Ancienne "dame pipi" du Pulp, Yvette Neliaz est devenue une figure incontournable des soirées et virées nocturnes parisiennes. Munie de son numérique Sony, Dame Pipi sillonne la capitale, immortalisant clubeurs et esthètes en tout genre avant de leur donner une nouvelle vie dans ses diaporamas, délires improvisés, drôles et poétiques. Rencontre avec une grande dame enfant de 63 ans qui rêve sa vie tout en vivant ses rêves.

 

Comment vous vous présenteriez en quelques mots ?
Dame Pipi :
Pas facile pour moi de faire court... Souvent, je dis artiste "multi-médium" (média au pluriel). On me dit photographe, mais c'est restrictif, je fais d'autres choses: vidéaste, webmaster, j'écris aussi...

Quand et comment avez-vous commencé la photo ?
Dame Pipi : J'ai pris quelques photos de mes amis au début des années 80 en Bretagne Sud, et ils n'ont pas supporté. Ils trouvaient que mes cadrages, c'était du grand n'importe quoi. Et puis, en 2000, on m'a proposé de remplacer la dame pipi dans les toilettes du Pulp. A cette époque, j'étais très perdue. Après la mort de ma copine, j'ai été prise d'une violente amnésie, ma tête marchait à 5%. Je prenais déjà des cours Internet, j'avais dans l'idée de faire un site de carnets de voyages. Au début du Pulp, j'étais SDF depuis un certain temps et je vivais encore dans ma voiture. Et puis j'ai obtenu un logement social à Montreuil et j'ai enfin pu me poser. J'ai tout d'abord commencé par faire des photos de mes collègues, uniquement pour alimenter mon site. Puis après, il y a eu Guido (organisateur des soirées "Goldrush" et créateur du fanzine Antijour, ndlr). Un soir, Guido était sappé en fille, je le photographie et je lui fais du chantage pour déconner... Il a adoré, et m'a proposé de faire une expo par mois dans leur soirée. La première était en novembre 2001. Ça a été déterminant, car les gens ont commencé à être au courant; la soirée était annoncée dans tous les magazines spécialisés, mon expo et mon site étaient donc officialisés. C'est là que je me suis lancée dans les slide-shows (diaporamas). C'est un peu moi qui ai fait la première web-tv.

Qu'est-ce qui vous a donné le goût et la motivation pour continuer ?
Dame Pipi : Pas mes collègues !! (Rires). Ils me conseillaient d'essayer d'imiter les autres photographes de nuit; ils me trouvaient peut-être un peu loin des cours de la sémantique de l'image...mes cadrages un peu déjantés leur déplaisaient. Ce qui m'a fait vibrer, et me pousse à continuer, c'est de découvrir la complexité du rapport à l'image; les gens par rapport à leur propre image, et à ceux qui captent leur image. Ça, ça me passionne, et ça éveille des passions chez les personnes que je photographie: ils m'adorent, me détestent, sont jaloux de ne pas être fixés par l'objectif...des réactions vives. Autre observation: si je suis déprimée ou fatiguée, les gens photographiés le sont aussi sur la pellicule, comme si j'avais déteint sur eux.

Vos influences ?
Dame Pipi : Tout d'abord Montaigne, pour son Journal de Voyage en Italie; le monde vu par le "bout de la lorgnette", les petites choses, tout ces petits détails qui font toute la saveur de tous les jours, de toutes les nuits. Diane Arbus aussi, que j'ai découverte récemment. J'aime son approche, comme elle, j'essaye de voir ce qu'il y a derrière. Parfois d'ailleurs, les gens n'aiment pas qu'on puisse capter certains de leurs traits cachés.

Qu'est-ce qui fait qu'un de vos diaporamas est réussi, selon vous ?
Dame Pipi : Quand les gens retrouvent la soirée qu'ils ont vécue. Ou pire, quand ceux qui avaient le sentiment de s'être fait chier regardent le diaporama et y trouvent finalement une soirée réussie. Dans mes diaporamas, je refais la soirée, je coupe au montage les aspects négatifs.

Comment décririez-vous votre style ? Votre travail ?
Dame Pipi : J'attends de l'extérieur qu'on me le dise. Quand je travaille, je suis dans une espèce de transe. Et puis je regarde les photos, je les choisis, très calmement. Ensuite je les commente, en impro, et c'est là que la transe reprend. Juste une écoute pour vérifier que je ne suis pas partie trop en live... et puis je laisse reposer, et je réécoute plus tard, comme un public, un peu dissociée. C'est ce dédoublement qui m'a permis de me reconstruire. Comme quand j'allais au Pulp et qu'il fallait que je sois gaie alors que j'étais au bord du gouffre. Un double « je ». Quand je réécoute mes conneries, je me fais rire toute seule, et ça me fait du bien.

Vous rêveriez de prendre une photo de... ?
Dame Pipi : Je ne rêve pas de prendre quelqu'un en particulier. J'essaye de capter "l'invisible", et à chaque photo, je nourris le même rêve.

Vous ne prendriez jamais une photo de... ?
Dame Pipi : Je demande toujours avant de shooter, donc je ne photographie jamais des gens qui dorment, jamais de clochards non plus (sauf sympathie au préalable). En un mot : jamais de gens en position de faiblesse.

Vos ambitions ?
Dame Pipi : En vivre. Pouvoir payer mes factures, et recommencer à voyager. Et puis aussi trouver un agent ou une galerie, quelqu'un de plus rationnel que moi qui se chargerait de l'organisation: je n'ai aucune notion du temps !

Vos projets ?
Dame Pipi : Faire évoluer mon site, et réaliser un bouquin de photos suite à mon expo au Ministère de la Culture (accrochage de 2000 clichés). Mais j'ai du mal toute seule. Envie de travailler avec quelqu'un... Encore que déjà, ça va mieux qu'avant, j'arrive à parler de ce que je fais... Un bon début. Et puis il y a aussi peut-être un projet télé, en discussion, affaire à suivre...

Un ou deux derniers mots ?
Dame Pipi : Vive la vie ! Faut la vivre à fond, on en a qu'une. Même si on se réincarne, mais ça, c'est autre chose...


A voir également, un de ses diaporamas récent: ici.

Son site: www.damepipi.com.


Propos recueillis par Chloé Mahieu.