AVANT

On se retrouve donc coincé dans une file interminable, en route pour une séance d’Intouchables, prêt à accomplir ce rituel social aux allures de pèlerinage vers la Mecque. On se dit qu'il s'agit du nouveau Bienvenue chez les Ch'tis et le problème c'est qu'on a eu un peu du mal à se reconnaître dans la France de Dany Boon (ce « un peu de mal » étant une litote, en réalité on a carrément eu l'impression de vivre dans un monde parallèle). Coup de chance, la séance est complète ! Hélas, les distributeurs et les exploitants ont bien fait leur travail, il y a une seconde séance, un quart d’heure plus tard.

Une pensée terrifiante nous vient alors à l’esprit, et si on croisait une connaissance à l'entrée de la salle ? La hchouma. On imagine déjà le dialogue embarrassant :
- Ah, tu vas voir Intouchables toi aussi ?
- Non non pas du tout, je me suis trompé de salle ! Ils font tout pour qu’on se perde dans ces multiplexes géants, c’est comme dans les hypermarchés. En fait, moi  je suis venu voir Il était une fois en Anatolie. D’ailleurs je vais racheter une deuxième place pour soutenir le cinéma turc.
On aurait dû se déguiser avant de venir au cinéma en tapant « comment s’habiller en fan de Kad Merad ?» sur Google.

En passant à la confiserie, on choisit des bonbons en rapport avec le film qu'on pense aller voir. On achète donc des marshmallows, ça a l'air bon, coloré, doucement sucré, inoffensif, pas du tout acidulé mais c'est mou, étouffant et à la longue, mauvais pour la santé.

Finalement, on entre dans la salle quand les lumières sont éteintes (pour ne pas être reconnu) et comme la chapelle est déjà pleine de fidèles, on se retrouve au premier rang, à l’extrême gauche. On anticipe déjà une migraine sévère en sortant, mais tant mieux, ça fera une bonne raison d’aller boire un verre après en crachant sur le film et sur la médiocrité de la France.


APRES

En sortant de la salle, on évite de faire des commentaires triviaux, vulgaires ou faciles sur le film, on se sentirait vraiment comme monsieur Tout-le-monde. On se tait et on réfléchit. Oui, on a rigolé, il faut l’avouer et c’est déjà pas mal pour une comédie française. Oui, c'était plutôt bien écrit. Non, on ne s'est pas ennuyé. A un moment, on a même cru qu’il allait se passer quelque chose entre un noir et une rousse, ce qui n’arrive jamais ailleurs que dans le cinéma porno. Non, ce n’est pas un film intéressant artistiquement, oui il y a des clichés, oui la question politique est évacuée, oui le discours sur l’Art est facile et un peu démago. Oui, il y a des moments moches. Mais ce film a une qualité qui efface tous ses défauts, c’est un film qui ne vit pas dans le déni de la réalité.


Parce que depuis quelques années, on sent bien qu’il y a un problème. A l'écran, la France vit la plupart du temps dans une époque qui n'existe pas, n'existe plus ou n'a jamais existée. C'est une France de substitution, un ersatz, qui a autant de réalité qu'une poupée gonflable.


On nous ressert sans cesse un passé lointain et fantasmé, avant-avant, quand les femmes avaient des robes qui laissaient croire qu’elles faisaient toutes du 90 D (Molière, Rose & Noir, La Princesse de Montpensier) ou plus récemment, les années 30, 40 ou 60 (Le Petit Nicolas, Les Femmes du 6ème étage). Dans les films d'animation également, Paris est toujours une uchronie,  depuis les Triplettes de Belleville jusqu'au récent Un monstre à Paris. Et lorsqu’on ose évoquer le présent, on tombe la plupart du temps sur la France de Saint-Germain, celle qui n'a de cesse de faire revivre le mythe de la Nouvelle Vague. Ou bien on a affaire à une province imaginaire, image d'Epinal, sans problèmes, que se soit en camping, dans un village sympatoche du Nord, en colonie, dans une station de ski, ou encore en vacances au Cap-Ferret. A noter que des mélanges sont possibles comme par exemple des films en province dans les années 30, 40 ou 60 (Les Choristes, Faubourg 36, La guerre des boutons) ou la Princesse de Clèves au lycée Montaigne (La belle personne).


On vend d'ailleurs ces vignettes folkloriques à l’étranger où on s’en empare avec plaisir, de Sophia Coppola (Marie-Antoinette) à Woody Allen (Minuit à Paris), en passant par Wes Anderson. Enfin, quand on parle de l'autre France, on a le choix entre des caricatures de banlieusards pour des comédies moisies et des guignols qui sautent d'immeubles en immeubles.


Parmi les films auxquels il est fait allusion, il y en a de très bons et de beaucoup moins bons mais ils ont tous le même problème : ils ont du mal à digérer la réalité française, les problèmes des banlieues, l’immigration, le multiculturalisme, les inégalités sociales, le racisme, la France qui a perdu la seconde guerre mondiale, ses colonies, son influence culturelle dans le monde, son leadership économique. Bref, de l'identité française.

Quel est le rapport avec Intouchables ? Cette comédie populaire accepte la réalité française avec la même évidence que le personnage d'Omar accepte le handicap du personnage incarné par François Cluzet. Dans le film, une Princesse de Montpensier paraplégique et Hubert de La Haine s’éclatent ensemble. C’est beau comme un vol en parapente.

 

L'histoire montre que l’exercice d’un vivre ensemble est non seulement possible mais souhaitable. Quand le personnage joué par Omar retourne dans sa banlieue, ça craint autant que quand l’aristo se retrouve tout seul avec des aides-soignants franchouillards. Le film offre un modèle de cohérence à l’identité française et c’est peut-être ce qui fait le plus de bien au spectateur.  


Les situations comiques naissent de par la façon dont le mec de banlieue aborde avec sa culture le problème du handicap, par sa façon de ne même pas s’en apercevoir (la différence, il connaît), par son humour, sa volonté de puissance, sa fraicheur de vivre, sa spontanéité, son esprit vif, son non-respect des conventions et règles établies. Le film n'est pas vraiment un film sur le handicap mais sur la fusion de deux cultures, celle de cet agitateur venu de banlieue et celle de la vieille France coincée dans son fauteuil et son passé, la gorge serrée par un foulard Hermès. Sous cet angle, on comprend mieux pourquoi, vu de l'étranger, The Guardian considère Intouchables comme un film sur les banlieues.


AVANT/APRES

On ne dit pas que ce film produit par Laurent Zeitoun (Prête-moi ta Main, L'Arnacoeur) est à voir absolument, surtout si vous allez rarement au cinéma, mais on espère qu'il y aura un avant et un après Intouchables, que le cinéma français et en particulier la comédie populaire, sortiront de leur paralysie, accepteront la réalité telle qu’elle est et abandonneront définitivement un passé qui sent la naphtaline.
 

Damien Megherbi.