Laverne Cox, égérie du mouvement trans  

 

Difficile aujourd’hui d’ignorer qui est Laverne Cox : cette actrice et productrice afro-américaine, qui a fait ses débuts grâce à la télé-réalité en produisant notamment l’émission de relooking TRANSform Me, est devenue incontournable depuis son rôle dans Orange is the New Black où elle interprète la détenue trans Sophia Burset. 

 

Propulsée par le succès de la série, Laverne Cox a connu une ascension fulgurante : sur les plateaux de télévision, avec patience et pédagogie, elle ne rate pas une occasion de défendre sa cause, comme lorsqu’elle remet poliment mais fermement les points sur les i alors que l’animatrice Katie Couric multiplie les questions intrusives et lourdes sur son corps et sa transition : «l’obsession envers la transition et la chirurgie objectifie les personnes trans. Et alors, on oublie de parler de la réalité des expériences vécues : la réalité des vies des personnes trans est que nous sommes trop souvent victimes de violence.»

 

Laverne Cox chez Katie Couric.

 

Ainsi, regrettant que le mouvement LGBT ait trop souvent sacrifié les droits des personnes transgenres, l’actrice s’est faite une mission de dénoncer les discriminations et attaques que subissent ces dernières, les femmes trans de couleur en particulier. Depuis 2013, elle planche sur le documentaire FREE CeCe, un film militant prenant la défense de l’activiste trans afro-américaine CeCe McDonald (dont la sortie est prévue en 2016).  

 

C’est en juin 2014, avec la désormais célèbre couverture du magazine américain Time "The Transgender Tipping Point" («le point de basculement transgenre»), que viendra la consécration : aujourd’hui, Laverne Cox est devenue une icône et l’un des principaux visages des mouvements transgenres et LGBT aux Etats-Unis, si ce n’est dans le monde. 

 

M. Lamar, le frère jumeau « négrogothique »

 

Ce que beaucoup ignorent cependant, c’est que Laverne Cox a un frère jumeau qui a lui aussi pas mal de cordes à son arc. Si les plus attentifs se souviendront l’avoir aperçu dans la première saison d’Orange is the New Black (il joue le rôle de Sophia Burset avant sa transition, le temps de deux épisodes), peu de gens savent que M. Lamar est avant tout un artiste doué de nombreux talents et un intellectuel engagé. Et si la ressemblance est frappante (ils sont jumeaux monozygotes, ou «vrais» jumeaux), le frère de Laverne Cox a pris un chemin tout autre. 

 

Après avoir étudié la peinture à San Francisco puis la sculpture à la prestigieuse Université de Yale, il s’est tourné vers le metal avant de devenir performeur à New-YorkAujourd’hui, son travail traite principalement de la perte, du deuil et du traumatisme au sein de la communauté noire américaine, de l’histoire de l’esclavage et de ses nombreuses conséquences. Un univers sombre et punk («négrogothique», comme il aime à le définir) et une critique sociale radicale : «Les plantations sont encore ici. Les navires négriers sont encore ici. Ils sont simplement incarnés par les prisons. Mon travail rend visible ce lien», confiait-il à Vice US en 2014

 

À Amsterdam, où nous l'avons vu jouer cet été dans l’ancien squat Vrankrijk, ses complaintes mélancoliques croisant metal et opéra (M. Lamar est un contre-ténor classique) ont plongé l’assistance dans un silence ému et songeur. Cette esthétique goth et cette imagerie troublante sont amplifiées dans ses vidéos obscures et dérangeantes : dans le clip de Badass Nigga, il y conduit des mecs blancs nus à la guillotine où il les force à lire Hegel, psalmodiant des «fuck you» de sa voix haut perchée, un fouet noir à la main. 

 

 

Si M. Lamar rejette l’étiquette gay (un terme trop blanc et trop bourgeois), il se définit tout de même comme «homosexuel pratiquant». En couple avec un homme blanc depuis plusieurs années, l’artiste s’intéresse également au désir interracial et à la masculinité noire, au lynchage et à la castration des Noirs par les Blancs. «Certaines personnes essayent de rendre le désir apolitique. On ne peut pas contrôler qui on aime mais on peut analyser pourquoi», explique-t-il, toujours à Vice

 

Les deux faces d’une même médaille

 

À Laverne, donc, la culture pop, la télé et les paillettes. À Lamar, les salles de concert punks, les références intellos et les expos d’art élitistes. 

 

Elle est aussi glamour, pédagogue et lumineuse qu’il est provocateur, complexe et ténébreux. Lui qui dit ne pas être intéressé par des rôles écrits par les Blancs, taquine sa soeur en la comparant à Beyoncé – qu’il méprise – et critique son choix de faire de la télé-réalité. Elle lui répond que c’est son rôle à elle d’utiliser comme elle peut les médias pour faire parler du mouvement trans, et surtout dénoncer les crimes commis envers les femmes trans de couleur. Il applaudit finalement ses efforts.

 

Car, malgré leurs parcours respectifs, les jumeaux restent très liés, et pas si différents qu’on ne le croit : Laverne Cox est elle aussi, par ses écrits et ses interventions, une figure médiatique d’une rare rigueur intellectuelle. Et M. Lamar lui, ne semble pas cracher sur ce moment sous les projecteurs. Malgré des stratégies et niveaux de discours distincts, on retrouve chez les jumeaux des questionnements et combats similaires. Ils sont les deux faces d’une même médaille. Comme le jour et la nuit, complémentaires et indissociables.

 

 

Matthieu Foucher.