16h40, dimanche de Pâques. Le public se presse aux portes de la MEP dans le Marais pour profiter du dernier jour de la rétrospective Bettina Rheims. A l’étage, bondé, une jeune femme brune se glisse dans la salle n°2 et se poste devant un cliché de Monica Bellucci. Sur la photo, la comédienne italienne, gainée dans une robe de cuir rouge, renverse du ketchup sur une assiette de spaghetti, un doigt dans la bouche. Regard de braise, moue lascive, caliente. «J’ai choisi cette photo car il m'a semblé qu'elle reproduisait tous les codes publicitaires actuels de manière littérale. Dans ma performance, je réinterprète cette photo en mettant l'institution au service de ma nudité», explique Deborah De Robertis. 


Celle qui a fait de la monstration de son sexe et de la nudité sa  marque de fabrique a sévi une première fois au Musée d’Orsay le 29 mai 2014 devant L’Origine du monde de Gustave Courbet (ci-dessus), puis le 16 janvier 2016 devant le tableau Olympia de Manet présenté dans le cadre de l’exposition «Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910».  Ce deuxième happening lui vaut 48 heures de garde à vue pour exhibition sexuelle. Affaire classée sans suite.

Vêtue d’une réplique en skaï et des cuissardes noires, elle dézippe sa robe, ouvre une bouteille de ketchup et s’en enduit langoureusement pour «exploser les codes des institutions culturelles». Elle se déhanche sur une bande-son signée DJ Idem Big Factory Records, ponctuée de gémissements et de rires, où sa voix scande en boucle «I Want You To Lick My Ketchup». Dans une parodie de peep-show, l’artiste luxembourgeoise s’effeuille, les seins couverts de cache-tétons strassés, au rythme des applaudissements d’un public complice convié pour l’occasion. Au sol, à quatre pattes, elle offre ses fesses en string qu’elle asperge de sauce écarlate. Un binôme de faux vigiles, de véritables armoires à glace lookées à la Men In Black, l’encadrent discrètement. «Bettina Rheims travaille sur le modèle féminin en tant que photographe, moi je travaille sur la perception de ce modèle mais en tant que performeuse. J’ai voulu montrer une certaine violence liée à l'exposition du corps nu féminin dans l'espace public. Pour connaître cette tension, il faut prendre la position symbolique du modèle nu. Il faut donc être du côté de celle qui s'expose et non de celle qui expose.»

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Soudain, de véritables gardes de la MEP fendent la foule et tentent de l’immobiliser. Extinction des lumières, ceinturage, sermons, rien n’y fait. Après quelques minutes, la sécurité du musée parvient à l’escorter péniblement jusqu’à la sortie sous les yeux des visiteurs médusés.

Sur le trottoir, même manège. Les (vrais) vigiles tentent de dissimuler la poitrine de l’artiste qui se débat et se dandine contre eux d’un air narquois. Amusés et intrigués, les badauds l’encerclent. La police arrive et finit par l’embarquer.

Une personne présente lors de son happening, probablement un membre de la sécurité de l’établissement, porte plainte contre elle pour exhibition sexuelle. «Matériellement, il n’y a pas d’exhibition sexuelle», déclare son avocat, Maître Tewfik Bouzenoune. «Son sexe n’est pas visible. De plus, son intention n’a pas été prise en compte. Sa performance ne visait pas à susciter du désir mais s’inscrit dans le cadre de la liberté d’expression artistique.»

Malgré tout, Deborah De Robertis passe 24 heures en garde à vue et comparaîtra devant le procureur le 24 mai prochain sur reconnaissance préalable de culpabilité. Cette procédure rapide permet, quand la personne a reconnu les faits, d’éviter le passage au tribunal. «Si l'on s’attache à la circulaire d’interprétation du code pénal, il faudrait que l’exhibition soit constatée par un agent verbalisateur», indique Tewfik Bouzenoune. «Dans le cas de Deborah, non seulement il n’y a pas eu de constat de police, mais en plus, les faits se sont déroulés dans un musée qui signalait que les photos exposées étaient de nature sexuellement explicite.»

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Rédigée en 1994, la loi sur l’exhibition sexuelle remplace un précédent texte relatif à l’outrage à la pudeur. Mais si l’article 222-32 du Code Pénal vise à restreindre l’infraction à un acte de nature sexuelle, il ne définit pas l’exhibition sexuelle : «les procureurs interprètent ce texte de manière très extensive et fantaisiste. Il n’y a pas de limites», déplore Tewfik Bouzenoune. «La loi doit changer, car elle se doit d’être précise en matière pénale. C’est un problème d’arbitraire, d’ordre quasi-constitutionnel. Aujourd’hui, tout et n’importe quoi relève de l’exhibition sexuelle : le militantisme des Femen, le naturisme ou la performance artistique de Steven Cohen

Quelle que soit l’issue de la procédure, Deborah De Robertis a bien l’intention de réitérer ce type de performances pour contester «le système hiérarchique du monde de l'Art. Je refuse d'attendre comme une pute sur le trottoir qu'un directeur de musée veuille bien reconnaître mon travail. De fait, ce n'est pas anodin que les artistes femmes soient aussi peu présentes dans le monde de l'Art que dans le monde politique.»

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