Avec huit nominations aux Oscars, Moonlight est le premier film majeur à aborder l'homosexualité depuis Brokeback Mountain en 2005. C'est un film indépendant, qui n'a rien à voir avec le budget du film d'Ang Lee, mais l'angle est le même : celui d'une sexualité qu'il faut cacher, surtout dans un milieu social défavorisé. Réalisé par Barry Jenkins avec une équipe d'acteurs très réduite, c'est un film qui brille par sa photographie multicolore, brillante, qui met en valeur un quartier banal de Miami. On pense à Terrence Malick. Le sujet central est comment survivre quand les parents ne sont pas là pour accompagner l'enfance d'un garçon frêle et inquiet. Le contexte de la mère célibataire et du père absent est l'un des drames de la culture noire - Lemonade de Beyoncé évoque souvent le rôle de la femme noire qui doit élever seule ses enfants. L'un des rares moments heureux du film survient lorsque Juan montre à Chiron comment nager, un symbole à plusieurs niveaux : la peur que suscite l'océan quand on est enfant, la confiance que l'on doit accorder à celui qui vous tient dans les vagues, l'admiration physique pour un adulte qui pourrait être, lui aussi, un prédateur. On ne sait pas vraiment pourquoi Juan s'intéresse à ce kid, on sent bien qu'il se reconnaît en lui et tente de l'aider, mais l'on redoute qu'il ait un motif caché, peut-être même pervers.

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Les critiques françaises de Moonlight ont du mal à comprendre la culture noire du Down-low, cette manière de vivre son homosexualité en prétendant être hétéro, surtout dans la communauté noire ou latino où l'homme a une obligation de reproduire le rôle de l'homme dominateur, viril, idéalement thug. Ce déterminisme social et sexuel est pourtant très proche du DL hexagonal qui s'applique aux beurs des banlieues, ce qui donne à ce film une dimension universelle. Popularisée dans les années 90 par les chansons de TLC ou R.Kelly, la culture du Down-low est underground ; elle s'est développée en marge de la culture LGBT à partir de sites internet généralistes comme Craigslist ou d'applis de drague réservés aux Noirs, de fêtes privées et de sexclubs où peu de Blancs ont accès. Ils ont souvent une relation affichée avec une femme pour rassurer la famille et l'entourage. Dans cet article déjà ancien du New York Times, un témoin confirme : "on sait qu'il y a des rappeurs noirs gay, des athlètes noirs gay mais ils sont tous on the Down-low". Alors quelle est la différence entre le placard et le DL? "Quand on est au placard, on est seul. DL est une version plus sexy du placard." Il y a une certaine liberté dans le fait de refuser de se plier aux exigences de la société sur l'identité ; c'est vivre sans avoir à s'expliquer sur sa vie intime.

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Devenu adulte, Chiron devient Black et reproduit naturellement le fonctionnement de Juan, le père qu'il n'a jamais eu. Son corps est devenu fort, comme un Luke Cage indestructible. Il conduit une voiture de pimp, il a des brassières en or qui recouvrent ses dents, il est parvenu à se créer une image qui cache parfaitement son homosexualité. Dans un monde qui refuse son identité, il a choisi une virilité silencieuse, prolongement de sa timidité adolescente. C'est un homme que l'on admire mais qui ne sait pas discuter. Il a tellement peur de se trahir par les mots qu'il ne dit presque rien. C'est une biche cachée dans un corps de bodybuilder ; toujours vierge, il ne connaît pas le contact physique et il reste un sujet de mystère pour les rares personnes de son entourage. Bref, il n'est pas complet - il est tout le temps dans le self-control, et il utilise la musique qu'il écoute pour exprimer ce qu'il ressent. Cette timidité sexuelle est d'ailleurs relevée dans l'article du Guardian, qui se demande si ce film aurait eu le même succès si une scène d'amour masculine avait été montrée. Personnellement, j'ai aimé la pudeur de ce film et le romantisme urbain qui en découle.

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Moonlight est l'un de ces films indépendants qui mérite d'être encouragé dans sa carrière face aux grands blockbusters des Oscars. Le New York Times se demande si c'est le meilleur film de 2016. C'est le premier long métrage qui traite de l'homosexualité dans la communauté afro-américaine avec une telle économie de mots. En soi, ce film ne tient pas particulièrement un argumentaire pro-gay (d'ailleurs, le terme "gay" n'est prononcé qu'une seule fois) ; il se pose simplement en tant qu'illustration de l'homophobie ordinaire, agressive, souvent intériorisée, dans un environnement où la faiblesse est signe d'échec. Il faut être fort, absolument. Du porno au rap, l'homme noir doit régner suprême et cette obligation est source de complexes. Du reste, voilà aussi pourquoi le succès de Franck Ocean a pris une telle importance ces dernières années. La décennie actuelle est celle d'une ouverture. L'histoire de Moonlight en est un symbole puisqu'elle finit bien. Ce n'est pas un happy-end classique, c'est surtout une forme de soupir de soulagement, comme Waiting To Exhale.