Au programme de ces deux jours de captivité (toute sortie définitive), des concerts, des DJ-sets et une scène de projection en plein air appelée «think tank» pour qui voudrait se farcir une conférence sur le climat à 150 mètres de la techno et des camions de boulgour. Cet alléchant programme, c’est le menu du We Love Green, festival «éco-responsable», «pensé et conçu comme un laboratoire, dans le respect de l’environnement». Rien à dire sur l’écologie, c’est certainement très vrai qu’ils font attention à ne pas gaspiller. Le magnifique stand de chaussures UGG est en bois non-verni. Il jouxte un tipi de la Poste d’une décoration sommaire, et équipé d’écrans de simulation pour apprendre l’éco-conduite («ça consiste à passer les vitesses», m’explique le facteur), et mêmes quelques panneaux solaires près de la grande scène. C’est sans doute très responsable, et c’est plutôt sur l’appellation «festival» que le doute est permis. 

 

 

Des Gauloiseries à Greenland 

Le terme de «parc d’attractions» sera plus approprié pour des raisons évidentes de prix, une journée équivalent à un tarif grand Gaulois du Parc Astérix, mais aussi pour son organisation générale. Comme pour le parc Toutatis, dans un décor de bois et de paille, l’activité majeure du festival We Love Green est de participer aux files d’attente. Et il y en a pour tous les goûts : burritos (40 minutes), merguez (25 minutes), Django Django (30 minutes pour entendre deux notes jouées correctement), faire pipi dans une gouttière bourrée de paille (10 minutes) (nb : 30 minutes pour les filles qui pourront s’asseoir sur une planche avec un trou au milieu). Quelques esclaves en tenue d’ours polaires feront office de mascotte à l’entrée, et vous voilà dans le Parc de Bagatelle du Bois de Boulogne, à quelques centaines de mètres du périphérique parisien et du 16ème arrondissement de la ville la plus polluée de France ; soit, c’est indéniable, la place idéale pour tous les amoureux de la nature. 

 

 

L’étonnement, c’est que tout cela semble normal. Parqués par milliers dans cette parcelle de forêt artificielle, les festivaliers passent la moitié de leur temps à attendre. J’ai vu une queue de 20 mètres pour des glaces de la marque du fabriquant qui est mort à force d’en manger (Ben ou Jerry, je ne sais plus lequel des deux, enfin, des glaces très bio). Vue du ciel, We Love Green devait ressembler à un rassemblement national d’amateurs de flashmob-queuleuleus. Comble de l’immobilisme, c’est qu’on nous vante sans cesse en train les vertus du nomadisme en transports en commun. On nous amène en navette gratuite - «il n’y a pas de parking sur place» prévient leur site à l’attention des automobilistes -, la restauration est aussi acheminée par camions, les fameux food-trucks qui cruisent sur les pelouses et prennent des airs de bouisbouis chics pour vendre leur tambouilles radines. Au sortir du parc, lorsque les navettes se font trop rares et que la décision la plus fatigante devient la plus rapide, on cherche à rentrer à pied jusqu’à la ville. On croise alors les love-trucks du Bois de Boulogne, ultimes nacelles de stupre que ces putomobiles qui bouclent la boucle. Petit point info : contrairement aux autres cabanes, ce service de bus magiques ne s’arrête pas à 22h00. 

 

 

Programmation

Il n’y a pas d’endroit calme. Le seul endroit pour se reposer est devant les vidéos et conférences sur l’environnement. On peut y manger son cornet de frites pendant que défilent des photos de Rwandais génocidés (il s’agissait de la projection du Sel de la Terre de Wim Wenders, je crois). Il faut oublier l’espace et l’aération à We Love Green. L’écologie, on ne la vit pas, on la milite dans la bière à 7 euros, et le renoncement au plaisir de déambuler librement. On comprend la réduction énergétique quand Joey Bada$$ ne joue qu’avec un DJ, la formule live semblant être réservée aux plateaux télé pollueurs-payeurs. Nous en venons donc à la programmation, pas mauvaise, qui mérite certainement le risque du rhume - moins celui d’une MST qu’on attraperait en se piquant le zboub sur les échardes de leurs menaçants urinoirs écologiques. We Love Green est d’abord une chasse gardée. Celle du label / distributeur / limonadier Because, qui y place toujours ses pions en haut de l’affiche : Ratatat, H-Burns, Django Django, Daniel Avery, Allah-Las et, star de l’année, interprète féminine de l’année et sosie féminin Loire-Atlantique de Michael-Jackson-post-mortem de l’année, Christine and The 2be3

 

«J'fais tout mon make up
Au Mercurochrome
Contre les pop-ups
qui m'assurent le trône

 

 

C’est un exemple de couplet répété qui fait la gloire de Christine and The Queens, extrait de la chanson Christine. C’est incompréhensible et franchement vilain. À titre de comparaison, puisque nous sommes dans le domaine antiseptique, je crois que je préfère la publicité Pansement des héros de Mercurochrome. Niveau audace, si vous vous souvenez, lecteur, c’était au-dessus. Parmi les autres inspirations de la chanteuse, on peut aussi insister sur les interludes dansés sur des standards à base de reprise de 20 Fingers (Short Dick Man) ou d’eurodance. Ça sentait les années 90, c’était la tête d’affiche de la soirée du samedi. Le lendemain était mieux.

 

 

«Sweet dreams, stuck in the nineties

Nineties babies it's a matter of timing»

(Joey Bada$$, Sweet Dreams)

 

On en parlait, et bien qu’il chante simplement sur une bande, le Pro Era Joey Bada$$ valait ses trois gouttes de pluie dominicales. À 20 ans, et depuis la mixtape sortie quand il n’en avait que 18 (Summer Knights), Bada$$ met vraiment une tête à tous les jeunes rappeurs. Il a joué devant une grande scène pleine, enfin c’était mérité, ce mec a une avance irrattrapable. Julian Casablancas, le pauvre, a eu moins de succès, la météo préférant chasser les Stan d’une grande saucée. Daniel Avery et Ben UFO ont rendu des sets classiques et classieux. Comme dans The Human Centipede, à chaque nouvelle saison on propose une nouvelle combinaison humaine, et 2015 sera millésimée avec Siriusmodeselektor (tout est dans le titre) et JETS (Jimmy Edgar et Machinedrum), aussi de très bons shows que j’aimerais revoir par ailleurs. Mais difficile de retranscrire le peu appréciable par rapport à l’enfer d’agoraphobie imposé aux 34 000 spectateurs du week-end dans ce petit jardin, sous prétexte que c’est pour la planète. J’aimerais mieux écrire des publi-rédactionnels pour le pâté Hénaff pendant 10 ans que de me retaper la foule et l’ennui organisés en rangs d’oignons. Merde, la drogue était sans gluten. Elle était même sans drogue. 


 

 

Bastien Landru // Visuel de Une : Scae.