Les Français ont vécu en l’espace de quelques mois deux séquences politiques radicalement opposées. Il y eut d’abord le moment Mélenchon, sa folle montée dans les sondages, son apogée puis ces deux semaines tragiques de l’entre-deux-tours. Il y eut ensuite le moment Macron, cette entrée dans la Cour du Louvre, la nomination d’un premier ministre de droite puis ce triomphe aux législatives, au milieu d'une abstention record et d'une lassitude générale.

Le moment Mélenchon fut un pur moment de politique - tout redevenait soudain possible, un vote pouvait changer le cours des choses, le cours de l’économie, le cours de l’Histoire. Le moment Macron est son exact opposé : la politique n’est plus, la conflictualité a été dépassée, l’économie peut respirer, l’Histoire a été renvoyée à sa ringardise. On ne vote plus que pour des candidats jaune-rose ou jaune-bleu. Chapi ou Chapo.DCgwmFtWAAA4OBz

Dans un mail envoyé à ses électeurs, Frédéric Lefebvre a donné la définition la plus pure de la politique française aujourd’hui: «Je suis l’unique candidat à connaître le nouveau président. Ma proximité avec Emmanuel Macron est bien réelle». Le combat politique se résume à savoir qui est le plus proche du roi. Il n’y a plus matière à lutter : Macron a terminé la politique en mode facile et a débloqué un nouveau niveau où gauche et droite se confondent, où ceux qui protestent ne sont que des grincheux. Il faut être sur la photo avec Macron ou disparaître. 

On pourrait dire que le poids de la politique à un instant T se mesure au nombre de clashs sur son fil Facebook. Le moment Mélenchon fut une libération des passions politiques, l’amitié ne valait plus grand chose face aux enjeux, supprimer un ami Facebook devenait un mal nécessaire pour sauver son pays. Le moment Macron est celui d’un consensus mou autour de séquences virales partagées par tout le monde, sans considération politique : gifs de poignées de main avec Trump, vidéo du “Make our planet great again”, mèmes pour se foutre de la gueule de Valls... 

La réincarnation de Mitterrand 88, déguisé en Justin Trudeau
Quand Emmanuel Macron s’avance, le pas lent, dans la cour du Carroussel du Louvre, au son de l’Hymne à la joie, tout le monde aura relevé qu'il mime le geste mitterrandien de 1981 au Panthéon. La comparaison avec le Mitterrand 81, élu avec un ambitieux programme de gauche, s’arrête là. Macron serait plutôt la réincarnation du Mitterrand de 1988, déguisé en Justin Trudeau. 

En 1988, alors que Jacques Chirac est premier ministre depuis deux ans, François Mitterrand, président jupitérien reclus dans son Elysée, se fait attendre. “Tonton, laisse pas béton”, implore le bas peuple. Maître des horloges, Mitterrand consent à seulement un mois de l’élection à descendre quelques instants sur terre. “Oui”, répond-t-il sobrement. La France de gauche respire, Tonton n’a pas laissé béton.

Capture d’écran 2017-06-19 à 12.58.22

Le Mitterrand de 88 ne promet plus grand chose, les mots de “gauche” ou de “socialisme” ont disparu de son vocabulaire. La France unie est «en marche». «Nous ne sommes pas les bons, ils ne sont pas les méchants», dit-il dans une formule très macronienne. Plus question de faire déferler les chars de l’Armée rouge sur les Champs-Élysées comme en 81 ; Mitterrand s’adresse aux Français dans leur ensemble et plane au-dessus des clivages : «Quand vous aurez dit que les socialistes ont tout raté et que j’aurais répondu que vous avez tout raté, en quoi aurons-nous fait avancer les affaires de la France ?», lance-t-il à Chirac lors du débat.

Preuve de son ouverture, François Mitterrand nomme alors son meilleur ennemi à Matignon, Michel Rocard. Le premier gouvernement Rocard intègre des centristes et des personnalités issues de la société civile. Après les législatives qui consacrent l’ancrage de la France au centre (succès des centristes, net recul des communistes), Rocard nomme de nouveaux centristes. En tout, 7 ministres sont issus des rangs de l’UDF. 29 ans plus tard, Macron reprendra la même recette avec encore plus de savoir-faire, en fracturant au passage Les Républicains.

Dans son livre La Décennie, le Grand Cauchemar des années 80, François Cusset a parfaitement décrit cette conversion mitterandienne au centrisme.

