Depuis combien de temps fais-tu de l’urbex, et pourquoi as-tu commencé ?

Je fais de l’urbex depuis 4 ans, donc je suis relativement nouveau dans le milieu. J’ai commencé tout bêtement en m’achetant un appareil photo. Juste à côté de là où j’ai grandi, dans les Yvelines, il y avait une base militaire abandonnée dans laquelle j’allais souvent jouer. Je suis allé la photographier, j’ai posté mes clichés sur Flickr et un mec m’a mis en commentaire «ah, toi aussi tu pratiques l’urbex ?».

Je ne savais absolument pas ce qu’étais l’urbex, je ne connaissais même pas le terme, donc je me suis renseigné sur le sujet, et là, ça a été la révélation : j’ai découvert tout un univers dont je ne soupçonnait même pas l’existence. Fasciné, j’ai décidé de prendre contact avec des personnes qui pratiquaient depuis longtemps, et je me suis aperçu que c’était un milieu très fermé. Les urbexeurs sont de vrais collectionneurs qui gardent secrets les lieux qu’ils explorent et qui communiquent très peu d’informations sur leur identité.

 

Du coup, c’est le goût pour la photo qui t’est venu avant celui de l’exploration ?

Oui, tout à fait. Mes deux parents sont de grands amateurs de photographies argentiques. Du coup, c’est tout naturellement que j’ai acheté mon premier numérique et que je me suis mis à shooter les lieux qui m’entouraient. C’était un passe-temps. Après, je connais beaucoup d’urbexeurs qui ont adopté le schéma inverse : des mecs qui pratiquent depuis plus de dix ans mais qui photographient leurs explorations depuis seulement deux ans. Ce sont des mecs qui étaient passionnés par le délire de visiter des lieux abandonnés, mais la tendance étant aujourd’hui à la photo, eux aussi s’y sont mis. C’est un vrai effet de mode aujourd’hui, la photo, c’est à la portée de tout le monde - et des urbexeurs compris.

 

Lorsque tu explores, es-tu toujours seul ou es-tu parfois accompagné ?

Moi, je ne le fais jamais seul ! Il y en a beaucoup qui le font seul, mais personnellement, je trouve que déjà c’est beaucoup moins fun - ce qui est cool dans l’urbex, c’est le fait de partir en vadrouille à l’étranger, en mission avec des potes. Au-delà de ça, et je n’ai aucune honte à le dire, seul, je trouve ça vraiment flippant car certains lieux sont sacrément glauques ; et enfin, il y a l’aspect sécuritaire qui n’est pas à négliger. Je connais des gens qui explorent seuls et qui ont eu quelques problèmes… Par exemple, j’ai un ami qui a visité un ancien abattoir et qui s’est retrouvé enfermé dans les anciennes chambres froides sans n’avoir dit à personne où il se trouvait et sans aucun réseau sur son téléphone…

 

Ne me dis pas qu’il est mort congelé ?!

(Rires) Non, heureusement pour lui ! Il a finalement réussi à sortir en passant de longues heures à gratter avec son canif les gonds de la porte, tu imagines…

 

Comment trouves-tu tes spots ?

Il y a plusieurs réponses à cette question.

J’utilise énormément les moteurs de recherche sur lesquels je programme des robots informatiques qui fonctionnent par mots-clés et qui me font automatiquement remonter des spots abandonnés (des crawlers en jargon informatique, ndlr). Ca, c’est une grosse partie du travail.

Après, je cherche des indices sur les photos des autres urbexeurs, qui peuvent de temps à autre laisser échapper des détails comme un papier ou une plaque avec une adresse inscrite dessus. Avec cette méthode, j’ai déjà déniché un super spot : j’ai zoomé sur la signature d’une peinture accrochée au mur, et j’ai pu trouver à quelle famille l’œuvre appartenait - et donc dans quel château elle se trouvait.

Après, occasionnellement, je geeke sur Google Earth ou Google Maps et je repère des lieux abandonnés. Le seul souci avec cette méthode, c’est que les cartes ne sont pas souvent actualisées et que les spots peuvent avoir été rachetés entre-temps, et donc ne plus être abandonnés.

Sinon, très rarement, cela peut m’arriver d’appeler les mairies pour avoir des indications sur des lieux abandonnés, mais il est très peu fréquent qu’elles acceptent. Cela dit, avec quelques années d'entraînement et beaucoup de confiance, j’ai quand même réussi à me faire au moins un bon contact dans chaque pays européen. Ce qui est certain en tout cas, c’est que la recherche demande énormément de travail et de patience : pour ma part, j’y consacre au moins deux heures par jour.

