À ce stade, je dois vous préciser que je travaille pour le site web de Glamour, pour qui j’écris des articles sexo, et je n’ai ni envie de me la jouer ingrate, ni de mordre la main qui me nourrit. Aujourd’hui, le féminin en ligne fait partie des rares médias qui payent décemment, rubis sur l’ongle, me laissent écrire sur des sujets légers avec recul ou facétie et parfois aborder de vraies questions de société, l’air de rien.

Cela étant dit, je ne connais pas Céline Perruche, nouvelle rédactrice en chef de la version papier, qui officiait préalablement chez Lui, dirigé par Frédéric Beigbeider (la parfaite matérialisation de la raison d’être des féministes), lui-même récemment remplacé par Frédéric Taddéi. Ironie du sort, elle succède à Erin Doherty, devenue rédactrice en chef de Elle.

couv glamour

Cette semaine, donc, je tombe sur l’édito de Glamour sobrement intitulé «On peut être blonde et féministe». Dès le titre, les bras m’en tombent, mais je ne suis pas au bout de mes surprises. On entre direct dans le vif du sujet en opposant «militantes intelligentes et déterminées» que sont «Elisabeth Badinter, Simone Veil» et «Françoise Giroud» aux «Chiennes de Garde, qui montraient les dents avec rage à chaque insulte sexiste prononcée dans l'espace public. L'homme érigé en ennemi public numéro 1, crucifié à coup de mots aussi violents que leurs attaques, au point de nous mettre mal à l'aise. #notinmyname.» Pour la sororité, on repassera. Outre ce sexisme cuisant, bel exploit que de faire une vague analogie entre des activistes féministes et des terroristes. Car pour rappel, le hashtag #notinmyname a initialement été lancé par le collectif britannique Active Change Foundation pour répondre aux crimes de l’État islamique et s’en démarquer. Mais comme le dit l’autrice, «le pire était à venir.»

C’est au tour des «blogueuses, instagrameuses» de prendre cher, présentées comme des femmes «en mal de sujets et de followers, féministes auto-proclamées et théoriciennes à la petite semaine». Je ne suis pas psy, mais il me semble que ça s’appelle une projection. Entre la rédactrice en en chef de Glamour et des blogueuses, qui vit vraiment mal de s’autoproclamer féministe ? Vous noterez ce délicat mépris de classe, qui permet de soulager sa conscience avec classe. Belles valeurs, bien féministes. Et pardon Céline Perruche, mais tu as bien de la chance que je m’appelle Bouton, parce que la blague facile et discriminante sur ton blaze me démange grave, avec métaphores filées de volatiles et tout le toutim. Mais j’aime trop les animaux et suis trop attachée à certains principes que je me suis fixés pour y céder - sûrement un travers de féministe psychorigide hargneuse.

edito glamour

L’édito se poursuit avec une description de l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani (en couv’ du mag avec le titre «Cool & féministe»), qualifiée de «souriante», «douce», «une fille à qui on aime ressembler», qui incarne «un féminisme dénué d'agressivité», et est «trop amoureuse des hommes pour vouloir les dominer.» Nous tenons là tous les ramassis de clichés que les féministes se prennent dans les dents. Contrairement à Leïla Slimani, qui est une bonne et gentille féministe racisée-mais-pas-trop, les Chiennes de Garde & Co. sont renfrognées, moches, agressives, misandres et mal baisées (l’un étant la conséquence de l’autre). On nous fait rêver avec cette «fille sans revanche à prendre, dont l’engagement ne se mesure pas à la longueur des cheveux (oui, on peut être féministe, épilée, bien habillée, avec des cheveux longs et même blonds).» En tant que blonde, je suis bien d’accord ! Pendant des années, j’ai tenté de renier mon origine capillaire et de la camoufler pour paraître plus crédible. Avec une tête de cis, 100% Made in France, c’était le calvaire. Tiens, ça me donne une idée pour un prochain édito, «La souffrance des blondes, blanches aux cheveux longs». Ah mais merde, je n’ai pas d’édito !

couv elle

Dépitée, je me rabats sur Elle. Et là, aussi, ça vaut son pesant de cacahuètes. Dans son édito, Erin Doherty nous confie qu’elle a longtemps été «une féministe complexée. Et du coup silencieuse». Je te comprends choupette, moi aussi j’ai longtemps été antiraciste, mais ça fait seulement deux semaines que j’arrive à le dire. Toute cette pression, cette culpabilité, cette peur d’être stigmatisée. Mais depuis que des flics ont violé un jeune Noir avec une matraque, je me dis que c’est vraiment pas cool le racisme.

Si la rédactrice en chef est restée paralysée par sa pudeur politique, c’est notamment parce qu’elle était «convaincue que le féminisme était obligatoirement usant. Néanmoins bien opportuniste…». 19 % d’écart de salaires entre femmes et hommes, 27% de femmes à l’Assemblée Nationale, 26% au Sénat, 16% de maires, 36% à la télévision, une seule femme à la tête d’une entreprise du CAC 40, une unique Palme d’Or en 70 ans de Festival de Cannes, une parité pastiche au gouvernement avec 0 femme aux postes régaliens, tous ces chiffres que nous féministes utilisons pour servir nos intérêts ! On râle aussi parce que les meufs se farcissent 72% des tâches ménagères et que 80% d’entre elles subissent du sexisme au travail, tout ça parce que nous sommes des connasses d’attentistes. Mais alors pourquoi ce besoin impérieux «d’en être» et de rejoindre nos rangs ?

