En 1985, ma première chronique musicale pour le Gai Pied s'appelait "BPM". Pour convaincre Hugo Marsan, l'un des rédacteurs en chef, mon pitch de séduction était simple : ce n'était plus possible de se cantonner au rock alternatif et à la variété pour décrypter la culture gay. Au contraire, j'avais l'absolue conviction que le vrai outil du changement social sur les gays était né dans la soul, la disco, le funk - bref, des musiques noires. J'ai ainsi abordé ma carrière professionnelle avec un esprit de vengeance car je détestais de toutes les fibres de mon corps la "chanson française". D'ailleurs, mon premier vrai article dans le Gai Pied fut publié dans un numéro qui avait pour couverture Jean Guidoni. Tout un symbole. Je me battais à l'intérieur des pages contre la musique représentée en première page. Une décennie plus tard, quand la French Touch est arrivée, je me suis renfrogné quand certains DJ's comme Guido Minisky (que j'aime pourtant beaucoup !) ont commencé à jouer du Mort Shuman et du Nino Ferrer. Je comprenais l'attrait, mais je leur disais : "tu n'as aucune idée du traumatisme que c'était de grandir en France dans les années 60 avec toute cette merde".

En 1985, très peu de gens connaissaient le sens de "BPM", c'est à dire beats per minute (l'unité de tempo de base utilisée dans toute la musique électronique, ndlr). Toutes les semaines, j'achetais religieusement Record Mirror quand j'allais à Londres ou à la boutique New Rose du Quartier latin. Les critiques de dance music étaient souvent accompagnées du nombre de BPM pour décrire plus simplement leur rythme ; et comme j'ai toujours eu un faible pour les acronymes, c'est devenu l'une de mes signatures dans les chroniques musicales de Libé, à partir de 1989. Pour moi, le BPM était le cœur de la house, son sens caché, la beauté de son mystère, le signe de ralliement de ses adeptes. Très vite, les boutiques de disques et les clubs ont repris ce nom, et quand on cherche "120 BPM" aujourd'hui sur Google, une multitude d'associations, d'entreprises et de références culturelles surgissent - le film de Robin Campillo désormais en tête.


Il y a 30 ans exactement, 1987 fut la plus belle année de ma vie. Premier voyage à New-York, premier grand amour de ma vie, premiers grands clubs de Manhattan, premiers ecstas, découverte d'ACT UP (la version américaine de l'association qui inspirera la mouture française deux ans plus tard, ndlr). Le hip-hop atteignait son premier sommet et la house perçait enfin en Europe. J'ai raconté cette histoire mille fois, et je suis désolé de revenir encore et toujours sur ce moment pour les nouvelles générations qui n'étaient pas nées quand j'ai fait pour la première fois le lien entre la continuité de la dance music (soul + Philly soul + disco + électro + Hi-NRG = house) et la continuité des luttes transversales (mouvements des droits civiques américains + droits LGBT = lutte contre le sida). C'était une telle évidence dans ma tête - et puis les trois personnes qui ont fondé Act Up à Paris étaient des journalistes, et tous les trois amoureux de house. Il était donc normal que notre groupe développe la fusion entre le militantisme et la musique de club. Après tout, la house était la musique montante de son époque, et Act Up avait besoin de rejoindre cet appel d'air. Nous étions un tout petit groupe, mais la house y était déjà très influente, surtout à travers le contenu lyrique des premiers disques de Marshall Jefferson, Larry Heard, Joe Smooth et CeCe Rodgers. Cette amitié entre les peuples et les ethnies, c'est ce dont nous rêvions dans ce combat ; le refus de l'exclusion du sida était le même que le refus du racisme.

