Plusieurs icônes d’Hollywood n’ont pas manqué de signifier leur dégoût face à cette révélation : «À tous les gens qui adorent ce film, vous regardez une fille de 19 ans se faire violer par un homme de 48 ans. Le réalisateur a prémédité l’agression. Ça me rend malade». Néanmoins, ce tweet de Jessica Chastain, ainsi que certains titres d’articles, cultivent une certaine ambiguïté.
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Une affaire ressuscitée 
Revenons-en aux faits. Dans la scène en question, devenue culte car ultra-dérangeante et osée, Paul (Brando) sodomise de force Jeanne avec une motte de beurre pour lubrifiant.
Dans une interview exclusive au Daily Mail en 2007, Maria Schneider livre son malaise : «La scène n’était pas dans le script original. La vérité, c’est que c’est Marlon qui a eu cette idée. (…) Ils me l’ont seulement dit avant de tourner la scène et j’étais très en colère. J’aurais dû appeler mon agent ou faire venir mon avocat sur le plateau parce qu’on ne peut pas forcer quelqu’un à faire quelque chose qui n’est pas dans le script, mais à l’époque, je l’ignorais». L’histoire reste alors anecdotique.
En février 2013, Bertolucci confirme pourtant les dires de la comédienne dans l’émission de télé néerlandaise College Tour et explique qu’il voulait «voir la réaction de la femme et pas de l'actrice». Il réitère ses propos lors d’une leçon de cinéma donnée à la Cinémathèque Française en octobre 2013. La vidéo, en ligne sur le site de College Tour pendant trois ans, n’émeut toujours personne. Il faut attendre le 23 novembre 2016 pour que l’affaire refasse surface et provoque un tollé.   
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Mais qui est donc responsable de ce buzz tardif et de cette résurrection ? Deux jours avant le 25 novembre, Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, une ONG
espagnole nommée El Mundo de Alycia exhume un montage de la vidéo en question accompagné de ce message : «Bien que cette interview date de plusieurs années, elle n’a eu quasiment aucune répercussion sur les réseaux sociaux ou dans les médias. (…) Nous nous demandons comment c’est possible qu’une affaire aussi grave n’ait pas été connue de l’opinion publique et dénoncée. Malheureusement, il s’agit d’un nouvel exemple limpide des violences de genre auxquelles les femmes sont confrontées au quotidien, sans aucune conséquence». C’est parti. L’effet boule de neige opère en un battement de cils et l’information se retrouve à la une de la presse internationale. Et là, c’est la confusion totale.

Viol ou pas viol ?
Les titres de certains articles, comme ceux des Inrocks ("Dernier tango à Paris : Bertolucci reconnaît avoir planifié le viol de la comédienne"), de Gala ("Scan­dale – Marlon Brando et Berto­lucci ont programmé le viol de Maria Schnei­der"), du Parisien ("Dernier tango à Paris : Bertolucci et Brando ont planifié le viol de Maria Schneider") ou de La Dépêche ("Le Dernier tango à Paris : Bernardo Bertolucci avoue avoir planifié la scène du viol à l'insu de Maria Schneider"),  laissent entendre qu’il s’agit d’un «vrai» viol avec pénétration non consentie. Cependant, en 2007, l’artiste indiquait s’être sentie «un peu violée», «humiliée» par la séquence, et que «même si ce que faisait Marlon était simulé, mes larmes étaient réelles». Des faits qui s’apparentent à une agression sexuelle, un abus de pouvoir et de la manipulation... et non à un viol stricto sensu.


«Il faut savoir qu’elle avait 19 ans au moment du tournage, ne pouvait pas se défendre psychologiquement, était dominée physiquement pendant toute la séquence et aussi socialement par Marlon Brando, ce qui ajoute au côté monstrueux de l’affaire»analyse la journaliste cinéma Marie Sauvion. «Elle s’est sentie violée, et c’est ça qui compte. Mais ces informations contradictoires ou déformées sont tracassantes. On ne comprend pas bien si c’est vraiment un viol. S’il s’agit d’une simulation, ça signifie qu’on n’est pas dans un snuff movie. Je ne veux surtout pas minimiser ce qu’elle a vécu, mais les mots ont un sens et il est important de ne pas l’oublier.»

