Heureusement que l'amour peut se définir par ses actes. Amour : voilà le mot le plus utilisé par tous les poètes, écrivains et dramaturges de la planète depuis cinq mille ans, et dont on ne trouvera jamais deux personnes pour partager la même définition. Et c'est là où Aziz Ansari est intelligent. Aziz qui ? Aziz Ansari, acteur de Parks and Recreation, et particulièrement connu outre-Atlantique pour ses stand-ups (il est devenu en 2014 le septième humoriste à jouer à guichets fermés au Madison Square Garden) traitant de l'amour. Sauf que le jeune homme de 34 ans ne se contente pas de balancer quelques vannes. Non. Il lit les SMS de son public. Il décortique. Analyse. Il veut comprendre comment s'exprime notre soif d'amour. Ce besoin qui semble apporter autant (voire plus) de douleur que de bonheur. Et comme Aziz Ansari ne semble pas être homme à faire les choses à moitié, il a fait appel à des spécialistes : sociologues, psychologues, artistes... Et puis il a parcouru le monde. Créé à chaque fois des groupes de paroles. Il a écouté, partagé, recoupé... Et il a pondu : Modern Romance. L'étude la plus complète et la plus accessible sur la recherche d'amour de la Génération Y et des millenials (des moins de 40 ans en fait, mais on voulait faire hype).

On y trouve tout. L'impact énorme de la technologie, par exemple. La comparaison entre la génération d'après-guerre, capable de vivre une vie heureuse avec un partenaire choisi en cinq minutes, et notre génération, jamais heureuse malgré des possibilités étendues à l'infini. Justement : quand tout devient possible, la perfection est à portée de main ; et quand la perfection se dresse comme une promesse, pourquoi s'arrêter ? Se satisfaire ? Aziz Ansari compare cela avec la moindre réservation de restaurant qui prend désormais une bonne heure. Il faut lire les commentaires, analyser les notes, détailler les menus... tout ça pour obtenir le repas parfait. On pourrait aussi parler de la personne qui se retrouve devant un dressing bondé et ne sait (ne peut ?) choisir. Pourquoi Steve Jobs, Barack Obama ou Mark Zuckerberg ont-ils décidé de s'habiller toujours de la même façon, selon vous ? 
Tout cela souligne un problème fondamental. Un problème de sémantique. L'amour n'a jamais été un souci ; c'est le couple qui en est un. L'engagement. Le vivre à deux. La cristallisation de l'une des dissonances les plus puissantes de l'être humain : le besoin de l'autre et la soif d'indépendance. La soif de la liberté et l'instinct d'aliénation.

Modern-Romance
Incipit et explicit
«Une bonne part des frustrations que connaissent les célibataires d'aujourd'hui semblent spécifiques au contexte technologique de notre époque.» p.11
«Et par meilleures ondes, j'entends ceci : j'espère que vous rencontrerez un jour une personne extraordinaire à qui vous enverrez un texto plein d'égards, que vous l'emmènerez à un rassemblement de monster trucks puis, avec un peu de chance, manger de succulents rāmens avant de lui faire l'amour dans un love hotel tokyoïte aux couleurs de Jurassic Park.» p. 282

Ce que dit ce livre sur notre époque ?
Le champ des possibles s'est ouvert à l'infini. Pendant trois mille ans (voir le papyrus d'Ipou-Our, ou Les Travaux et les Jours d'Hésiode), on a reproché à la jeunesse de vouloir tout, tout de suite. Aujourd'hui, elle ne le revendique plus. Pour la première fois depuis des millénaires. Tout simplement parce que le tout, tout de suite, fait partie de leur réalité. C'est un possible parmi d'autres. La connaissance, la discussion, la rencontre, le voyage... tout ça tient dans notre poche. La frustration de ne pas avoir a disparu - remplacée par la frustration du choix. Voilà une époque qui a l'embarras du choix. Et ne sous-estimez pas le terme «embarras» ici. Pour jouir de ces possibles sans horizon, il faudra se débarrasser de ce qu'Alain Badiou appelait «la tyrannie du bonheur» il y a bien des années déjà. Et atteindre ce que les bouddhistes (encore plus vieux que Badiou, donc) appellent le lâcher-prise.

Vous avez aimé, vous aimerez...
Comme souvent, on vous renvoie aux travaux de notre amie Camille Emmanuelle, à La Tyrannie du plaisir de Jean-Claude Guillebaud, aux Souffrances du jeune Werther de Goethe, à Madame Bovary de Flaubert, au Banquet de Platon... bon, en fait à plus ou moins toute la littérature classique depuis l'invention de l'écriture. Mais aussi à Don Jon de Joseph Gordon-Levitt, qui dit sur le sexe ce qu'Aziz Ansari dit sur l'amour.