Dans la scène finale du dernier épisode de la saison 1 d’Orange Is The New Black, Tiffany Doggett, tout de blanc vêtue, lance «je suis un ange de Dieu» à une Piper Chapman qu’elle souhaite crucifier. Deux ans plus tard, dans la première scène du premier épisode de la saison 3, celle que l’on surnomme Pennsatucky affirme qu’il est possible de rendre obscène n’importe quelle phrase si l’on y met correctement le ton. A elles seules, ces deux scènes pourraient résumer le paradoxe qui anime l’un des personnages les plus fascinants de la série de Jenji Kohan, mais aussi de son interprète, Taryn Manning.

 

Non pas que l’actrice américaine soit à la ville telle qu'elle apparaît à l’écran - on vous épargne ce terrible cliché -, mais il paraît évident qu’elle a elle aussi une personnalité bipolaire : IRL, Pennsatucky mène plusieurs vies. «Peut-être que mon visage est marqué, mais c’est parce que c’est le visage de quelqu’un qui a vu la vie». Extraits d’une interview à Entertainment Weekly, ces propos n’ont rien anodin. A chaque entretien accordé aux médias US, Taryn Manning brosse ainsi en quelques phrases une enfance compliquée passée dans les années 80 et 90 dans une petite ville de l’Arizona. Résumons : ses parents divorcent alors qu’elle n’a que deux mois, son père, alcoolique et musicien raté, se suicide lorsqu’elle a 14 ans, et le domicile familial se réduit à une petite caravane qu’elle partage avec sa mère et son frère. De ces expériences, la jeune Taryn, qui a tout de même eu la chance de suivre des cours de danse, de théâtre et de karaté, va s’en inspirer pour ses premiers rôles au cinéma. Qu’elle incarne une adolescente enceinte dans Crossroads, l’ex-petite amie d’Eminem dans 8 Mile ou une prostituée tentant de séduire Jude Law dans Cold Mountain, on retrouve en effet le même mal-être, les mêmes troubles dans chacun de ses personnages, qui parviennent à séduire malgré leur temps de présence à l’écran relativement court.

 

 

Une perdante magnifique 

Dans un entretien à Entertainment Weekly, le réalisateur Craig Bewer, à l’origine du premier grand rôle de Taryn Manning dans Hustle & Flow, confirme : «il y a des gens qui sont à l’aise avec le trash, et Taryn fait partie de ceux qui peuvent jouer ces rôles avec dignité et sérieux. Vous la regardez et elle sait vous mettre mal à l’aise. Vous voulez la protéger, prendre soin d’elle tout en ayant envie de la baiser, également.» Le cinéaste américain a raison de mentionner le charisme sexuel de Taryn Manning - peu évident lorsqu’on regarde Orange Is The New Black, il faut bien le dire. Depuis 2003, l’Américaine a ainsi posé en couverture de FHM et de Stuff, s’est affichée en petite tenue pour le calendrier 2006/2007 de ce dernier, a été élue 60ème femme la plus sexy du monde par le magazine Maxim en 2008 et a participé à la création de Born Uniqorn, une ligne de vêtements autrefois soutenue par Lindsay Lohan ou la séduisante Rachel Bilson. Certes, on a connu présence médiatique plus consistante et plus glorieuse, mais Taryn semble prête à tout pour ajouter de nouvelles expériences à son CV. En 2005 par exemple, elle se fait enlever les cinq tatouages qui parsemaient son corps jusqu’ici. La raison : ceux-ci l’empêcheraient d’obtenir des rôles d’adultes. 

 

 