 

Justement, selon toi, quelles sont les qualités requises pour être un bon explorateur ?

Pour moi, il faut avant tout ne pas avoir froid aux yeux. Sérieusement, c’est bien beau de vouloir faire de jolies photographies, mais le jour où on y est vraiment, c’est carrément flippant. La deuxième qualité, c’est la discrétion. Tout d’abord pour les prochains urbexeurs, car si tu te fais repérer, il y a de grandes chances que la fois d’après, le lieu soit condamné. Ensuite, les explorateurs ont beaucoup de défauts : ce sont des gens très fermés et méfiants qui ne font confiance à personne. Ce sont avant tout des collectionneurs qui tiennent à leurs découvertes et qui deviennent donc très vite jaloux du travail des autres. Les explorateurs sont très communautaires - ils ont tellement peur qu'il y ait des fuites d’informations qu’ils peuvent se montrer assez sectaires envers les nouveaux arrivants dans le milieu.

 

Tu as exploré des châteaux, des lieux de culte, des prisons... quel est le spot qui t’a le plus marqué ?

Argh, c’est très dur comme question…(il hésite). Bon, je vais réduire la liste à deux lieux, mais je ne pourrais pas faire moins :

Le premier c’est le Château de la Forêt en Belgique, qui date du XVIIème siècle. Il a été complètement abandonné pour des questions d’héritage, et de fait, tout est resté tel quel, avec des meubles d’époque incroyables et une ambiance fantastique à l’intérieur. Il est très difficile d’y accéder car il est sur-gardienné, à la fois par les services d’ordre et par les habitants du village qui semblent beaucoup y tenir… Je crois d’ailleurs que plusieurs d’entres-eux en sont les héritiers légaux.

Le second, c’est un bateau militaire français auquel tu ne peux accéder que par bateau ou à la nage. Tout comme pour le Château de la Forêt, c’est un lieu qui n’a pas bougé depuis des années : les lits des marins sont encore faits, les salles de contrôle sont intactes. L’ambiance est dingue, il n’y a aucune lumière, donc tu parcours des longs couloirs étroits dans la pénombre, c’est aussi flippant qu’excitant.

 

Te considères-tu plus comme un toiturophile, un cataphile ou un rural ?

Déjà, rurex ou urbex, c’est la même chose, donc moi je suis un urbexeur ou simplement un explorateur, comme tu préfères. En revanche, toiturophilie et cataphilie sont des pratiques très différentes - mais la cataphilie, très peu pour moi, je suis totalement claustrophobe, donc on oublie, ce n’est pas quelque chose qui m’attire. La toiturophilie, j’adorerais pouvoir la pratiquer mais je n’ai pas encore le matériel adéquat. Cela dit, je songe sérieusement à m'équiper.

 

Pour ceux qui explorent seuls, préviennent-ils une personne du lieu où ils se rendent en cas de problème, ou sont-ils les seuls à connaître l’endroit ?

Je pense qu’il y a les deux écoles : je connais des mecs qui partent tout seuls, sur un coup de tête, sans prévenir personnes de ce qu’ils vont faire, et d’autres qui ont la même approche que moi et qui sont surtout là pour le fun et pas forcément pour se mettre en danger. Certains sont aussi des fous de la sécurité et poussent la discipline à l’extrême en partant avec tout un matériel, genre kit de survie : casques, cordes… De vrais spéléologues, quoi !

 

Est-ce que tu t’es déjà retrouvé dans des situations dangereuses ?

Jusqu’à présent, j’ai eu beaucoup de chance, et de toute façons, je reste quelqu’un de prudent - et encore une fois, je n’explore jamais seul. Alors certes, j’ai croisé plusieurs fois des gardiens ou des squatteurs un peu étranges, mais rien de dangereux en soi. Ah si, une fois, lorsque j’étais en Hollande, avec des potes explorateurs on a trouvé un monastère abandonné. Lorsque nous sommes rentrés, on est tombés nez-à-nez avec un type très étrange, emmitouflé dans une couverture qui avait visiblement l’air drogué et qui semblait nous dire en hollandais que le lieu était habité. On a cependant décidé de ne pas l’écouter, on est entrés, et une fois à l’intérieur, on a entendu de la musique. Rapidement, on a compris qu’effectivement, il y avait bien des squatteurs qui vivaient dans le monastère. Ils n’ont pas apprécié que l’on prenne des photos et ils nous ont quelque peu bousculé pour que l’on dégage, mais rien de bien méchant.

