Quand vous vous lancez dans cette série sur les rockabilly en 82, pourquoi vous choisissez ce thème ? Vous connaissez des gens dans cette scène ? Vous en faites partie ?
Gil Rigoulet : J’ai toujours eu des amis dans la musique. Ils ont monté des groupes que j’ai suivis, et après, naviguant dans ce milieu, j’ai rencontré d’autre gens, et ainsi de suite. Je vivais en Normandie, à Évreux, c’était une scène très vivante : il y avait une base américaine qui, dans les années 50-60, a amené une présence américaine, et ils nourrissaient les juke-boxes des bars de 45 tours rock’n’roll. Ça a stimulé une scène rock qui a pris beaucoup d’ampleur. Évreux est restée un phare au niveau de l’histoire du rock’n’roll dans cette partie de la France ; Rouen a suivi, et au Havre aussi, c’était un phénomène très fort. On ne se déplaçait qu’en bateau avant, or Le Havre est au bord de la Manche, donc tout arrivait là. Du coup, j’ai connu toute la scène normande, j’ai fait des photos de Little Bob Story, le groupe le plus connu dans le coin à cette époque-là. J’ai fait beaucoup de photos sur les débuts du festival rock d’Évreux, j’ai rencontré beaucoup de groupes anglais et français qui passaient, je faisais les affiches aussi… Tout ça, c’était en même temps que je commençais à travailler pour la presse française. Et quand je retournais à Évreux, c’était le monde des copains. Il n’y avait pas d’obligation, je ne vendais pas ces photos.

rockab9

Est-ce que ça partait tout de même d’une démarche documentaire, d’une volonté d’immortaliser une scène en photo, ou c’est juste que vous photographiiez vos potes sans vous poser plus de questions ?
Non, ça va au-delà. J’ai toujours eu une approche sociologique dans mon travail. Simplement, j’ai toujours eu un mal fou avec les commandes. Pour moi, la commande, c’est un truc stérile, trop plein de contraintes. Moi, j’ai toujours organisé les choses dans mon coin. La série sur les rockabilly, j’en ai vaguement parlé au journal pour lequel je travaillais à l’époque, La Dépêche d’Évreux, mais j’ai fait ce que je voulais. C’était juste un prétexte ; ce qui m’intéressait, c’était d’y passer des mois, de les suivre, d’entrer dans leurs chambres, de rencontrer les parents, de les voir au travail, dans leurs loisirs, avec leurs voitures. Sortir du domaine de la parade et me demander : qui sont ces gens ? Quelle est leur vie ? Je voulais savoir si les bananes, ils les avaient au boulot ! Comme les punks à Londres qui allaient bosser avec la crête. Je voulais savoir si c’était juste de la panoplie ou pas.

Comment les avez-vous rencontrés pour la première fois ?
La première fois, c’était à Évreux, devant la cathédrale ; il y a un plan d’eau et une sorte de pont, et ils étaient tous assis là, alignés. Je me suis dit : Ouah, c’est quoi cet ensemble, là ?! Moi, je connaissais les rockabilly d’une époque, mais je ne savais pas qu’il y avait eu un retour. Après, je me suis documenté et j’ai compris que le phénomène avait commencé autour de 75 en Angleterre et avait pris de l'ampleur vers la fin des années 70. Puis le phénomène est passé en France. Que ce soit à Paris ou en province, on retrouvait les Panthers - des Blacks et des Arabes qui étaient rockabilly et s’affrontaient avec les tendances teddy. Les gens que j’ai photographiés étaient plutôt tendance teddy, une grosse bande. Mais dans cette bande, il y avait aussi Boumé, qui était d’origine arabe.

rockab2

OK, donc vous les voyez alignés sur ce pont, ça vous intrigue — comment vous procédez ensuite ? Comment vous gagnez leur confiance ? Comment entrez-vous dans leur intimité ?
Ah ben ça, c’est le temps. Je leur ai proposé qu’on se retrouve sur les prochaines sorties, déjà c’était ça le plus facile. Après, ils constatent que je suis là, que c’est sérieux, que je les suis, que c’est pas des mots en l’air, je récupère des numéros de téléphone, ils m’appellent quand ils prévoient quelque chose, et petit à petit, à passer des soirées ensemble, on commence à discuter, à mieux se connaître, et puis j’ai pu pousser des portes. Le plus dur, c’était les photos au travail, j’ai essuyé des refus des entreprises. Mais j’ai pu en photographier certains, dont un type qui travaillait dans une blanchisserie. Maintenant, les boîtes font beaucoup plus de travail de communication, donc elles ont pris l’habitude de la présence de photographes, mais à l’époque, surtout dans les milieux ouvriers, c’était pas facile.

