Depuis quelques années, la musique japonaise est principalement connue pour sa capacité à produire des groupes surréalistes et déjantés regroupés sous l’étiquette J-Pop. Sous ce genre hyper-contrôlé par les maisons de disques, certains groupes parviennent fort heureusement à tirer leur épingle du jeu : MonoDowny ou encore Shugo Tokumaru sont ainsi autant d’artistes à mettre en valeur la richesse musicale d’un pays nettement plus ouvert sur le monde qu'il n'en a l'air. Tout ça, c’est bien beau, mais on le savait déjà. La vraie surprise, c’est que dans les années 80 déjà, quelques groupes japonais s’amusaient à malaxer le rock, dans un foutoir post-punk qui traduisait bien l’époque.

 

Une scène post-punk foisonnante

Aux côtés de celle de MLD, d’Anima et de toute une scène gravitant alors autour de l’exigeant label Vanity (on conseille fortement la compilation Vanity – Finest Selection 1978-81), la musique de Phew est tout à fait exemplaire. Et amusante à décrypter : d’une part, on sent qu’après plusieurs années au sein du groupe Aunt Sally (qui mélangeait no-wave et musique traditionnelle japonaise), Hiromi Moritani a enfin trouvé le son idéal, la discrète frénésie nécessaire à la vitalité de ses compositions aussi tordues que tordantes. D’autre part, Phew condense sous une même bannière une bonne partie de ce qui se faisait durant les années 80, à savoir un joyeux bordel de krautrock et/ou de shoegaze, de dark wave, de post-punk et de free-jazz.

 

 

La crème des producteurs

Il faut dire aussi que pour son premier album sorti en 1981, deux ans après son départ d'Aunt Sally, la Japonaise a su s’entourer et travailler avec tout ce que le rock occidental contient de francs-tireurs et d’artistes réfractaires à la bienséance : non seulement Jah Wobble (Public Image LTD., aka PIL, aka Johnny Rotten après les Sex Pistols), Holger Czukay et Jaki Liebezeit (tous deux membres de Can, groupe fondateur du krautrock par excellence, ndlr) ont filé un coup de main à la composition, mais l’album a été produit et enregistré - à l’arrache, il faut bien le dire - par Conny Plank (Kraftwerk) dans son studio en Allemagne. A l’aube des eighties, Hiromi Moritani, 22 ans à l’époque, ne faisait donc pas que suivre bêtement le sillon entamé par Joy Division, A Certain Ratio ou encore Lydia Lunch : elle le complétait. A la fougue de tous ces groupes, elle opposait ainsi un je-m’en-foutisme sincère, et "mettait en son" une musique frontale et instinctive, certes très réussie, mais à ne pas mettre entre toutes les oreilles.

 

 

Une carrière passée dans l’ombre

Dans ce disque publié sur Pass Records, on trouve ainsi des titres hors-normes (Closed et Signal, qui ouvrent l’album), des intentions avant-gardistes (AquaP-Adic), un chant brut et cérébral, des riffs proto-industriels qui rejettent toute forme de virtuosité (Mapping), des atmosphères glaciales (Doze, Dream)… Rêches au premier abord - parfois, on croirait presque entendre des ébauches -,  les onze compositions révèlent patiemment leur charme, leur fascination naïve pour la dissonance. Pour un succès initial tout relatif – comme toutes les sorties rock underground de l’époque, à vrai dire. De 1978 à 1981, Vanity Records, par exemple, ne publia que 11 albums et 3 singles, tous pressés à 500 copies maximum.

 

Cela en tête, on comprend un peu mieux l’anonymat dans lequel a toujours baigné Hiromi Moritani, qui ne publiera d’ailleurs plus rien pendant sept ans. Ce n’est qu’à partir de 1987 avec l’album View que la Japonaise va commencer à multiplier les productions (son dernier album, Five Finger Discount, a même été nommé par The Wire dans la catégorie "les 50 meilleurs albums de l’année 2010") et les collaborations : Anton Fier (Père Ubu, The Feelies), Nicky Skopelitis, Ryuichi Sakamoto, Alexander Hack (Einstürzende Neubauten) ou encore Jim O’Rourke.

 

Parfaitement insaisissable, Hiromi Moritani créa même un nouveau groupe au cours des années 90, Novo Tono, avec lequel elle publia deux très bons albums (Panorama Paradise et un live), plongeant une nouvelle fois dans ce que le rock a de plus exigeant et de sauvage, de ravagé et de caverneux. Le tout sans aucune prétention.

 

 

Maxime Delcourt.