«En réalisant que cet album venait d’avoir 35 ans, je me suis dit dernièrement que quelqu’un qui avait proposé ce genre de musique à la fin des années 70 ne pouvait foncièrement pas être mauvais.» C’est par cette petite plaisanterie que Bernard Szajner entame notre entretien. Celui-ci durera une heure. Une heure durant laquelle ce pionnier de la musique électronique française revient sur son parcours, sur notre époque et sa numérisation à outrance ou encore sur sa fascination pour les machines. Une heure durant laquelle l’on évoque surtout son premier album, Visions Of Dune, sorti en 1979 sous le pseudonyme de Zed et inspiré par la trilogie culte de Frank Herbert. «A l’époque, ce livre fut pour moi une très grande découverte. Ça parlait d’un monde très complet, avec sa propre esthétique et son propre univers. C’est un roman de cape et d’épée futuriste. J’avais d’ailleurs plein de visions en le lisant, et c’est pour ça que j’ai décidé de traduire ces images en sons.»

 

 

Un chef-d’œuvre classé sans suite

Tout aussi futuriste que le livre dont il s’inspire, Visions Of Dune réserve son lot d’interludes complexes, de rythmes répétitifs et de mélodies qui refusent de choisir entre l’euphorie d’une rave et les expérimentations subtiles d’une électro confectionnée en laboratoire. N’allez pas dire pour autant à Bernard Szajner qu’il s’agit d’un disque avant-gardiste, digne des albums de Brian Eno (artiste avec lequel on l’a souvent comparé), il ne vous croirait pas : «il y a toujours eu une forme de naïveté dans mon travail. Rien ne me paraissait étrange dans ce que je produisais. Il était peut-être avant-gardiste, mais je n’en avais pas conscience, comme beaucoup de gens de toute façon. Sinon, il aurait au moins trouvé un public.» En France, Visions Of Dune, qui bénéficie pourtant de l’apport de musiciens comme Colin Swinburne (Bachdenkel), Clément Bailly (Magma, Gong), Klaus Blasquiz (Magma) ou encore Rowe (Heldon), connaît en effet un succès initial tout relatif, voire inexistant. Sauf que, très vite, de l’autre côté de la Manche, l’album s’écoule à un peu plus de 10 000 exemplaires et reçoit les éloges du Melody Maker, de Sounds et du NME - aujourd’hui, il figure même à la première place des albums préférés de Carl Craig.

 

 

De l’obscurité, des Nazis et des light-shows

Le destin de Bernard Szajner aurait pourtant pu être tout autre. Sa folle histoire commence durant la guerre de 39-45 - il a à peine cinq ans lorsque les premiers conflits éclatent. Issu d’une famille de Juifs polonais, Bernard est dans l’obligation de se cacher. «Pour éviter que les Nazis ne nous trouvent, mes parents m’avaient caché dans une cave pendant 3 mois à la fin de la guerre. Lorsqu’ils ont enfin pu me faire sortir, mon père m’avait donné un faux nom qu’il avait trouvé sur une carte d’identité. Pendant quelques années, je me suis donc appelé Wolf, et non Szajner.»

 

De ces journées passées dans l’obscurité, Bernard dit toutefois y avoir puisé son goût pour la lumière, comme si ce noir permanent avait créé une sorte de besoin, lui avait révélé sa vocation. «Au cours des années 70, je faisais du light-show. Aujourd’hui, ce n’est plus trop le cas, mais à l’époque, beaucoup de très grands groupes pratiquaient ça, c’était même considéré comme une branche alternative de l’Art. Ça m’a permis de collaborer avec des groupes comme The Who, Gong ou encore Magma. Seulement voilà, je devais toujours faire l’effort de mettre des images sur leur musique, mais les musiciens ne faisaient pas l’inverse, et considéraient ce que je faisais comme un simple accompagnement. Par dépit, je me suis donc dit que je ferai désormais de la musique moi-même.»

 

 

Les 80’s, la décennie de tous les possibles

La musique, justement, Bernard Szajner y reviendra plusieurs fois durant les années 80, multipliant les albums, que ce soit en solo (Some Deaths Take Forever en 80, Superficial Music en 81, Brute Reason en 83, dont les paroles furent écrites par Howard Devoto, l'un des fondateurs des Buzzcocks) ou avec The (Hypothetical) Prophets, duo qu’il forme aux côtés de Karel Beer et avec laquelle il publie trois LP (Back To Siberia en 81, Wallenberg en 82 et Around The World en 83) - sans oublier deux maxis sur New Rose en 84 et 86. C’est aussi au début des années 80 qu’il développe ses propres instruments, comme la harpe laser (instrument futuriste qui offre une plus grande liberté musicale et permet de mettre la lumière au service de la musique) que Jean-Michel Jarre popularisera lors de sa tournée en Chine.

 

Encore plus fort : Bernard Szajner participe également à l’élaboration des prototypes de hauts-parleurs à réverbération artificielle et au développement des premières enceintes «miniatures» françaises. Une contribution à l’avancée technologique qui sera saluée par deux fois par le Ministère de la Culture : d’abord en 1985, lorsqu’il est fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, puis en 1986, lorsqu’il reçoit le prix «Culture et Technologies».

 

 

In fine

C’est pourtant à ce moment-là qu’il décide de couper les ponts avec la musique : «J’ai délaissé la musique parce que mes productions ne racontaient plus rien, elles étaient devenues stériles, superficielles. J’ai donc décidé d’arrêter jusqu’à ce qu’un jeune fan me réveille de ma léthargie musicale. Malheureusement, j’avais donné tout mon matériel de l’époque à une école. J’ai donc dû tout racheter et reprendre à zéro, en version numérique cette fois. C’est à ce moment-là qu’InFiné est arrivé et m’a proposé de ré-éditer Visions Of Dune en respectant intégralement le mixage d’origine et en incluant des titres inédits, non-retenus à l’époque. L’idée est de me faire connaître auprès des jeunes avant de produire mes nouveaux albums. Créer une passerelle, en quelque sorte.» Si son premier album fut publié sur un petit label anglais (The Initial Recording Company) suite à des divergences de point de vue avec Island Records (ceux-ci voulaient des productions aux sonorités nettement plus kraftwerkiennes), nul doute que les compositions sont aujourd’hui entre de bonnes mains.

 

++ Le site officiel de Bernard Szajner.
++ L'artiste fera une performance unique ce soir, jeudi 18 septembre, au Centre Pompidou à Paris. Quant à l'album Visions of Dune, il est désormais à nouveau disponible ici.

 

 

Maxime Delcourt.