Comment c’était de grandir en Pennsylvanie ?

Joseph O. Holmes : J’ai aimé grandir dans un petit village. Je me sentais vraiment en harmonie avec chaque chose et j’ai eu une enfance idéale. C’est bizarre de me dire que mes deux enfants, qui ont grandi dans cet environnement très urbain qu’est Brooklyn, ne peuvent pas imaginer passer ne serait-ce que quelques semaines là où j’ai vécu pendant à peu près 18 ans.

 

Avez-vous étudié la photographie ? Et si oui, qu’avez-vous appris de ces études ?

Je n’ai jamais étudié la photo de manière formelle (bien que j’aie enseigné la photographie pendant deux ans à la NYU’s School of Continuing and Professional Studies), mais j'ai pris la photo très au sérieux tout au long de ma vie. J’ai presque tout appris de mon père qui avait fabriqué une jolie chambre noire dans une petite pièce de notre maison où l’on pouvait à peine tenir debout. Je ne peux pas comparer mon expérience à celle de ceux qui ont étudié la photographie à l’école, mais je n’ai pas de regrets quant à mon parcours.

 

Où vivez-vous actuellement, et pourquoi ce choix ?

Je suis arrivé à Brooklyn en 1984. C'était au moment où je suis devenu avocat, une carrière que j’avais laissé tomber pendant 12 ans. Aujourd’hui, je ne peux pas imaginer vivre ailleurs.

 

Quand et comment avez-vous arrêté d’être un enfant ?

Je suis certain que j’ai arrêté d’être un enfant quand je suis devenu un adolescent, mais je n’ai jamais arrêté d’être un débutant en tout.

 

Comment êtes-vous devenu artiste ?

J’ai toujours pensé que j’allais devenir un artiste d’une manière ou d’une autre, et ce depuis que je suis jeune. J’ai d’abord essayé d’être romancier, puis je me suis tourné vers la photographie, ce qui m'a apporté mon récent succès. Mon choix de la voie photographique est définitif, j’en suis désormais convaincu.

 

Comment, où, quand, avec qui et en quoi trouvez-vous l’inspiration ?

L’inspiration surgit toujours de nulle part, sans prévenir. Mes plus belles photos sont toujours provoquées par des circonstances quelconques, et mes séries préférées sont nées de trébuchements aléatoires dans ma vie de tous les jours. Il m'arrive parfois de rapporter chez moi une photo que je retourne dans tous les sens, ce qui peut déboucher sur une série. J'ai procédé de cette manière pour la série « amnh », par exemple. Je ne peux certainement pas forcer l’inspiration, mais je suis toujours à l'écoute de son appel.

 

Vous êtes photographe. Que préférez-vous dans cet art ?

Je trouve que la photographie permet un processus de création très instinctif. Je montre ceci, je passe par cela, ce n’est pas comme l’écriture. A l'origine de mes photos, il y a un procédé intuitif, ce qui m'autorise à remettre l’évaluation intellectuelle à plus tard. Quand je travaille, j'ai facilement tendance à me plonger dans un état de concentration extrême, c’est formidablement satisfaisant comme manière de travailler. Ce serait même plutôt addictif.

 

Vous êtes photographe. Que préférez-vous dans ce boulot ?

À l’inverse des autres métiers créatifs que j’ai exercés, la photographie offre une gratification immédiate. Même en travaillant sur des projets à long terme, la satisfaction est, au fil du procédé, constamment au rendez-vous.

 

Vous avez fait des travaux très différents : portraits, paysages, espaces de travail… Comment avez-vous l’idée d’une photo à un moment précis ?

Ce n'est jamais la même chose. Les paysages et les espaces de travail sont simples parce que je peux réaliser le cliché quand je veux. La street photography est plus difficile car il s’agit souvent de capturer un moment fugace, une juxtaposition d’éléments, et c’est important de savoir shooter vite avec exactitude. Mais les portraits sont les plus durs. Un portrait requiert beaucoup d'acuité sociale, et un appareil n’aide en rien. Mais lorsqu'il est relevé, le défi n’en est que plus gratifiant.