Dès le début donc, Act Up-Paris a été associé à la house, paradoxalement beaucoup plus que notre modèle, ACT UP à New-York. Nous étions le groupe parisien qui cherchait à incorporer tous les mouvements ascendants de son moment : le design, la mode (grande production de T-shirts dont le graphisme est encore aujourd'hui efficace), la désobéissance civile. Quand on organisait une soirée de soutien, c'était surtout dans un club comme le Queen (le grand club des Champs-Élysées historiquement gay, ndlr). Bien sûr, il y eut beaucoup de groupes de rock qui soutinrent Act Up, et puis il y eut la générosité de Barbara. Mais l'angle musical véritable d'Act Up, c'était la house et la pop anglaise de Bronski Beat. Nous étions proches de F.Com, de Geneviève Gauckler, de Loïc Prigent. La house accompagnait les crémations des militants au Père-Lachaise, elle parlait aux gays séropos dans les clubs new-yorkais, elle était le rythme qui ralentit dans le cœur des malades, et son évolution au cours des années 90 s'est effectuée en complet parallèle avec la course pour des trithérapies qui pourraient enfin sauver ceux qui étaient touchés. Pour moi - et je l'ai répété mille fois aussi -, le sommet de la house est atteint en 1995, au moment de la création du magazine Têtu, avec les disques de Frankie Knuckles de la même année. Un tel exercice de dramaturgie musicale, c'est ce que l'on essayait de réussir dans nos actions militantes les plus grandioses. On se disait : "si l'on peut être aussi folles dans la musique, faisons-le dans le militantisme !". Et ça marchait.

120
Dans le film de Robin Campillo, mon personnage donne à Arnaud Valois une cassette avec des morceaux choisis. C'est ainsi que j'adressais des lettres d'amour à mes boyfriends ou à mes amis, ou quand j'essayais de draguer les beaux mecs à Act Up. Une technique de drague rarement victorieuse, mais elle montrait l'effort de raconter une histoire romantique sur les deux faces d'une cassette de 90 minutes. Je suis vraiment reconnaissant à Campillo d'avoir mis la house au centre de son film. C'est l'une des multiples manifestations du respect pour le contenu militant de cette association de lutte contre le sida. Quand l'un des membres historiques d'Act Up, Hervé Robin, a inventé le célèbre slogan "Sida is Disco", c'était une association de termes si opposés qu'il a automatiquement décrit l'incohérence et la justesse de nos actions : gentil à l'intérieur, méchant à l'extérieur (et souvent aussi l'inverse). Le sida faisait peur, la disco était joyeuse : cet oxymore est devenu le prolongement du premier slogan du militantisme sida, "Silence = Mort", qui paraît si évident aujourd'hui alors qu'il nous a fallu l'expliquer pendant plusieurs années. Le silence était alors l'invisibilité des malades du sida, l'impossibilité de se défendre.

Avant de voir le film, j'espérais que Campillo ne serait pas trop dark dans son utilisation de la house. Sa collaboration avec Arnaud Rebotini aurait pu glisser dans ce sens. Mais 120 battements par minute est aussi conçu pour créer un moment de retrouvailles. Envers l'histoire de ce groupe oublié, mais aussi entre les militants, qui se sont dispersés après les victoires obtenues contre le sida. La musique du film est joyeuse mais jamais cheesy (même si j'aime le cheesy, hey oh !), et Arnaud Rebotini a joué à fond la retenue dans sa vision de la house des années 90, celle qui accompagne l'intrigue du film. On en a parlé après la projection à Cannes où il a mixé face à la mer - c'est un homme adorable, le genre d'hétéro que je préfère désormais à la majorité des gays qui ont tendance à me faire chier.

Mais ce film pourrait changer beaucoup de choses dans la transmission de l'histoire sida. J'attends déjà la prochaine génération de kids LGBT qui, il me semble, grâce à ce film, seront plus curieux de leurs origines et de leur passé. Les retrouvailles que ce film inspire, ce sont celles que j'attends depuis des années dans un combat que beaucoup trouvent désespéré - celui pour l'intégrité de la cause homosexuelle et du respect que nous nous devons dans tout ce que nous faisons, dans le sexe comme dans tout le reste. 120 BPM nous rappelle ce que nous devons à nos héros disparus, et aux chansons de 1995 qu'on n'ose plus écouter car marquées par trop de douleur. Nos vies ont été marquées par une épidémie atroce, nous avons tous été marqués au fer rouge, mais le temps est venu de nous réjouir. Le cinéma vient de nous offrir un grand prix à Cannes.

Et c'est historique.