Écrire sur Liza'N’Eliaz en 2017, c’est se laisser envahir par une multitude d’images, de flashs et de souvenirs qui permettent de mesurer la rapidité du temps qui a coulé : défilent ainsi comme un film en accéléré les premiers échos des rave parties, l’apparition de la scène hardcore, la claque provoquée par ses sets au festival Astropolis ou ailleurs qui faisaient vieillir d’un seul coup les grands noms des musiques électroniques, ou encore l’émergence en Belgique de jeunes groupes mélancoliques jouant la mine basse un rock qui fera les grandes heures du label Les Disques du Crépuscule. On est alors plongé dans les années 1980 et Liza, née garçon un jour de février 1958, commence à se faire un nom au sein de la scène belge, option new wave. On l’entend aux claviers des Tueurs De La Lune De Miel, de Divorce ou encore de Krise Kardiak. Un temps, Liza participe même aux tournées, sans réellement savoir que cette vie sur la route s’apprête à chambouler le destin qu’elle semblait s’être tracée.


La scène se passe en 1985, lors d’un concert en Bretagne de Krise Kardiak. Au sein du public, une certaine Yvette, celle-là même qui deviendra sa compagne, sa muse et sa manageuse. Aucun doute : le coup de foudre est total, si bien que Liza s’installe rapidement dans le Finistère, songe à réinventer sa carrière et se trouve un nouveau pseudonyme : Liza’N’Eliaz. «Liza», parce que c’est le surnom donné aux transsexuelles en Flandres ; «Neliaz», parce qu’il s’agit du nom de famille d’Yvette. À la fois simple et réfléchi, ce surnom fait presque office de révélation, comme si Liza pouvait désormais s’affirmer pleinement. Mais une seconde révélation intervient peu de temps après. À Amsterdam, cette fois. Partie taquiner le dancefloor du Roxy avec Yvette, Liza tombe cette nuit-là sous le charme de l’acid-house, de la new beat et de toute cette scène techno qui s’apprête à émerger et qui saura lui rendre hommage – dans les années 1990, Daniel Técoult apparaît sur la scène française et choisit Radium comme pseudo, en référence à un morceau de Liza paru en 1993.


Pour l’heure, Liza doit encore faire ses preuves. Dans les boîtes parisiennes, de préférence. Elle le sait, c’est ici que tout se joue au début des années 1990. Un temps, on l’entend mixer dans les soirées Invaders, puis sur les antennes de Radio FG, alors pilotée par Patrick Rognant, voix mythique des 90’s à qui l’on doit entre mille autres choses les émissions Rave Up. À chaque fois, c’est le coup de cœur : sa sélection fait mouche, ses mixs intriguent. Et, visiblement, sa différence d’âge avec les autres DJ’s de la scène hardcore, souvent plus jeunes, n’est pas un problème. Au contraire, son look - créé sur-mesure par Yvette -, son bagage musical (son grand-père était chef d’orchestre, elle a fait partie d’un ensemble médiéval, etc.) et sa technique fascinent.  «On a encore le souvenir de Liza, nous expliquant que jouer avec quatre platines, c’était cool, car avec quatre disques à 120 BPM, légèrement décalés, on arrivait à 480 BPM, rembobinait le co-fondateur d’Astropolis, Matthieu Guerre-Berthelot, à Sourdoreille, avant d’évoquer son live lors de son passage au festival en 1995. Son set, avec Laurent Hô, fut incroyable, atomique. Vingt ans après, des dizaines de personnes nous en parlent encore…»


Rapidement, Liza se crée une réputation. Ce n’est pas la personnalité la plus excentrique du circuit, mais c’est sans doute l’une des DJ’s les plus iconiques. Les plus techniques également. Jeff Mills et Manu Le Malin, à qui elle a fait découvrir le hardcore, sauront s’en souvenir. Tout comme les multiples scènes qu’elle arpente au mitan des nineties : de Mayday à l’Energy de Zurich, en passant par Hellraiser en Hollande ou Borealis et Astropolis en France, Liza figure au programme de nombreux rassemblements devenus fondateurs de l’esprit hardcore. Ses productions, qu’elle signe sur divers labels, (Atom, Mokum, Bonzai ou Provision, qu’elle fonde en 1997), sont elles aussi très prisées. Déjà, parce qu’elles sont rares, même si les compilations Uncivilized World en ont regroupé un paquet, mais aussi parce qu’elles ont régulièrement été composées aux côtés de figures phares de la techno : que ce soit Energy Boost avec DJ Dano, Quantized Particles avec Loren.X ou CTRL 3 avec Laurent Hô, tous témoignent d’une richesse musicale bien plus vaste que peuvent le laisser croire ceux qui ne voient le hardcore que comme une musique pour jeunes drogués inconscients et décérébrés.


À l’inverse, chez Liza, tout est réglé comme du papier à musique : c’est une musicienne précise, et cette précision, ce désir de perfection formelle atteint parfois des sommets de maniaquerie, comme lorsqu’elle note et classe ses différents vinyles en fonction de leur BPM. Voilà sans doute pourquoi la Flamande a toujours détesté qu’on la surnomme la «Queen Of Terror».  Certes, la musique de Liza est éprouvante pour les nerfs, physique, et s’écoute seulement très fort, mais elle est également bien plus que ça. Une preuve ? On en a même deux : le titre Y’a des nuages, sorte de pop électronique complètement déréglée et chantée en français, et le single Blue & Red City, où elle se laisse aller à ses délires synth-pop.
Ce qui en dit long sur les influences de Liza, sur son savoir-faire mélodique et sur la façon dont s'est construite sa légende.


Le reste de la mythologie qui accompagne aujourd’hui encore Liza'N’Eliaz, c’est une succession de rendez-vous manqués. Alors que les musiques électroniques se professionnalisent, elle, préfère la voie des éternels puristes, des défenseurs de l’esprit originel d’une scène en plein boom commercial. Les DJ’s peuvent bien être devenus les stars de l’époque, céder parfois à l’autoparodie, Liza s’en fiche pas mal : elle maintient le cap, mixe moins, prend peu à peu ses distances et finit même par se dégotter un boulot de secrétaire histoire d’assurer son train de vie. Loin, en somme, des louanges qu’elle mériterait, et qu’elle ne connaîtra jamais. La faute à un cancer du poumon, qui l’emporte le 19 février 2001, renforçant encore un peu plus son aura mystérieuse.