 

New York est-il votre terrain préféré ? Une autre ville ? Pourquoi ?

Je préfère New York parce que c’est la ville la plus diversifiée que j’ai shootée dans tous les sens : les gens, mes travaux, l’architecture, les entreprises, etc. Je doute que je parte un jour d’ici, j’aime photographier dans cette ville. Je crois aussi que sa beauté transparaît par des biais vraiment insoupçonnés.

 

Votre Flickr est très souvent mis à jour. Êtes-vous accroc au photo-blogging ? N’est-ce pas une sorte d’exhibitionnisme ?

Toute la photo n’est-elle pas une sorte d’exhibitionnisme ? Mon blog Joe’s NYC est l’endroit où je montre les photos dont je suis spécialement fier, mais Flickr est un endroit plus décontracté, c’est un lieu où je peux montrer les photos dont je ne sais pas exactement quoi penser. Ça me permet de tester les réactions, ça peut être instructif. C’est aussi un bon endroit pour frimer avec mes photographies de voyage, des curiosités… J’ai toujours dit que Flickr n’était pas un site de photographie, mais un réseau social centré sur la photo.

 

Sophia’s Room, la série Workplace, et toutes ces scènes du quotidien me font penser que vous aimez le bordel, n’est-ce pas ?

C’est vrai, j’aime le bordel, parce que le fouillis peut être très révélateur au sujet d'une personne ou d'un endroit. Une chambre en désordre est aussi un bon moyen de répondre à la problématique du portrait, enrichi par « l’environnement » de la personne. Mais pour élargir un peu ma réponse, je dois dire que je trouve simplement que quelque chose de magnifique émane d'un bordel accumulé.

 

Workplace est l’une de vos séries les plus connues, comment avez-vous entamé ce travail ?

Je marchais dans Brooklyn un jour d’été lorsque j’ai jeté un coup d’œil dans une boutique de réparation d’électronique. De derrière le comptoir, je pouvais apercevoir un bureau tâché et encombré. J’étais tellement subjugué par la beauté de cet espace de travail que je suis immédiatement rentré chez moi, j’ai attrapé mon appareil et mon trépied et je suis retourné à la boutique demander la permission de prendre en photo le bureau en question. J’ai fini par visiter la boutique plusieurs fois pour shooter. Quelques années plus tard, le propriétaire avait vendu la boutique et le bâtiment était détruit pour faire de la place à une nouvelle résidence. Mais à l’époque où j’ai commencé mon travail sur les bureaux abimés, j’ai repéré dans un garage automobile un bureau qui était composé d’une grande mosaïque de cartes de visites et de panneaux. Ça m’a inspiré, et j’ai commencé à fureter en quête de beaux workspaces partout où j’allais.

 

Et comment est votre bureau personnel ? Vous pouvez nous donner une photo, ou une description ?

Désolé, j’aime partir à la découverte des bureaux des autres gens, mais selon moi, le mien ne présente rien d’intéressant.

 

Choisissez l’endroit idéal pour faire un portrait (vous pouvez choisir ou répondre pour tous ceux-là) : Ivana Trump, Luka Rocco Magnotta et Uma Thurman.

J’adore le défi que représenterait prendre en photo Ivana Trump parce que j’imagine qu’il serait difficile de trouver un angle d'attaque inédit pour elle. Ma première idée, d’instinct, serait de la photographier dans un environnement inattendu. Plutôt qu’un arrière-plan composé de symboles de richesse et de privilèges, je trouverais motivant de la faire poser dans un environnement modeste. Peut-être serait-ce un challenge pour nous deux.

 

Comment voyez-vous votre avenir ?

Je n'ai pas pour habitude de me projeter sur le très long terme. J’ai du boulot plein les bras,  mon horizon s'arrête à quelques mois. En ce moment, je travaille sur des nouveaux projets formidables qui s’inscrivent dans la continuité d’un boulot publicitaire, mais là-dessus, je préfèrerais ne rien dire encore, pour la surprise…
 

++ Le site personnel de Joseph O. Holmes

++ Son blog, Joe's NYC, et son compte Flickr