est-elle pas en quelque sorte la preuve ultime de son asservissement à l’industrie musicale, qui raffole aujourd’hui de ces artistes au talent variable mais à la maîtrise de l’image galvanisante (coucou Lana Del Rey et Miley Cyrus) ?

 

 

Un personnage complexe

Résumer Sia à sa simple musique ne serait d’ailleurs pas lui rendre justice. Quand elle n’est pas occupée à composer ou à se passionner pour les musiques électroniques (on ne contribue pas aux albums de Zero 7 et Massive Attack sans raison), elle mène en effet la vie d’une femme hors-normes, incroyablement méticuleuse dans sa communication, certes, mais surtout détachée d’un monde dont elle ne connaît que trop bien le goût pour les catégories et les étiquettes faciles - voire humiliantes. Après avoir exposé sa relation amoureuse avec la musicienne de Le Tigre JD Samson et revendiqué fièrement sa bisexualité, cette blonde de 38 ans a multiplié les révélations ces dernières années.

 

En plus d’être végétarienne et d’avoir participé à une campagne pour la stérilisation des animaux domestiques, elle a également profité d’une interview au New York Times pour dévoiler une lumière morbide que l’on ne soupçonnait pas forcément chez elle : jamais vraiment remise du décès de son petit ami à la fin des années 90 (auquel elle consacre son premier album, Healing Is Difficult) et dépendante à plusieurs drogues (notamment les analgésiques et l’alcool), Sia se voit dans l’obligation de suivre une psychothérapie, qui ne lui empêchera toutefois pas d’envisager le suicide en mai 2010. «Quand vous êtes dans un endroit différent chaque jour, il y a cette espèce de folie qui s’installe. Il est alors facile de s’en sortir par la défonce, d’autant plus que la consommation d’alcool est courante dans ce milieu. Aucun de mes amis ne pensait d’ailleurs que j’étais une alcoolique, pas plus que moi en fait.»

 

 

Les portes de la gloire

Devenue millionnaire et amie avec tout le gratin de la pop XXL (David Guetta lui a même créé son propre réfrigérateur), Sia semble avoir retrouvé ses velléités artistiques depuis cette dépression. Mieux : elle a carrément renoué avec son goût pour l’expérimentation et le mélange des genres. Une idée fixe dont témoigne pleinement son Best Of sorti en 2012 (le premier qui trouve un point commun entre Clap Your Hands, Destiny et Where I Belong a gagné), et qui est sans doute héritée de son Men At Work de père ou de ses premières compositions avec Crisp, groupe mélangeant la pop, le hip-hop et la soul qu’elle rejoint à 17 ans. Cette ambition, cette capacité à varier les approches esthétiques, elle continue d’ailleurs de l’entretenir soigneusement, en témoigne son rôle de productrice sur le premier album de Brooke Candy, qu’elle décrit au New York Times comme une «alien, à la fois féministe et glamour.»

 

Signe d’un véritable rétablissement, Sia accepte désormais le jeu médiatique : ainsi l’a-t-on vue en mai dernier interpréter (de dos, bien entendu) son dernier tube, Chandelier, sur le plateau d’Ellen Degeneres - une prestation qui recrée en réalité le clip de la chanson, dont la chorégraphie de la jeune Maddie Ziegler, 11 ans, a déjà époustouflé plus de 22 millions d’internautes sur YouTube. Un clip qui, en attendant l’album prévu le 7 juillet prochain (1000 Forms Of Fear), termine d’éclairer une façon très singulière de concevoir la pop music, propose une conception très contemporaine de l’identité artistique, et fait de Sia une artiste à la fois radicale et populaire, calculatrice et imprévisible. A croire qu’elle est désormais prête à accepter les aléas de la célébrité.

 

 

Maxime Delcourt.