Synopsis : «Il y a une femme noire qui sommeille au sein de toute femme blanche». Voici le credo répété ad nauseam par les quatre femmes afro-américaines composant l’équipe d’expertes de Girlfriend Intervention, engagées pour relooker une femme blanche en perdition. Non, il ne s’agit pas d’une parodie signée Family Guy ou Dave Chappelle. Vous trouvez ça trop gros pour être vrai ? Ce n’est pourtant que le début.

 

2ème minute : Premier acte. Tanisha, ex-candidate turbulente de Bad Girls Club, nous donne la définition d’une «basic woman», ou femme banale (avec une connotation à la limite de l’insulte, selon d’autres sources). En gros, une femme qui n’a aucun swag, swag, swag. Tanisha affirme avec véhémence que JAMAIS, au grand jamais, une femme noire ne se laisserait aller de la sorte.

 

Ici la candidate du jour, Joanie, 35 ans, mère de trois enfants et «basic» de chez «basic».

 

6ème minute : «Nous autres femmes noires avons le cran de lui révéler ce que tout le monde pense tout bas. D’une sista à une autre, nous allons l’aider à se reprendre en main». Les girlfriends commencent la quasi-totalité de leurs phrases par «nous, les Noires» ou «les Blanches, elles», dénotant la volonté du programme de nous enfermer dans les clichés.

 

8ème minute : C’est l’heure du «Catwalk of Shame», où les expertes vont faire défiler la «basic woman» et dresser la liste de tout ce qui cloche chez elle.

 

C’est presque pire que lorsque Cristina Cordula vous place devant le Quick de la rue Montorgueuil et arrête les gens pour vous en mettre plein la tronche un lundi après-midi pluvieux.

 

9ème minute : Tanisha est catégorique : les Caucasiennes ont toutes peur de se dire la vérité, et elle se demande comment diable font-elles au quotidien, lorsque personne n’ose pointer du doigt ce qui cloche.

 

 

A la différence qu’ici, on ne parle pas de s’avouer des choses légères comme «tu feras gaffe, t’as un bout de salade entre les dents», mais plutôt  de quelqu’un qui, à longueur de journée, vous assaillirait de «c’est quoi ces fringues ? T’as vu un peu tes cheveux ? Tu fais peine à voir». Et franchement, avec une amie comme ça, pas besoin d’ennemies.

 

13ème minute : Joanie n’est pas fan de la veste jaune fluo que les girlfriends lui ont fait porter, mais celles-ci ne sont pas d’accord avec son choix. Joanie, pas sûre que ces tenues lui aillent, est toutefois d’accord pour admettre qu’elle a de belles jambes. Ah ben oui, qu’est ce que vous croyez, on ne peut pas s’attendre à ce que tout soit résolu dès le premier quart d’heure d’émission.

 

Bande d'arrêt d'urgence Intervention

 

15ème minute : Petite virée dans la boutique préférée de la candidate pour nos expertes Tiffiny, chargée de relooker Joanie, et Tanisha, coach en """"soul"""" (non, pas la musique, mais "l’âme") (ça ne s’invente pas). Devant l’abondance de mannequins blancs de peau et d’une extrême platitude, Tanisha se met à frapper frénétiquement l’un d’entre eux se demandant où donc est son booty.

 

 

16ème minute : Dans un rare moment de sagesse, Tiffiny déclare : «n’ayez pas peur de demander votre taille si elle n’est pas disponible en rayon. Tout comme votre couleur de peau, votre tour de taille n’est pas absolument pas indicatif de ce que vous valez réellement.»

 

Quelques aphorismes pertinents de ce genre sont distillés de part et d’autres du programme. Dommage qu’ils se retrouvent ensevelis par tout le reste.

 

18ème minute : Nikki, la décoratrice d’intérieur, se charge de relooker la maison de Joanie en compagnie de la fille de celle-ci, Renée.

 

Avant de toucher au piano, Nikki demande à la fille de Joanie si elle peut le jeter ou non. C’est vrai que c’est toujours sympa de demander avant de tout saccager.

 

21ème minute : Tracy demande à Joanie si elle a confiance en elle-même. Cette dernière répond que non. Tracy éclate de rire. Joanie, bonne joueuse, prend ça avec humour. Derrière l’écran, on reste circonspect face à l’absurdité de la scène.

 

 

29ème minute : Le nouvel intérieur de Joanie est fin prêt. Les girlfriends ont de toute évidence visionné de vieux épisodes de D&CO avant le tournage. Je ne vois que ça pour expliquer ces énormes lettres au mur, épelant en toute discrétion les prénoms des membres de la famille de Joanie.

 

Mot compte triple et déco compte naze.

 

35ème minute : C’est l’heure de la révélation de découvrir la nouvelle Joanie. Son petit ami manque de tomber de son siège, les cris fusent, bref, tout le monde est en extase comme si un nouveau président venait d’être élu, alors que débarque sa femme, toute de jaune fluo vêtue, avec une coloration auburn. Notons au passage que Joanie semble avoir changé d'avis sur la fameuse veste.

 

C’est le moment que Cristina choisirait pour hurler à quel point Joanie est «soublaïme», «à toum-ber» et «qué ton mari il va pas en révénir».

 

38ème minute : Joanie remercie ses girlfriends. Son mari aussi. L’émotion est palpable, les larmes coulent, lorsque soudainement, tout le monde se met à danser pour célébrer la fin de cette périlleuse intervention.

 

«Joanie, tu es désormais noire, que tu le veuilles ou non», conclut Tanisha dans un ultime éclat de rire.

 

In fine

Que penser de Girlfriend Intervention ? Ici, tout est sujet à interprétation raciale : à aucun moment on ne sait si l’on doit regarder ça comme une parodie ou prendre au pied de la lettre ce qui se déroule sous nos yeux. Même en acceptant le fait que le gimmick adopté par l’émission n'est qu'un prétexte pour se distinguer des quinzaines d’autres émissions de relooking, difficile de ne pas être affligé par ce qui se déroule sous nos yeux.

A titre de comparaison, prenons le cas de Queer Eye For The Straight Guy, ancien programme du même genre dans lequel cinq homosexuels venaient mettre du pep’s dans la vie d’un hétérosexuel. Le concept du programme, bien qu'ostensiblement similaire à Gilfriend Intervention, n'était pas d'aider le candidat à «révéler l’homosexuel qui sommeille en lui» ou lui coller l'étiquette de «basic straight guy». N'oublions pas non plus que bien que l'émission ait su fonctionner à l'époque, il faut savoir que tous les gays n’ont pas le monopole du bon goût, et qu'on aurait tout aussi bien pu se retrouver avec Steevy dans le rôle du relookeur ainsi que Jeremstar en coach de vie. Frissons garantis.

 

Si la faute ne saurait être imputée à l’équipe de girlfriends qui anime l’émission, navigant tant bien que mal entre simples maladresses et déclarations péremptoires, Lifetime, chaîne qui diffuse de le programme, doit être pointée du doigt. En partant du principe que toute girlfriend possède invariablement le même dialecte et se doit d’être irréprochable en toutes circonstances, Girlfriend Intervention contribue comme tant d'autres programmes avant lui à placer les femmes de couleur dans des cases étriquées qu’il serait presque blasphématoire de vouloir démolir. Il serait déjà grand temps que la télévision américaine commence par réveiller le véritable individu qui sommeille en chacune d'elles.

 

++ Girlfriend Intervention est diffusé depuis la rentrée sur la chaîne américaine câblée Lifetime.

 

 

Thomas Rietzmann.