L’histoire de Don Muro, c’est un peu celle du biopic dont rêverait n’importe quel producteur de studio en mal d’inspiration : peu à l’aise devant ses instruments, le jeune Américain se voit offrir par son père des cours de piano et de violon dès l’âge de cinq ans, compose sa première chanson à onze ans, puis fini par monter un groupe de rock à l’adolescence avant de s’orienter peu à peu vers l’expérimentation. « Quand j’ai demandé à mon père de m’acheter un orgue portable, il a préféré m’offrir un orgue Hammond avec un pédalier à 28 notes. Je suis devenu fasciné par les pédales et j’ai alors commencé à étudier l’orgue classique. J’ai également commencé à expérimenter la musique avec mon enregistreur cassette Sony, à jouer les cassettes à l’envers, à différentes vitesses, à créer des boucles et à utiliser une fonction overdub appelé "Sound-On-Sound". »

 

 

On pourrait s’arrêter là que déjà ce serait plus passionnant que le visionnage de navets aussi indicibles que Begin Again ou Rock Forever. Mais le parcours de Don Muro est riche et va même prendre un tout autre tournant au cours des années 60. « Au milieu des sixties, AM radio était saturé de soft-rock et de pop-rock. Vous pouviez ne pas en avoir connaissance ou le rejeter, mais vous ne pouviez pas l’ignorer. Cette exposition permanente à un tel genre musical a inconditionnellement contribué à façonner mes compositions et mon esthétique. »

 

« Je suis un retardataire »

 

Si, à l’écoute de titres tels que « Island In The Sky » ou « I Need Your Love », Don Muro est inévitablement tatoué par son époque, il n’en reste pas moins un farouche défricheur de sons, un musicien qui cherche en permanence à envoyer valser les convenances et les normes mélodiques. C’est ainsi qu’il commence à travailler sur un Moog en 1970 avant d’acheter son propre synthétiseur (un « Blue Marvin » ARP 2600) l’année d’après. En pleine période psychédélique, Don Muro n’y voit pourtant rien d’avant-gardiste : « Pour certaines personnes, dire que je jouais avec un synthétiseur en 1970 semble précurseur, mais il faut rappeler qu’après la fin de la seconde guerre mondiale, les musiques électroniques ont commencé à sérieusement s’établir en Europe (Paris, Cologne, Milan). En Amérique, Vladimir Ussachevsky avait même mis en place la première université de musique électronique du pays à la Colombia University en 1951. Je suis donc un retardataire. »

 

 

Ou plutôt un homme incroyablement naïf : car, à entendre des titres aussi ouverts sur le reste du monde et les nouvelles technologies, on comprend d’emblée l’intérêt de Jared Cheek et Jason Nickey lorsqu’ils découvrent It’s Time. On est alors en février 2013 et les deux boss de Flannelgraph Records, subjugués par la pochette et le contenu de l’album qu’ils viennent d’acquérir dans un petit disquaire de l’Indiana (Landlocked Music), envoient illico un mail à Don Muro pour lui demander l’autorisation de rééditer ses compositions. Une réédition qui interviendra sept mois plus tard : « Jared a adoré les voix présentes sur cet album et m’a demandé si je n’avais rien d’autre datant de cette période. Je lui ai donc envoyé un CD avec plusieurs démos et c’est devenu l’album Souffrances Et Extases Du Jeune Amour. »

 

Des rééditions en attendant l’avenir

 

On peut donc sans exagérer considérer Souffrances… comme un prequel à It’s Time, même si ce dernier impressionne davantage par sa technique et sa maitrise des différentes orchestrations. Un goût pour l’élégance que l’on retrouvait également en 1981 sur l’album Anthology, dont la réédition est prévue début 2015. « Toutes ces compositions reflètent mon état d’esprit de l’époque. Quand vous êtes jeune, vous avez l’impression de marcher à travers le feu, d’être constamment bombardé par de nouvelles expériences. Quand j’ai réécouté toutes ces bandes, je me suis étonné moi-même de comprendre ce que toutes ces mélodies signifiaient pour moi à l’époque. Certaines peuvent paraître simplistes ou naïves, mais c’est l’époque et mon caractère qui voulaient ça. C’est pourquoi il est essentiel de replacer une œuvre dans son contexte d’origine, mais si Souffrances… et It’s Time ont encore un sens aujourd’hui, alors tant mieux. »

 

 

Maintenant que toutes ses œuvres du passé ont été rééditées ou sont en passe de l’être, Don Muro se dit prêt à enregistrer un nouvel album, lui qui n’a jamais vraiment arrêté de composer et continue de répandre son savoir lors de séminaires sur les technologies musicales. Espérons donc simplement que l’on n’aime pas autant ces rééditions que ce qu’il pourra produire demain.

 

 

Maxime Delcourt.