Dans un communiqué, le réalisateur italien réagit aussi à la polémique : «Certains ont pensé et pensent que Maria n'avait pas été informée de la violence subie (dans la scène). Faux ! Maria savait tout parce qu'elle avait lu le scénario où tout était décrit. La seule nouveauté était l'idée du beurre. (…) Le sexe est (presque) toujours simulé au cinéma. Ces gens pensent sans doute que lorsque John Wayne tire sur quelqu'un dans un film, cette personne meurt réellement». Maria Schneider, décédée en 2011, et Marlon Brando, décédé en 2004, ne pourront pas nous éclairer sur le sujet. 
Quoiqu’il en soit, la comédienne a gardé des séquelles indélébiles de ce tournage, qui l’a plongée dans la drogue, la dépression et l’a vaccinée des scènes de nu pour le restant de sa carrière.
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Des personnages féminins à poil ou en détresse
Hélas, ces pratiques perverses sont monnaie courante dans le cinéma. Et les exemples d’abus de pouvoir et de harcèlement de réalisateurs envers des comédiennes ne datent pas d’hier. «Il y a beaucoup de réalisateurs qui poussent les actrices et les acteurs à bout pour obtenir ce qu’ils veulent», explique Marie Sauvion. «C’est très difficile de refuser une scène ou d’oser dire non une fois que tu as signé pour un film.»
Si vous bossez chez Darty, il y a peu de chances que votre chef vous mette une tarte et s’en tire sans sanction avec un simple «je voulais qu’elle soit plus crédible». Mais au cinéma, où la frontière émotionnel/professionnel est si ténue, tout est permis. Et oui, pourquoi ce milieu serait-il épargné par la domination masculine et notre bonne vieille culture du viol, rampante et si bien assimilée ?
On rappelle par exemple que les actrices gagnent en moyenne 30,4% de moins que leurs homologues masculins (CNC, 2014) et que seuls 26% des personnages féminins à l’écran ont plus de 40 ans. On notera aussi que 26% de comédiennes effectuent des scènes nues ou partiellement nues, contre 9,4% de comédiens, et que 28,8% portent des vêtements aguichants et ostensiblement sexuels (7% chez les hommes). Pire, dans les bandes-annonces, dans 92% des cas, la voiture est conduite par un homme et dans 70% des cas, les cris de détresse sont émis par une femme. De quoi poser le décor.

Le schéma de la domination
Parmi les réalisateurs-satyres, on retrouve donc Henri-Georges Clouzot, qui avait déjà lancé la mode de la maltraitance d’actrices avec Brigitte Bardot en 1960. Dans son film La Vérité, le personnage de Bardot, Dominique Marceau, fait une overdose de somnifères. Rien de tel que de gaver la comédienne de pilules, prétextant qu’il s’agit d’aspirine, pour obtenir une scène au poil (qui s’est soldée par un lavage gastrique pour BB) (Brigitte Bardot, Initiales B.B., Éditions Grasset, 1996). Il avait aussi l’habitude de la pincer, de la gifler et de lui écraser volontairement les pieds pour qu’elle soit bien crédible dans sa rage. À l’époque où les femmes ne peuvent pas ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari - ou divorcer -, vous imaginez bien que tout le monde s’en contrebalance.
ob_6c5d92_1960-bardot-et-clouzot-la-verite-blog-bagnaClouzot et Bardot sur le tournage de La Vérité

Alfred Hitchcock, désormais autant célèbre pour ses chefs-d’œuvres que pour ses fixettes psychopathologiques sur les comédiennes qu’il embauchait, n’a pas non plus épargné Tippi Hedren sur le tournage des Oiseaux en 1963. Obsédé par la jeune femme, il laisse libre cours à ses impulsions sadiques : jets d’oiseaux au visage, coups de becs et écorchures en évitant in extremis un œil crevé - tout ça pour rendre le film plus réaliste, bien sûr.
Pour sa part, à l’issue du tournage de Dancer in the Dark en 2000, Björk accuse Lars Von Trier de l’avoir manipulée émotionnellement : «ce qui m’a le plus bouleversée en faisant ce film était la cruauté avec laquelle Lars s’est comporté avec la femme avec laquelle il travaillait», écrit-elle sur son site. L’intéressé rétorque que l’artiste lui posait régulièrement des lapins («c’était comme avoir affaire à des terroristes»), ce qui semble justifier de la traiter comme une chaussette sale.
e857c94a15ea38c246f6d46b2d2d4bbdCatherine Deneuve, Björk et Lars von Trier sur le tournage de Dancer in the Dark

Après un tournage houleux et conflictuel avec Nicole Kidman sur Dogville en 2003, le réalisateur danois avoue exiger que les comédiennes «se soumettent» à lui : «oui, elles se soumettent. Je pense n’avoir abusé de personne, mais je pourrais bien sûr. Et je pourrais être tenté aussi. Mais je ne crois pas l’avoir été». Docteur ?
En 2007, c’est Megan Fox qui subit la tyrannie de Michael Bay dans Transformers : «il est comme Napoléon et veut créer cette réputation démente de mec fou et infâme. Il veut être comme Hitler sur ses plateaux, et il l’est. C’est un enfer de travailler pour lui».
Enfin, en 2013, on commence à prendre un peu plus au sérieux les violences faites aux actrices. En promo pour le film La Vie d’Adèle, Léa Seydoux dénonce le comportement d’Abdellatif Kechiche. Elle dresse le tableau d’un tournage «horrible» et humiliant avec harcèlement moral, non-respect du Code du Travail et scènes de sexe interminables : «nous nous sentions comme des prostituées».
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Kechiche, quant à lui, se dit «humilié et déshonoré» par les propos de la comédienne
 et se planque derrière ses méthodes de travail particulières : «je n’oblige personne à adhérer à ma façon de travailler. Tout réalisateur possède ses propres exigences. En ce qui me concerne, les comédiens doivent incarner des personnages plus que les jouer».
«Léa Seydoux était déjà à un stade de sa carrière où elle était protégée par un agent et était déjà beaucoup plus célèbre que Maria Schneider face à Brando et Bertolucci», juge Marie Sauvion. « Je ne sais pas si ce serait différent aujourd’hui, mais j’aimerais croire que les choses ont changé.»
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