«Dans les discours juridiques, médiatiques et ordinaires, il existe une sorte de conglomérat englobant sexe, sexualité, nudité, érotisme et pornographie dans une même réserve, voire un rejet, d’ordre moral, esthétique, ou social, ou les trois à la fois», déclare Marie-Anne Paveau. Les fermetures à répétition de pages Facebook ou Instagram sous prétexte de tétons présents sont des exemples récents de cette confusion des genres. La question de la pornographie est souvent abordée sous l’angle moral, «qu’il s’agisse, précise l'auteur, de la protection des mineurs qui est l’entrée française dans le débat, ou de la dégradation de la femme, qui est l’entrée américaine».

 

D’où cet ouvrage très complet, ultra-référencé et pédagogique, mais aussi extrêmement plaisant à lire. A l’image de The Other Hollywood, un pavé sur l’histoire du X américain par Legs McNeil et Jennifer Osborne, l’ouvrage recèle d’informations et d’anecdotes qui permettent de briller dans les dîners. Pas TOUS les dîners, bien sûr - pas évident de placer chez Tata Véronique une discussion sur le lexique étonnamment hétérosexuel et inspiré du vocabulaire de la procréation au sein des sites gays de barebacking. L’ouvrage apporte surtout une analyse empirique (et non moralisante ou militante) sur la pornographie. Pardon, les pornographies. Le pluriel a toute son importance. Marie-Anne Paveau analyse ainsi trois niveaux de discours. D'une part, il y a le discours interne de l’œuvre ou de la production pornographique, et notamment la narration, et comment sont écrits les «scripts pornographiques». D'autre part, on trouve le discours externe - un métadiscours, c’est à dire comment l’industrie ou l’édition nomment et classent leur production - qu’elle nomme les pornèmes. On apprend ainsi tout un tas de tags, plus inventifs les uns que les autres. Et enfin, il y a le discours sur la pornographie, qu’il soit militant ou prosélyte. Elle conclut son ouvrage en laissant une large place au porno féministe et à la pensée du «sex-positive feminism», un univers discursif très riche, particulièrement aux Etats-Unis. L’essai est foisonnant et, sans faire l’inspectrice des travaux finis, on peut peut-être regretter l’absence d’analyse des dialogues de films X. De ceux des années 70 à ceux d’aujourd’hui, il y aurait largement eu de quoi faire une analyse historico-linguistique (un prochain tome ?).

 

Une certaine tendance à l'allitération.

 

Si Marie-Anne Paveau puise son analyse dans les textes de Foucault, Barthes ou encore Judith Butler, elle a mené sa recherche sur le terrain : internet. Elle a notamment relevé quelques caractéristiques fortes communes à tous les noms de films pornos : l'humour (entre Sorry Daddy, Whitezilla Broke My Pussy et Big Knockers, Huge Cockers, des sites entiers sont même dédiés aux jeux de mots graveleux faisant office de titres de films...), mais également la présence importante de l’allitération dans les pseudonymes d’actrices américaines (Blondi Bee, Jenna Jameson, Nikki Nova etc.). Tenant à ce que son propos soit réellement empirique, elle a même listé et analysé 130 désignations de sex-toys sur les sites de vente en ligne. Obsédée ? Oui, par les mots et leur sens.

 

Dans les derniers chapitres, on sent une jouissance intellectuelle à démonter les discours des féministes anti-porno (qui ne sont basés sur aucune étude empirique mais sur des jugements d’ordre moral). Elle parle même de «pornophobie», souvent justifiée par la question de l’éducation sexuelle des jeunes. Pourtant «aucune étude n’a jamais montré de corrélation entre la fiction vidéoludique et la réalité des pratiques violentes. Dans la pornographie non plus : on ne sait pas, littéralement, dire si oui ou non et certainement pas comment, la consommation de discours pornographiques influencerait ou déterminerait des comportements sexuels réels». A ce propos, l’auteur cite une anecdote assez cocasse, relatée par un chercheur australien, Alan Mc Kee. Spécialiste de la pornographie, il constate que les journalistes qui l’interviewent veulent absolument lui faire dire que la consommation de porno pour les jeunes est dangereuse pour eux. Quand il explique qu’aucune étude ne le démontre, il n’est plus cité dans les articles sur le sujet. Il conclut son texte avec humour, à propos d’un rapport sur l’enfance commandé par le gouvernement australien : «Ce que le rapport pour la commission à l’enfance a montré était que de nombreux adultes qui travaillent avec de jeunes enfants sont inquiets des effets négatifs de la pornographie sur les jeunes. Et évidemment qu’ils le sont – ils passent leur temps à lire des articles de journaux là-dessus».

 

Ces films pornos existent vraiment. Plus de titres parodiques ici.

 

Parallèlement, Marie-Anne Paveau met en valeur une parole souvent absente des médias qui est pourtant au cœur du sujet : celle des actrices de porno bloggeuses, celle de réalisatrices de porno féministe, celle d’ex-travailleuses du sexe, pour qui l’adage d’Annie Sprinkle «the solution to bad porn isn’t no porn, it’s better porn» est toujours d’actualité. Des femmes, mais aussi des trans, qui sont «du métier» et qui prennent la parole sur leurs blogs. Les blogs permettent de dire «je», et ainsi de devenir un sujet (et non plus un objet de critique), mais aussi d’avoir une parole politique et artistique - et donc devenir des lieux d’empowerment. «Dans une perspective féministe, l’empowerment est une notion qui formule l’obtention de pouvoir par les femmes afin de modifier leur situation de domination, d’oppression et d’invisibilité. L’empowerment leur permet de se constituer en individus autonomes dans leurs choix de vie et de décision». Une notion très présente sur ces blogs et ces textes de «post-porn» décryptés par l’auteur. L’intérêt de l’essai dépasse la question du X (lettre d’ailleurs analysée, tout comme le nombre 69 par exemple), car à travers le prisme de la pornographie, la chercheuse en linguistique nous interroge sur des questions de société beaucoup plus larges : le pouvoir des mots, notre rapport entre la fiction et le réel, notre rapport à la technologie (son passage sur les noms donnés aux «fucking machines» est étonnant), et bien sûr notre rapport sociétal à la sexualité, à ses normes et ses censures. L’auteur n’a de cesse de critiquer les auteurs qui ont étudié et publié des textes sur le porno... uniquement mainstream et hétérosexuel.

 

Si vous pensez que nous sommes dans une «hypersexualisation» voire une «pornographisation» de la société, ne vous en faites pas : la linguiste analyse également ces mots, pour mieux démontrer leur vacuité. Car derrière son discours à elle, qui reste critique et ne tombe pas pour autant dans le prosélytisme, on sent qu’il y a une lutte - celle de montrer au plus grand nombre que «l’extension du domaine de la pornographie» est une bonne nouvelle. Plus on verra la pornographie comme une forme culturelle à part entière, plus il y aura de porn studies, plus le sujet sera réellement perçu tel qu’il l’est : non pas un sujet de cul, mais un véritable sujet politique.

Au commencement était le verbe…

 

++ Le discours pornographique, Marie-Anne Paveau, éditions La Musardine, 18€50.

 

 

Camille Emmanuelle // Illu : Scae.