Le ralenti interdit pour insulte au bon goût

Depuis quoi, allez, disons Ryan Gosling et Drive, le ralenti est redevenu un lubrifiant pour enfiler les mauvais plans de cinéma. Disons en fait que c’est de la faute de Woodkid, lui encore plus qu’un autre. C’est un fait établi : cette amusante poudre aux yeux a semé partout, dans les têtes des réalisateurs à la petite semaine, des plantations sans horizon de milliers de petites idées médiocres filmées à 1 200 images/secondes. Ajoutez la lenteur à la tristesse, vous avez un plan de l’école Yoann Lemoine. Ha, la pathologie a fait le tour du globe, niveau export ça a carburé. Woodkid, par ton indécence et ton opportunisme de grandes surfaces, tu as apporté la maladie au pays du vidéo-clip. Tu seras jugé devant Dieu.  

 

Mxeico des Dead Mantra, deuxième visionnage, un mardi, donc. Quelque chose cloche, et ce n’est pas ces deux Mexicains tout nus peints en noir qui jouent à la bagarre, ça je m’en fous, je vis dans un pays libre. Non, l’étrangeté de ce que je vois est ailleurs, dans un aspect choquant des choses que je ne perçois qu’après coup. Mais c’est ça : le putain de clip est presque entièrement au ralenti.

 

Ricardo Silva, escroc ou génie, je te trouverai

Ricardo Silva était le nom du signataire de cet objet filmique qui avait réussi – le premier en 2 ans – à me faire oublier l’infini de l’ennui de la séquence ralentie. Avec son nom à travailler au black, difficile de tirer des conclusions sur l’origine de ses images. Venaient-elles vraiment du Mexique, comme l’enregistrement de sa société Spécola à Tijuana le laissait penser ? Payait-il ses charges sociales ? Comment avait-il trouvé des lutteurs tatoués prêt à tomber le slip dans un clip d’un groupe de rock français ? J’avais l’impression que la perspicacité de mes intuitions, contre laquelle se cognaient les ralentis imprévisiblement agréables de Silva, perdait justement en perspicacité.

 

 

Les images avaient l’air payées, et déclarées en sus. J’écrivis à Paul, chanteur du groupe manceau. Oui, on était bien en pleine Basse-Californie du Mexique. «Ragnar, l'un des fondateurs de notre label Cranes Records, a passé quatre mois à Tijuana, où il a rencontré Ricardo Silva. C’est un réalisateur qui vient de terminer son premier long-métrage, Navajazo (troublante mosaïque de genres, une variation sur le thème de la misère, ndlr), et de remporter un Léopard d’Or au Festival de Locarno. Il a tout de suite aimé le morceau, si bien qu’il a voulu en faire un clip.» Du travail de professionnel, du genre de gars qui, sur un coup de tête, décide un ralenti de 2 minutes 30 et le tourne sans une seconde de chienlit. L’enfoiré.

 

The Dead Mantra est le groupe

L’enfoiré avait réussit son coup, c’était beau. Les combattants mis en scène avaient beau avoir le kiki mollasson, on voyait bien qu’ils ne blaguaient pas. Sur le plan esthétique, le coup porté tapait juste – et attention, on parle du clip d’un jeune groupe que personne ne connaît mais qui est déjà au-dessus de toute la rockerie pleureuse et habillée. La Volvo 460 qui bouffe la poussière, la calandre avant défoncée, la peinture noire masquant les corps d’une lucha libre improvisée dans la paille.

 

Une suite sans faute, frappant l’œil en plein milieu, jusqu’à l’estocade de cette image de la chèvre, qui mérite un encadrement. J’arrête les analyses techniques poussées ici, vous avez vu que je m’y connaissais. Mais encore deux mentions spéciales, qui font de Mxeico un jonglage avec le goût douteux exceptionnellement réussi. De 1), on y voit un corps tatoué et beau, sans ridicule, c’est très rare - les autres engeances de tatoués, à l’exception de quelques Maoris, étant bons à se faire raser, essarter, arracher la peau par la lèpre et la lame saveur tétanos de ma grosse haine ; et de 2), toute cela n’aurait pu illustrer qu’un clip de neo-metal-à-l’ancienne-post-deftones-quelle-horreur, mais non, il s’agit des Dead Mantra, un jeune groupe de Sarthe qui sort un premier album à la rentrée, puissant comme une patate d’un porte-flingue de l’Organisation Cocaïne Mexicaine. Ces gars s’organisent en bande, via le label Cranes Records dans les maquiladoras du Mans. On parlera forcément de cet album et de ce label. Cranes Records : c’est déjà un nom de cartel.

 

 

Bastien Landru.