Comprendre Yum Yum Yum Yum Ya, premier et unique album de Naffi, nécessite de prendre la mesure du paysage musical au moment de sa sortie en 1982. À l’époque, c’est bien simple, l’industrie connaît tous les extrêmes : il y a tous ces indie-rockeurs en pardessus noirs qui commencent à faire frétiller les sous-vêtements de la presse spécialisée, tous ces groupes qui, toutes guitares en avant, avalent le micro et crachent leurs paroles un tantinet morbides (Iron Maiden, Black Sabbath, Alice Cooper) ; il y a Grandmaster Flash, dont le Message vient perturber les charts avec un son tout en groove ; enfin, il y a la dernière apparition publique d’ABBA, ou encore la sortie de l’immense Thriller de Michael Jackson.

C’est donc dans ce paysage musical plus éclaté que le minou d’une prostituée que débarque Naffi, une de ces entités qui semblent cultiver le mystère avec un certain plaisir. Jugez plutôt : en l’espace de quatre ou cinq ans, le duo formé par Brenda (chant, percussions, synthés) et Jerry Kenny (chants, basses, guitares) s’est tour à tour nommé The Naffi’s, Naafi Sandwich, Naffi-Locksman, Brenda and The Beachballs, avant de finalement opter pour "Naffi" le temps de ce Yum Yum Yum Yum Ya impossible à identifier. Alors certes, ce n’est pas un critère suffisant pour justifier sa qualité, mais il est en tout cas révélateur de son ambition de ne pas être une énième redite des tendances de l’époque. En clair, le duo de la Merseyside débarque ici avec un album redoutablement varié, souvent étrange à se prendre la tête entre les mains, bizarrement plus avant-gardiste que n’importe quel disque de The Residents.

Plus bancal également, mais ça se comprend aisément quand on sait que Brenda et Jerry Kenny (alias Poly Rhythm et Sir Freddie Viaduct) ont, depuis la fin des années 1970, tenté d’investir la musique psychédélique, la noise, l’afro-rock ou encore la musique expérimentale. Une approche de la composition pas nécessairement orthodoxe, mais diablement séduisante et qui colle parfaitement au système D consciencieusement mis en place par les Anglais. Après tout, leurs productions, gorgées de synthés étranges et de voix trafiquées, ont toujours été publiées via des labels indépendants ou en autoproduction (Rum Records ou Naffi Productions, notamment), et ce Yum Yum Yum Yum Ya n’échappe pas à la règle : jamais, d’ailleurs, la musique de Naffi n’a été aussi libre.

Il y a bien des moments un peu monomaniaques, de brèves instants où le disque bégaye en alignant des morceaux jumeaux, mais il a le mérite de déployer, avec beaucoup de générosité, un paysage sonore ultra-varié qui explore en toute décontraction la passion du duo pour le dub (The Scream, Slow Train To Viaductsville), le post-punk (Everyday Just Another Dream et son chant guilleret, proche de ce que l’on peut entendre sur l’EP sorti sous l’alias Naafi Sandwich), la pop légère (Moonbeams), le free jazz (Blues For Toxteth) ou encore les mélodies aussi bordéliques et absurdes que cette pochette.

Autant dire que Brenda et Jerry Kenny, qui dit avoir composé le premier «single de punk-R'n'B» en 1962, se fichent complètement de se faire respecter de leurs pairs ou de la presse rock. Ce qu’ils recherchent ici, c’est le plaisir, simple, absolu. Le plaisir de ces mélodies qui ne dépassent que très rarement le stade des trois minutes. Le plaisir de composer des morceaux aptes à rendre chèvre n’importe quel disquaire – quand Brenda décrit ces quinze compositions comme de «l’électro-pop-doowop», Jerry, lui, en parle comme du «rockabilly dub pour dancefloor surréaliste». Le plaisir, enfin, de s’ouvrir continuellement aux nouvelles rencontres. Suite à Yum Yum Yum Yum Ya, le duo se met ainsi à produire différents groupes de Liverpool tandis que Brenda pose quelques notes de synthés sur les disques de Wah! et d’It’s Immaterial. Comme ça, à la cool, sans se prendre la tête. Après tout, comme disait Jerry, «si tu y prends plaisir, c’est que le travail a été bien fait».