Examinons ce graphique, issu du dernier baromètre de la confiance politique du CEVIPOF. En haut, les institutions dans lesquelles les Français ont le plus confiance : les hôpitaux, l’armée et les PME. En bas, ceux en qui ils ont le moins confiance, les politicards et les journalopes. Au poteau, les pourris, les corrompus aussi.

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À force de répéter à coups de sondages qu’ils détestaient les partis politiques, les Français ont fini par mettre leur menace à exécution. Après la sanglante année électorale 2017, les partis politiques, le PS, les Républicains et le FN, ont été balayés. Même Marine Le Pen a dû faire mine de se mettre à l'écart du Front National entre les deux tours. Les partis traditionnels ont été remplacés par deux fans-clubs baptisés pudiquement “mouvements citoyens” : La République en Marche et La France Insoumise.

Une fois les partis politiques mis hors d’état de nuire, les Français auraient logiquement dû s’attaquer à la ligne juste au-dessus : les médias. Mais non, les éditorialistes sont toujours là.

Il faut y aller maintenant, messieurs
Alors qu’Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Manuel Valls, Jean-François Copé, Jean-François Cambadélis, Cécile Duflot, Benoît Hamon ou Nathalie Kosciusko-Morizet ont été renvoyés à la maison par les électeurs, Christophe Barbier, Alain Duhamel, Franz-Olivier Giesbert, Jean-Pierre Elkabbach, Bruno Jeudy, Ruth Elkrieff, Jean-Michel Aphatie, Maurice Szafran, Laurent Joffrin ou Laurent Neumann sont encore là à pérorer sur les plateaux.

L’Ancien monde politique s’est effondré mais c’est l’Ancien monde journalistique, masculin, vieux et blanc, qui reste chargé de le commenter. Demande-t-on à des médiévistes leur avis sur Mai 68 ?

unnamed Tais-toi, je t’en supplie.

La vague du dégagisme a vidé les carnets d'adresse des journalistes politiques. Mais ils sont restés en place. Avec une certaine crainte. «La presse politique a le blues. Elle a peur de dégager comme la classe politique. Nous voilà obligés, nous aussi, de nous réinventer», écrit Roselyne Febvre, présentatrice de France 24.

"Nous voilà obligés de nous réinventer". Voilà exactement la phrase que sortent les hommes politiques sur les plateaux les soirs de déroute électorale. Évidemment, rien n'a jamais changé. Et rien ne changera dans le journalisme politique si les hommes ne changent pas.

Comment les faire dégager ?
Le problème est que le peuple ne peut pas vraiment dégager les journalistes politiques, sinon en ne regardant plus leurs émissions et en n'achetant plus leurs journaux. Et force est de constater que ce n'est pas le cas. BFM TV et C dans l'Air, les deux principales baronnies des éditorialistes, continuent à battre des records d'audience. Christophe Barbier continue d'y croire: «L'éditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s'élever», déclarait-il en avril dernier.

Le seul à essayer d'en finir avec cette vieille classe journalistique, c'est Emmanuel Macron. Considérant que le seul contre-pouvoir digne d'exister face à lui est le pouvoir judiciaire, il s'est donné pour mission d'éliminer les deux autres : l'Assemblée est devenue une chambre d'enregistrement et il mène une guerre sourde contre la presse.

Ses troupes sont tenues de rester le plus éloignées possibles des journalistes (fini les «déjs'» qui étaient à la base des relations politiques-journalistes) et En Marche doit se constituer lui-même en média pour avoir une relation directe avec les citoyens, sans passer par le filtre journalistique.

Minorité visible de gauche
Confrontés à d'incessantes critiques sur la non-représentativité (et la non-mixité) de leurs éditorialistes, les chaînes télé essayent très lentement d'évoluer. C'est ainsi qu'on a vu débarquer dans C dans l'Air pendant la campagne l'excellent économiste Thomas Porcher, auteur du livre Introduction inquiète à la Macron-économie.

Mais il est bien seul, et avec sa tête de jeune et son discours de gauche, il fait très minorités visibles dans un paysage médiatique totalement uniforme. 

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Mais où sont donc les jeunes journalistes ? Où est la nouvelle génération ? À la télévision, on ne les trouve guère que dans l'émission Quotidien. Yann Barthès a fait monter toute une génération de jeunes journalistes : Martin Weill, Hugo Clément, Camille Crosnier, Valentine Oberti, Paul Larrouturou...

L'émission a prouvé que le renouvellement de la profession est possible, même si tous viennent de prestigieuses écoles de journalisme (essentiellement de l'ESJ Lille), ce qui n'est pas la garantie d'un vrai renouvellement des pratiques.

Défendre le dégagisme pour ne pas dégager soi-même
L’immense paradoxe des vieux éditorialistes est qu’ils ont quasiment tous défendu l’arrivée du Nouveau monde en soutenant Emmanuel Macron. Défendre le dégagisme pour ne pas dégager soi-même. Christophe Barbier en est l’exemple parfait, faisant tous les soirs dans C dans l’Air un travail de porte-parole du Président, bien plus efficace que le titulaire du poste, Christophe Castaner. 
 
Le Belge Laurent d’Ursel, théoricien du dégagisme, définissait ainsi l'esthétique du coup du balai : «Il s’agit de dire de partir à celui qui a le pouvoir, sans dire qu’il y a mieux, sans vouloir être à sa place. Simplement dire “dégage” et assumer le risque du vide, contempler ce vide, voir ce qui se passe avec ce vide.»
 
Exigeons une table vide à C dans l'Air. Ce sera toujours mieux que Christophe Barbier.