Pendant que les féministes «de terrain» font tout le taf', l’archétype de la femme selon Erin Doherty aime s’encanailler et montrer qu’une fois qu’elle a «posé son café latte, enfilé (ses) Nike», elle aussi a une sacrée paire d’ovaires. Elle n’hésite pas à descendre dans la rue avec la plèbe, à se frotter à des gens pas-comme-nous, qui ont la gale ou même pas la fibre chez eux. Plus rock'n'roll que Guillaume Canet et mieux qu’une veste matelassée bleu marine, battre le pavé, c’est le dévergondage adrénalique assuré.

edito elle

Du coup le 21 janvier, Erin a vécu son dépucelage de manif' à la Women’s March du Trocadéro «sans pancarte, sans trompette.» C’est un peu con d’avoir oublié le buccin parce que c’est LA condition sine qua non pour être adoubée féministe. Moi je suis plus cornemuse, mais après chacune prend l’instrument à vent qui lui correspond parce qu’on est pro-choix, t’as vu.

Honnête, elle finit par avouer que son «slacktivisme (la) pousse, de temps en temps, mais sans forcer, non loin de (son) canapé, à poster ici et là un mantra féministe, un like, ou à partager sur Facebook un article faisant avancer la cause.» La révolution se fait sur ta fanpage, tu es une Anonymous en fait ! Respect. Mais, si tu vis très bien ce «féminisme occasionnel, dilettante, light, cool (…) dont les études montrent qu’il est utile», soudain, le doute te submerge : «suis-je assez féministe si je ne sors pas les griffes systématiquement à la première inégalité hommes-femmes ?». Non, là tu es juste antiféministe, comme depuis le début de ton édito. «Suis-je assez féministe si je considère comme quasi-orgasmique qu’un homme me tienne la porte, tire la chaise avant que je m’assoie ?» Toujours pas. Là, tu perpétues le cliché des féministes harpies prêtes à couper le premier testicule qui passe. «Suis-je assez féministe, si parfois (aveu honteux), je juge les autres femmes sur leurs vêtements ?» Ça dépend, juges-tu également les hommes sur leurs fringues ou réserves-tu ce traitement de faveur à tes amies les femmes ? Ne te bile pas, Erin, on a toutes nos contradictions. Mais être féministe c’est aussi les questionner sans cesse, les déconstruire, les dépasser, ou les accepter et les expliquer.
Tshirt Dior

Finaudes (ou opportunistes ?), les rédactrices en chef de magazines féminins ont bien compris que la société et leur lectorat évoluaient. Aujourd’hui, il y a de grandes chances qu’une féministe en herbe sommeille en chaque lectrice de Elle. Et mesdames, si Dior a osé le T-Shirt 86% coton, 14% lin à 550 boules, au slogan pompé sur le titre du TedX et d’un livre de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, pourquoi ne pas oser le féminisme vous aussi ?

Sachez toutefois que nous ne sommes pas dupes. Et toutes vos poignantes tentatives de prendre le train en marche ne nous feront pas oublier des années d’articles culpabilisants pour les femmes, prônant une image monolithique d’une féminité hétéronormée, blanche et anorexique, ou votre suprême fashion police toujours là pour nous rappeler que ce n’est pas en étant sapée comme un sac qu’on va pécho le pervers narcissique star-beau-gosse-du-moment, une meuf dépressive, ou même une chaise.

Quand on lit ces éditos, on pense bien sûr à toutes les féministes au front, dans l’ombre, qui foutent les mains dans le cambouis, où vos ongles moralistes n’ont jamais trempé. On pense à la sueur, l’énergie, le temps, la frustration, les empiétements, les sacrifices choisis, qui parfois ne payent pas. On pense à toutes les copines, militantes, bénévoles, étudiantes, chômeuses, ostracisées au boulot parce qu’étiquetées pète-burnes de service, placardisées, qui se cognent la gueule au plafond de verre à en pisser le sang, qu’on a conchiées pendant des années, en les traitant d’hystériques, de frustrées de la chatte, de névrosées, de thons ou de grosses putes sur les internets. Parce que mesdames, ce n’est pas vous qui vous mangez du troll haineux et des menaces de viol quotidiennes sur les rézosocios, alors merci de jouer les héroïnes pour nous. 

Et face à vous qui vous revendiquez de Maya Angelou, j’ai envie de citer Chimamanda Ngozi Adichie, qui, dans une récente interview au Guardian déclare : «s’il vous plaît, est-ce que les gens peuvent arrêter de me dire que le féminisme est sexy ? Parce qu’il ne l’est pas. Honnêtement. (…) Je peux vous dire que je vendrais beaucoup plus de livres au Nigéria si je disais que je n’étais plus féministe».

Sur ce, je file à Belleville retrouver mes copines grosses, moches, poilues et frustrées. On va cisailler de la coucougnette avant de rentrer poster des photos sur nos Instagram miteux et nos blogs opportunistes. Passez nous voir, on boira des café latte et on rigolera en coiffant nos cheveux blonds. Parce que c’est vraiment trop cool d’être féministe.


Illustration animée :  Scae.