Jeudi 22 décembre 1988
 
Le retour de bâton anti-Ecstasy commence à prendre des proportions franchement ridicules en Angleterre. Des députés conservateurs demandent l'interdiction de disques (It's A Trip des Children of the Night - chez Kool Kat) ; les clubs sont visités par des flics en civil, fagotés dans des T-shirts Smiley trop serrés et cachés derrière des lunettes pâquerettes ; les warehouse parties sont interrompues par des CRS accompagnés de chiens antidrogue, et tout le monde s'accorde pour dire que le mouvement acid va redevenir underground, dirigé par des illuminés que le Top 20 n'attire même plus, comme Baby Ford et A Guy Called Gerald. À Paris, où rien n'est jamais pareil, le Palace organise toujours ses soirées Pyramid foireuses (120 F l'entrée, alors qu'à Londres le même Pyramid coûte 40 F) avec une piste de danse bloquée par des tables et des fauteuils « réservés ». Pendant ce temps, Actuel débarque avec huit mois de retard et NRJ décide d'interdire de programmation tous les titres faisant allusion, de près ou de très loin, à l'Ecstasy.
 

INNER CITY •Good Life [10 Records]
Pour finir, la perle qui devrait réconcilier tout monde. Le nouveau disque d'Inner City, Good Life, est encore plus brillant que le précédent, Big Fun. Produit par Kevin Saunderson et de nouveau chanté par Paris Grey, ce morceau est le truc le plus joyeux et simplement beau du mois. Techno house de Detroit glissant vers la pop sans jamais perdre de sa crédibilité, le maxi offre un Magic Juan Mix (tellement obsédant que Paris Grey s'arrange pour dire 138 fois « good life » en l'espace de quelques minutes) et un Mayday Mix, plus percussionniste. 10 Records peut se frotter les mains : c'est un hit assuré et pas une seule fois le mot « acid » n'est prononcé.
Ce qui nous donne soudain une envie irrésistible de répéter, avant que NRJ déniche un droit de censure planétaire : ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! ACIEEEEED ! (ad lib).
 
Télécharger:
Inner City - Good Life
Inner City - Big Fun


Jeudi 6 décembre 1990
 

N-JOI• Anthem [Deconstruction]

Il y a trop de bons disques. En l'espace de trois minuscules semaines, les charts dance de Record Mirror sont totalement renouvelés. Avec chaque titre entraînant systématiquement un ou plusieurs remixes, la profusion devient insoutenable. Les maisons de disques sont déboussolées, les journalistes dépassés, les DJs écartelés. Ce maxi est un bon exemple : trois titres, trois styles de house divergents. Anthem est une sorte d'italo-house composée par Mark Ryder (qui vient de Fantasy UFO), tellement irrésistible que c'en est risible. C'est sur le label qui a rendu Black Box célèbre dans le monde entier, et on serre les dents devant une mélodie qui pourrait très bien passer chez Régine et à l'Hacienda de Manchester, le même soir, à la même minute. C'est peut-être de la house débile, mais au moins elle est politiquement correcte et ça vient de sortir en pressage français.
 
 
Jeudi 7 janvier 1993
 

PATTI LABELLE •Live ! [MCA]
Comme si le simple fait de s'appeler Patti LaBelle ne suffisait pas, la pochette de ce CD live, enregistré à l'Apollo Theatre de New York, s'ouvre sur une photo backstage montrant une robe à paillettes et une collection de chaussures qui rendra probablement maboule la clientèle du Scaramouche. L'album commence par le hit actuel de Patti, All Right Now, remixé sur le single par le duo suédois du moment Soulshock et Cutfather. Le reste de l'album est une extravaganza camp, avec des intros parlées et une suite impossible de classiques : Somebody Loves You (You Know Who It Is), Lady Marmalade et When You've Been Blessed (Feels Like Heaven).
Ce qui est le plus touchant avec Patti, à part cette voix si forte, faite pour le blues et le gospel, c'est cette générosité qui fait d'elle une artiste qui n'a peur de rien, de personne. À l'heure où la soul se montre totalement inapte à aborder le moindre problème social, Patti est capable de toucher n'importe quel sujet, comme le sida ou les sans-abri (dans l'intro de Wind Beneath My Wings). À travers les cris de reconnaissance du public, à la façon dont Patti sait lancer une note, on sent la parfaite liberté qui lui permet de chanter des kitscheries telles que Over The Rainbow sans que cela fasse Las Vegas. Cet album en public, s'il sonne parfois un peu bancal (pendant les rares morceaux rapides), irradie de chaleur et d'amour. C'est cette façon de se montrer proche de son public qui a fait de Patti LaBelle, depuis l'époque des Bluebells, une diva soul, peut-être la plus totale. Ce disque arrive juste à temps pour réchauffer le coeur de ses fans. Après toutes ces années de disques irréguliers, Patti a choisi le domaine dans lequel elle brille le plus. Et plus que tout autre disque, cet album est complètement ancré dans une période américaine dure : il y a quinze ans, Patti était le symbole de l'insouciance heureuse du Studio 54 et des St. Mark's Baths. Aujourd'hui, comment s'empêcher de reconnaître derrière des morceaux comme You Are My Friend la souffrance de milliers de personnes malades et seules ? Cela donne la chair de poule.

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Patti Labelle - Lady Marmelade
 

Jeudi 3 mars 1994
 
AMESTRONG S.A. Tout Est Bleu [Delabel]
On connaissait ce morceau depuis l'année dernière, quand il est apparu sur la compilation PUR de Delabel. À l'époque, c'était une démo un peu gauche et crispante, pas très bien produite. Aujourd'hui, Tout Est Bleu s'est métamorphosé en un très beau morceau, plus du tout house, plutôt jazzy-soul-philly, présentant sur le CD un hip-hop instrumental vraiment unique. Mais ce qui est parfait, c'est le Bleu Instrumental, avec ses petites touches de Fender Rhodes, une ligne de basse néo-disco et des violons très rares dans la production française. Quand on a vu la vidéo de Philippe Gautier qui l'accompagne, probablement la plus belle mise en scène pop de couple interracial jamais réalisée en France, on comprend le potentiel derrière.

 

Didier Lestrade.