Capture d’écran 2017-06-19 à 12.51.30

Pour l’historien des idées, l’élection d’Emmanuel Macron marque exactement le retour de ce qu’il avait appelé «la République du centre» : 

«La République du centre est le titre d'un essai paru en 1988, sous la plume de l'historien François Furet, du penseur de la CFDT Pierre Rosanvallon et de l'éditorialiste de l'Obs Jacques Julliard, trois des animateurs de feu la Fondation Saint-Simon, premier think tank libéral français, créé alors pour rapprocher les élites économiques, politiques et intellectuelles -- et sabordée en 1999 parce qu'elle considérait avoir fait le boulot. L’expression de “République du centre” n'est pas employée par la Macronie, parce qu'elle est un peu ringarde et sent justement trop le "compromis mou", mais c'est bien ce fantasme-là qu'incarnent le nouveau président et son gouvernement savamment dosé : en finir avec les conflits politiques, les polarités jugées obsolètes, et prendre à droite comme à gauche pour privilégier la "compétence" et "l'expertise", vieille rengaine technocratique qui date justement du Saint-Simon de la Révolution industrielle, et qui suggère que la politique est affaire technique, gestionnaire, diplomatique, réalisable qu'en dépassant les clivages. Sauf que les clivages ne sont pas des bisbilles de politiciens, ils renvoient à la conflictualité du champ social et des rapports de force économiques, au fossé plus large que jamais entre dominants "modernes" et dominés dépassés, et à ce titre, on ne peut pas les dissoudre d'un coup de baguette magique symbolico-institutionnel... C'est d'ailleurs moins le "dépassement" de la politique que porte Macron que son annulation pure et simple, si l'on entend par politique le surgissement imprévu des dominés, ou l'antagonisme créatif au coeur du jeu social.»

On s’est beaucoup moqué de l’absence de programme de Macron. Son programme était pourtant très clair : feindre de renouveler la politique pour mieux l’étouffer. «Tout le monde nous disait que c’était impossible. Mais ils ne connaissaient pas la France», avait-il clamé le soir de son élection. Il y est arrivé : la France a basculé dans la post-politique, dans ce consensus mou qu’avait théorisé Mitterrand ou Chaban-Delmas avec sa “Nouvelle Société”.

Chantal Mouffe, philosophe théoricienne du “populisme de gauche”, inspiratrice de Mélenchon, a dénoncé dans une tribune au Monde cette mise sous le tapis de la politique.

«La supposée "nouveauté" [d’Emmanuel Macron] consiste tout simplement à évacuer le semblant de contestation qui existait encore avec le bipartisme. Dorénavant, c’est la possibilité même de contestation qui est récusée avec la disparition de la distinction entre la droite et la gauche. C’est vraiment le stade suprême de la post-politique.»

Avec Macron, la politique s’efface derrière la mystique. «La politique, c’est mystique. C’est tout mon combat. C’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne», avait-il déclaré au JDD. Le «pouvoir charismatique» qu’il revendique s’incarne dans la figure du “président jupitérien”, là aussi très mitterrandienne. Le leader d’En Marche ! veut incarner un monarque éclairé, dont le pragmatisme et la bienveillance écrasent la possibilité théorique d’une opposition.

Macron se montre ouvert à la contradiction mais il fait tout pour qu’elle n’ait plus lieu d’être, qu’elle ne soit perçue que comme une résistance malvenue. Pour aller plus vite et éteindre le mouvement social, la réforme du travail passera avec des ordonnances au creux de l’été. Les candidats En Marche ! aux législatives devaient s’engager à soutenir le projet présidentiel, ce qui revient à leur demander poliment de ne servir à rien.

Frondeurs en papier mâché
Même les candidats de la République En Marche en conviennent, ça fait un peu désordre. «Il faudra trouver un moyen de scénariser une pluralité de tendances entre nous pour qu’il y ait un semblant de débat», avouait dans Libé un candidat parisien. Dans la Macronie, la politique n'est plus qu'une mise en scène, les frondeurs sont en papier mâché.

Dans la Macronie, tout repose sur un seul homme et sur l’image qu’il renvoie en France et à l’international. Dans un monde ultra-connecté, Macron fait le pari que l’opinion publique ne s’arrête plus aux frontières françaises et qu’une popularité mondiale peut lui permettre d’éteindre les bisbilles politiques françaises. Justin Trudeau pliait le game politique canadien avec des photos de pandas, Macron règle les législatives d’une punchline en anglais, pensée comme un mème global.

Capture d’écran 2017-06-19 à 12.55.38

 L’univers politique d’Emmanuel Macron est celui de l’image. Et plus particulièrement celui de l’image virale. La poignée de main avec Trump a été préparée aussi soigneusement que ses discussions bilatérales au G7. La petite phrase “Make our planet great again” a été pensée comme un top-tweet. Le lendemain à l’Elysée, le CM de Macron pouvait présenter au monarque connecté les résultats de cette superbe opé virale : record de France du nombre de retweets.  

Que valent quelques lignes insipides du droit du travail face à la légende Macron en marche ? On ne va quand même pas risquer un bad buzz pour quelques syndicalistes aigris. Bienvenue dans l’ère de la post-politique.

(photo: @kiosk_kiosquec)