 

As-tu déjà été arrêté ou sanctionné pour une de tes explorations ?

Non, je n’ai jamais pris d’amende, jamais terminé au poste, je me suis juste pris des remontrances par des policiers. 

 

Qu’est-ce que l’on trouve dans ton sac à dos d’explorateur quand tu pars sur un site urbain ?

Alors, dans mon sac à dos, j’ai : mon Canon 600D, les batteries de rechanges (6 au total et remplies à bloc), deux objectifs - un grand angle dont je ne me sépare jamais et un Canon 24 105 que je prends pour faire quelques photos de détails -, mon trépied, une paire de gants et, très important, une bouteille d’eau. (Rires) Ah, et j’oubliais : j'ai toujours dans ma voiture une échelle télescopique pour accéder à certains spots par la fenêtre ou par le toit, au cas où il n’y a pas d’autres moyens pour pénétrer dans le lieu qui m'intéresse.

 

Tu n’as jamais l’impression que ces lieux abandonnés sont hantés par leurs anciens résidents, comme dans American Horror Stories ?

Je ne crois absolument pas au paranormal et ce genre de trucs, mais il y a vraiment des lieux qui sont déstabilisants. Je me souviens notamment d’un hôpital psychiatrique en Italie, abandonné depuis plus de 30 ans et dans lequel on retrouvait des camisoles de force, des chaises électriques, et dont on sait pertinemment qu’elles ont servi sur des êtres humains. Quand tu tombes sur ce genre de lieux et que tu traverses ces couloirs sinistres, tu ne peux pas t’empêcher d’être transporté dans un imaginaire de film d’horreur.

 

Dans certaines de tes photos, celles des habitations par exemples, on peut voir des assiettes sur les tables, des couverts, des plats... est-ce que tu mets en scène les éléments, ou est-ce que tu les photographies réellement en l’état ?

A la base, moi, je ne mets rien en scène car j’aime prendre le lieu en photo tel qu’il est «dans son jus». Après, si j’arrive dans une pièce et que je trouve de la vaisselle sur une table, alors je prends la photo en l’état. Au fond de moi, je pense que j’aime imaginer que c’est vraiment une famille qui est partie précipitamment et qui a laissé la soupière au milieu de la table, mais bon, je n’y crois pas trop... En réalité je sais que beaucoup d’urbexeurs mettent les spots en scène pour créer un imaginaire. De fait, souvent quand j’arrive, je retrouve des objets, de la vaisselle - et dans ce cas-là, je ne touche à rien et je prends la pièce telle quelle, mais c’est en quelque sorte indépendant de ma volonté. (Rires) Cependant, il m’est arrivé de trouver des lieux d’habitation qui avaient réellement été abandonnés dans l’urgence, et ça, je le sais en faisant des recherches sur l’histoire des lieux après coup. Là, ça rend la photo encore plus cool.

 

Est-ce que dans une certaine mesure, tu te considères comme un «traqueur de vestiges de la décadence humaine» ?

(Rires) Hé bien là, je trouve ça quelque peu présomptueux ; disons que je suis resté un peu plus modeste, moi, j’ai opté pour explorateur de l’oubli.

 

Quel est ton moment favori dans l’exploration : l’entrée, la découverte, ou le moment où tu repars avec tes photos ?

L’entrée, sans aucune hésitation ! Tu arrives dans un lieu, et là c’est le début de l’aventure : tu cherches une entrée, tu escalades, tu descends dans les égouts s’il faut, c’est fou et c’est clairement ce que je préfère.

 

Est-ce que c’est l’histoire ou l’interdit qui t’attire le plus dans l’exploration urbaine ?

En toute transparence, c’est uniquement l’interdit. Alors certes, il m’arrive après coup de me renseigner sur un lieu et d’essayer de comprendre son histoire, mais ça reste très anecdotique. Mon approche, c’est celle d’un explorateur et pas celle d’un historien - non pas que ça ne m’intéresse pas, mais vu le temps que je passe à la recherche de lieux abandonnés, l’histoire n’est pas ma priorité.

 

Si tu étais un serial killer, quel serait selon toi le meilleur spot pour cacher un corps ?

C’est une excellente question ! Plutôt qu’un lieu en particulier, je dirais plutôt un type de lieu, à savoir les maisons abandonnées. Les usines sont souvent squattées, les châteaux souvent rachetés, ce sont les maisons qui restent vraiment longtemps à l’abandon, tu peux être tranquille avec ton cadavre; 

++ La page Facebook et le site officiel d'Urbex Ground.