Depuis le début de l’année, on a beaucoup parlé de 2Pac. D’abord, parce que les rumeurs concernant son biopic sont revenues sur le devant de la scène. Puis parce que Kendrick Lamar a eu l’audace de conclure son troisième album solo (le foisonnant et épatant To Pimp A Butterfly) par une interview virtuelle avec son idole – dans une entretien donné à Complex, le petit protégé de Dr. Dre a révélé que Me Against The World faisait partie de ses albums préférés. D'autre part, des extraits retrouvés d’une interview accordée par 2Pac en 1994 à une radio suédoise révèlent un rappeur plus activiste que jamais, tenant des propos tristement prophétiques en regard des tensions raciales actuelles aux USA : «Je pense que les hommes noirs en ont assez d'être dépossédés... la prochaine fois, ce sera un bain de sang pour de bon. Je ne pense pas que l'Amérique réalise ça. Je pense que l'Amérique croit que nous plaisantons, qu'il y aura encore quelques blagues - mais en fait on ne rigolera pas. Il y aura un meurtre, tu vois ce que je veux dire, ce sera comme Nat Turner en 1831...». Enfin, la dernière raison du retour de 2Pac au centre des débats est bien évidemment le vingtième anniversaire de Me Against The World, sorti le 14 mars 1995.

 

 

«Saint-Augustin du gangsta rap»

Pour comprendre comment un tel album a pu inscrire ses mélodies au panthéon du hip-hop américain, il faut revenir un peu en arrière. En 1993, plus exactement. 2Pac, dont l’enfance et l’adolescence ont été rythmées par la pauvreté, la drogue et le harcèlement policier, n’a alors que 22 ans, et déja trois albums et autant de films à son compteur. Il vient également de créer son propre collectif, Thug Life, dans lequel aurait dû initialement figurer Biggie. Aux côtés de son frère (Mopreme Shakur) et des autres membres des Outlawz, celui qui a été «élevé en prison» par une mère Black Panthers entre en studio pour donner vie à cette nouvelle entité. Si l’album - Thug Life Volume 1, qui sortira en septembre 1994 - se révèle excellent, porté par l’indépassable Pour Out A Little Liquor, l’année 1993 reste quant à elle difficile d’un point de vue personnel : dans la presse, Tupac Shakur incarne alors l’«american nightmare», l’«ange noir de la Californie» ou encore le «Saint-Augustin du gangsta rap», comme le décrit Jon Pareles du New-York Times en raison de sa personnalité bipolaire. 

 

 

Sans doute à raison : en à peine un an, le rappeur est accusé d’avoir agressé un chauffeur de limousine, est arrêté après avoir tiré à deux reprises sur des policiers en civil qui harcelaient une automobiliste afro-américaine, et est poursuivi pour agression sexuelle envers une jeune New-Yorkaise de 19 ans. Même topo l’année suivante : 2Pac passe quinze jours en prison pour avoir agressé Allen Hughes (réalisateur de Menace II Society, film également culte aux USA) et, le 30 novembre 1994, la veille de son procès pour agression sexuelle, le rappeur est victime de cinq coups de feu dans l’ascenseur des Quad Studios de New-York.

 

 

Seul contre tous

Qu’il soit difficile de démêler la légende de la vérité dans le parcours de 2Pac est un présupposé simple. Que le rappeur soit resté toute sa vie un personnage bigger than life en est un autre. Dès le lendemain de cette tentative de meurtre, Tupac se présente au tribunal en chaise roulante, forcément affaibli et recouvert de bandelettes autour du corps. La sanction tombe : l’accusé Shakur est condamné à 4 ans et demi de prison. En à peine quelques jours, résumés dans l’intro de Me Against The World, sa vie bascule. Tout semble alors lui échapper. Tout, sauf le succès : porté par trois singles forts (Me Against The World, So Many Tears et le plus célèbre, Dear Mama) et des samples variés (Walk On By d’Isaac Hayes, Computer Love de Zapp ou encore My Adidas de Run-DMC), Me Against The World, dont les morceaux datent des mêmes sessions que Volume 1, est certifié double disque de platine le 6 décembre 1995 (deux millions de ventes, puis 3 millions et demi en septembre 2011) et devient le premier disque à être classé n°1 du Billboard américain par un artiste incarcéré. Plus fort encore, le disque est consacré «meilleur album rap de l’année 1996» par les Soul Train Music Awards et nominé au titre de meilleur album de hip-hop aux Grammy Awards en 1996 (la récompense ira finalement à Poverty’s Paradise de Naughty By Nature).