En parallèle à ces multiples activités, Taryn Manning a également mis un pied dans la musique, qu’elle apprécie de préférence à plus de 120 BPM. Lorsqu’elle ne joue pas au DJ lors de soirées dites huppées, l’auteur-compositrice-interprète officie ainsi au sein de Boomkat (à ne pas confondre avec le disquaire en ligne du même nom, ndlr), un duo de dance-music qu’elle forme avec son frère Kellin et avec lequel elle a enregistré deux albums (Boomkatalog.One en 2003 et A Million Trillion Stars en 2009). Lesquels, sans être honteux, n’ont pas vraiment attisé la curiosité des foules. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Celle qui a avoué s’être lancée dans la musique suite à un échec dans le 7ème Art a également tenté l’aventure Popstars en 2001, s’est entourée du désormais bankable Mike Elizondo (P!nk, Maroon 5) pour produire son second effort, s’est incrustée au sein de la programmation défricheuse du festival South By Southwest, s’est fait remixer son tout premier single par le mythique Dj Quik et a toujours fait en sorte de placer ses singles dans les films où elle figurait : Wastin’ My Time dans 8 Mile, Crazy Love dans Crossroads, The Wreckoning dans The Italian Job et Now Understand This dans la série des années 2000 Boston Public. «Chacune de ces présences s’est faite de manière aléatoire», explique-t-elle dans une interview au magazine Complex. «Dès que je travaille sur un film, j’ai pour habitude d’apporter ma guitare. Mon frère, qui est régulièrement à mes côtés, traîne souvent sur le plateau tant un tournage peut être assez ennuyeux par moments. Il n’est donc pas rare que le réalisateur me dise "oh, vous jouez ?" et que je lui donne un CD. C’est comme ça que je me suis retrouvée sur ces différentes bandes-son. Ce sont toujours eux qui me le demandent, jamais l’inverse.»

 

 

Succès médiatique, dents pourries et Dieu

Qu’elle se soit servie des films pour diffuser ses morceaux ou qu’elle ait juste sauté sur l’opportunité, peu importe. Après tout, cela n’a en rien changé le statut de Boomkat. D’abord, parce que les bandes-son sur lesquelles figurent les morceaux du duo n’ont jamais marqué les esprits - à l’exception bien sûr de 8 Mile. Et puis parce que Boomkat n’a jamais vraiment réussi à se faire un nom au sein de l’industrie musicale. La sortie du second album, sur Little Vanilla Records, s’est même révélée assez périlleuse : «Dreamworks avait fait faillite et Geffen (à qui appartenait le catalogue de Dreamworks, ndlr) ne voulait pas nous signer. Ils ne voulaient pas publier notre deuxième album parce que celui qui avait racheté le label n’était pas fan de notre travail. Ils se sont donc contentés de signer des grosses pointures comme Papa Roach et Nelly Furtado.»

C’est finalement à Jenji Kohan qu’elle doit son véritable salut. On est au début de la décennie 2010 et cette dernière a réussi à vendre à Netflix son adaptation du bouquin de Piper Kerman. Aux côtés de l’actrice principale Taylor Schilling, de la fascinante Uzo «Crazy Eyes» Aduba et de la trans Laverne Cox, Taryn Manning, jeune trentenaire en mal de reconnaissance, sera Tiffany Doggett, cette ex-junkie illuminée aux dents pourries qui, dans un épisode culte de la saison 1, lance «je ne suis pas folle - je suis l'Élue». Ce personnage aux réparties constantes et au charisme subtil aurait pu être une simple valeur ajoutée, un énième second rôle étrange au sein d’une série qui n’en manque pas ; il est au contraire un freak magnifique dont on observe petit à petit la mue en détenue modèle. Depuis le début de la série, Taryn Manning s’est ainsi évertuée à raconter à qui voulait l’entendre qu’elle est elle aussi très spirituelle, qu’elle médite deux fois par jour et qu’elle n'a pas grandi dans un environnement religieux. De là à parler d’un rôle sur mesure, il n’y a qu’un pas que l’actrice se garde de franchir. A l’image de ces propos tenus dans une interview pour Vulture : «j’ai regardé beaucoup de vidéos de guérison par la foi sur YouTube. Un grand nombre de cérémonies évangéliques. Presque toutes les nuits, je regardais des vidéos de Southern Baptists pour comprendre en profondeur comment fonctionne un Blanc du Sud homophobe et raciste. Il y a tellement de conflits moraux dans son caractère ! Cette mentalité est tellement religieuse, et pourtant, elle va à l’encontre de tout ce que Jésus a dit.» Avec juste ce qu’il faut de fantasme et de distance, Taryn Manning a ainsi élaboré un personnage savoureux, capable de déclarer avec autant d’aplomb et de folie : «elle m'a manqué de respect. Maintenant, je vais devoir la supprimer».

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Taryn Manning.

 

 

Maxime Delcourt.