Tu t’exprimes à travers un médium plutôt inhabituel. Raconte-nous comment tu as découvert l’art du tissage. Quelles ont été tes premières inspirations dans ce domaine ?

J’ai découvert le tissage de manière tout à fait fortuite. J’étais entrée en école d’Art avec l’idée que ma dominante serait la peinture, mais je m’intéressais beaucoup à la haute couture, surtout pour les possibilités de construction qu’elle offre. J’ai découvert la dominante Textiles (Fibers, ndlr), et il y a eu un déclic. Le tissage était l’un des prérequis pour cette dominante, et je pensais prendre ce cours simplement pour valider ma première année, mais en fin de compte, j’ai passé toute la durée de mes études à ne faire quasiment que du tissage. J’étais très inspirée par Helena Hernmarck et Magdalena Abakanowicsz, deux artistes qui faisaient des tapisseries gigantesques à une échelle que je n’imaginais pas être possible.

 

Pourquoi ressens-tu une connexion si particulière avec ce médium ? Où trouves-tu du plaisir dans une activité qui semble a priori fastidieuse et pas immédiatement satisfaisante ?

J’ai toujours eu une personnalité addictive. Quand j’étais enfant, je passais des heures toute seule, à coudre, à découper des magazines, lire, écrire, etc. Le tissage est pour moi une manière structurée de créer, et la tapisserie permet beaucoup d’expérimentations tout au long du processus. En outre, quand j’éprouve trop de plaisir au quotidien dans une activité, j’ai l’impression de ne plus contrôler les choses. La gratification décalée qu’offre le tissage est quelque chose qui fonctionne très bien pour moi.

 

Peux-tu nous montrer quelques images des différentes étapes dans le processus de tissage ?

Bien sûr !

 

 

L’internet regorge de ce genre d’images que tu utilises dans ton travail (des instantanés — souvent des selfies — de femmes à moitié nues). Comment fais-tu une sélection dans cette masse ? Qu’est-ce qui te touche particulièrement dans ce genre d’images ?

Je passe beaucoup de temps à faire des recherches et à essayer de me connecter avec les filles qui apparaissent dans mes tapisseries. Ces derniers temps, on m’envoie de plus en plus souvent des photos ; je me promène à travers les comptes Instagram de ces filles et j’apprends à les connaître avant d’en faire des tapisseries. Je suis vraiment passionnée par tous les trucs que les filles ont dans leurs chambres, tous ces éléments qui trahissent le temps passé à préparer la photo, à essayer plusieurs tenues, à se maquiller et s’arranger les cheveux pour que la photo soit « bien ». Quand elles sont obnubilées par le résultat de la photo, par leur apparence, elles en oublient le décor derrière elles. Je suis fascinée par cette déconnexion, par cette obsession du propre corps assez forte pour en faire oublier tous les objets qui traînent par terre, sur le lit…

 

Pourquoi as-tu décidé de représenter ces femmes sans visages ?

Quand j’ai commencé cette série, je travaillais avec des images de moi et de mes deux soeurs, j’utilisais nos photos d’enfance pour dépeindre des situations qui m’intéressaient, en rapport avec l’ordre de naissance, les relations entre demies-soeurs, et effacer les visages était un moyen de ne pas réduire le travail à nous trois, mais à l’élargir au soeurs de manière générale, ou aux filles qui ont grandi avec des pères absents ou distants, dans des foyers tumultueux. Quand j’utilise des images d’étrangers, je trouve juste d’en retirer les éléments caractéristiques qui pourraient mettre la personne dans une situation inconfortable, je n’ai jamais voulu engendrer une situation dans laquelle quelqu’un se retrouve exploité ou utilisé contre son gré. Je voulais anonymiser les images pour que toutes les filles puissent s’y identifier.

 

Parmi toutes ces femmes, tu t’es également représentée. Le fait de travailler de manière si intense avec la question de l’auto-représentation a-t-il influencé ta manière d’utiliser ta propre image ?

J’ai toujours été assez consciente des images que j’envoyais aux hommes. Je sortais avec des mecs qui jouaient dans des groupes, donc j’avais en tête que ces images pourraient se retrouver dans le van (avant l’ère iPhone) en tournée, ou partagées sans mon consentement. Je m’assurais toujours d’envoyer des images avec lesquelles je me sentais à l’aise, dont le résultat était entièrement maîtrisé ; c’est quelque chose que j’ai probablement appris en cours d’Art. J’utilise des images de moi-même pour que les gens comprennent que la majorité de mon travail est constituée d’autoportraits.

 

Bien que le médium avec lequel tu travailles mette un filtre adoucissant sur les choses que tu montres, tes oeuvres traitent souvent de sujets « durs » (drogue, sexe, mort…). Quelle relation as-tu avec ces sujets ? Où vois-tu la beauté dans un tampon usagé ?

Mon travail, et d’une certaine manière, mon rôle au sein de ma famille, a toujours consisté à ne surtout pas perdre le contact avec la réalité. J’abordais toujours des sujets difficiles et m’intéressais à leurs répercussions. Mon travail fonctionne comme cela ; pour moi, me préoccuper des addictions de mes soeurs m’a poussée à faire des recherches, à fouiller sur les panneaux d’affichage de prévention contre la drogue et de comprendre les choses selon des perspectives différentes. 

Quand j’ai eu mon premier stérilet, j’avais en permanence d’horribles douleurs, je saignais abondamment, et j’avais l’impression que personne dans le monde de la santé ne voulait parler des effets secondaires de la contraception. Enormément de choses immanentes au fait d’être une femme sont passées sous silence, on nous dit souvent que nos problèmes sont le fruit de notre imagination. Pour ma part, je trouvais une grande beauté dans le sang qui s’échappait de mon corps, mais aussi dans les artéfacts qu’utilisent les gens pour s’échapper de leur réalité, et, de manière générale, dans tous les objets qui nous entourent au quotidien.

 

Sur quoi travailles-tu en ce moment ? Quelle direction prend ton oeuvre ? Quels sont tes projets ?

En 2012, je me suis mise à collectionner des copies d’écran du porno que je consomme. Maintenant, je fais enfin usage de cette collection avec mon métier à tisser de 100’’ (environ 250cm, ndlr). J’ai commencé par tisser quarante-huit scènes sur un très grand format, et j’en tisse une petite sélection en 100’’x100’’ (environ 250x250cm, ndlr). En ce moment, je suis immergée dans le vortex de cette collection, j’y sélectionne le contenu, les informations, et puis je tisse. C’est une source d’informations très vaste et excitante, un peu comme une étude de cas dont il faut extraire le contenu. Mon travail évolue dans une direction plus personnelle, plus réfléchie, et je me pose des défis d’échelle. J’ai aussi commencé un nouveau projet dans lequel je tisse des tapis avec mon partenaire, To Dødsfall. C’est un moyen extraordinaire de voir le tissage à travers une nouvelle perspective en créant des objets utilisables dans la vie quotidienne. Vous pouvez suivre ce projet sur nos comptes Instagram respectifs (@to_dodsfall et @erinmriley).

++ Le site officiel et le compte Instagram d'Erin M. Riley.