 

 

Une consécration somme toute logique pour cet acharné du travail qui s’est donné toutes les chances de réussir. Chez 2Pac, il n’y a pas de frontière entre le rêve et l’ambition ; en studio, il passe ses jours et plusieurs de ses nuits à noircir de textes des cahiers entiers, comme s'il cherchait en permanence à évacuer un trop-plein créatif. Un trop-plein pour le coup nourri de désespoir et de mal-être. Et c’est probablement ce qui fait la force de 2Pac sur Me Against The World, où il balance tout dans ses chansons, comme en prolongement de ce qu’il vit depuis son enfance, décryptée avec un regard d’une rare acuité (Dear Mama). Bien qu’intimes, les textes touchent presque tous à l’universel (Young Niggaz). Car si ses morceaux sont des contes modernes (urbains, diront certains) de l’Amérique noire, s’ils sont liés à des lieux et à des populations très spécifiques (i.e. les Afro-américains du ghetto), ils sont pourtant applicables à la jeunesse occidentale dans son ensemble.

 

 

L’air de rien, capable de tout, par ses mots poignants et ses mélodies imparables, 2Pac sublime la banalité du quotidien de ceux qui lui ressemblent. Et le moins qu'on puisse dire, c’est qu’il ne s’impose aucune pudeur. Il y a bien sûr Lord Knows où il se lamente : «Je suis désespéré / Ils auraient dû me tuer lorsque j’étais bébé / Maintenant, ils m’ont pris au piège dans la tempête / Je vais devenir fou»Il y a aussi So Many Tears où le ton se veut carrément désespéré : «Aujourd’hui, je suis perdu et épuisé, tant de larmes / Je suis suicidaire, alors ne reste pas à côté de moi / Chacun de mes mouvements est calculé, pour m’emmener au plus près / Pour embrasser une mort prématurée, maintenant qu’il ne reste plus rien»Enfin, If I Die 2Nite s'impose dans cette liste, étant certainement l’un des textes les plus poétiques de 2Pac : «J’espère qu'on me pardonnera quand je serai mort pour cette vie de gangster que j'ai menée / Je me demande - y a-t-il un ghetto au paradis pour les négros fouteurs de merde ? / Une vie sans aucun stress, un spot pour les dealeurs de drogue ?».

 

 

Thug 4 Life

Cette profonde remise en question ne dure pourtant qu’un temps. Une fois l’album dans les bacs, Suge Knight, célébrissime big boss de Death Row Records, paie la caution de 2Pac, lui propose de produire ses deux prochains albums et fait de son nouveau poulain l’incarnation gangsta du hip-hop West Coast - un comble pour celui qui a démarré sa carrière en tant que MC à New-York ! La suite, on la connaît : 2pac enchaîne les hits (California Love, 2 Of Americaz Most Wanted, Life Goes On, Changes...), multiplie les sorties médiatiques controversées, s’affiche tour à tour en jeune thug ou en poète cultivé, tandis que le 7 septembre 1996, suite à un combat de Mike Tyson à Las Vegas, il est aperçu dans une grosse berline noire aux côtés de Suge Knight. Ce sera la dernière fois. Quelques minutes plus tard, une fusillade éclate ; 2Pac est grièvement touché et finit par succomber de ses blessures, le 13 septembre. Le mythe est né. Et il est largement redevable à Me Against The World. 

 

 

Maxime Delcourt.