rockab1

Et au boulot, alors, ils conservaient leur attirail ?
Oui ! On les prenait pour des originaux dans leur milieu, c’est sûr, parce qu’ils avaient la banane mais aussi le look et la voiture qui allait avec. Moi, j’ai toujours travaillé en longue haleine sur des sujets, en prenant le temps de m’introduire dans les milieux, de lier presque des amitiés avec certains. Il y a un moment où vous faites partie de la bande. Je suis resté 4 mois, j’aurais pu rester plus longtemps encore. Par exemple, j’ai aussi travaillé sur l’autisme pendant 8 mois, j’ai des séries qui durent sur plusieurs décennies. Je ne conçois les choses que comme ça.

rockab8

Quand on se fond comme ça dans un milieu, qu’on tisse des liens intimes avec ses sujets, est-ce qu’on parvient quand même encore à maintenir une distance suffisante pour rester observateur, pour que la démarche reste sociologique ?
Ah mais attention, je les connaissais mais c’étaient pas mes amis ! C’est très clair. Oui, il faut qu’il se passe des choses, qu’ils sentent que je ne suis pas un élément extérieur à leur pensée ; non, ils sont touchants, mais ce ne sont pas des amis intimes. Par exemple, la personne qui a écrit le texte des rockabilly est un sociologue ; il nous a beaucoup parlé de son boulot, c’est devenu un ami, et lui, il travaille sur les skinheads. Et lui et moi sommes d'accord : c’est pas sain d'être trop proches de ses sujets. Même s’il a tissé des liens, parfois sur de très longues périodes, il reste lui-même, c’est très défini dans sa tête. On procède un peu de la même façon.

rockab7

Vous avez encore des séries en cours sur des communautés, des groupes, ça vous intéresse toujours ?
Oui, parce que le monde rock est quand même quelque chose qui est libératoire dans nos vies. Pour certains, ça correspond presque à un besoin vital - ils ont leur boulot, et ils ont leur deuxième vie, qui est la plus importante. On a lancé un projet de documentaire sur le monde du rockabilly en reprenant les histoires que j’avais mises en place, en retrouvant les personnages, pour leur donner la parole qu’ils n’ont pas eue à l’époque. On veut comprendre ce qu’était ce phénomène à l’époque et faire un saut dans ce qui se passe actuellement, parce qu’il y a un retour extrêmement fort du rockabilly chez les jeunes. À Évreux, il y a un gars de 27 ans, Thibault, qui a créé une revue dédiée au rockabilly, ça s’appelle Rockin' Ball. On a sympathisé, il travaille sur la jeune scène, il m’a envoyé des vidéos de groupes de rockabilly, les gars ont 20 ans et ça déménage, c’est extraordinaire !

rockab6

Vous avez retrouvé tous les individus que vous aviez photographiés à l’époque ?
Non, c’est un peu le problème. Mais par exemple, le type dans la blanchisserie, j’ai eu des nouvelles de lui : il vit à Caen et a ouvert des blanchisseries dans plusieurs endroits, il est toujours là dedans. Je pensais qu’il allait passer à autre chose, mais non, c’est son créneau ! Il y en a un autre qui tient un bar à Évreux. Et le coiffeur, il est toujours en vie. J’ai qu’une envie, c’est de l’interviewer. C’était l'un des seuls à savoir faire ces bananes ! Tout le monde passait par lui ! Et Michel, il est mort un an après la série, un accident de voiture... J’ai rencontré sa mère et ses deux soeurs à qui j’ai offert les bouquins, elles étaient extrêmement touchées d’avoir des documents sur lui. Ses neveux aussi - ils découvrent que leur oncle qui faisait partie d’un autre monde est dans un bouquin, quoi !

rockab5

Et ceux que vous avez retrouvés, ils ont toujours ce style-là ? Ils écoutent toujours cette musique ?
La plupart sont toujours sensibles à cette musique, et oui, ils traînent toujours dans les concerts rockabilly. Boumé, il s’est marié avec une Algérienne. À l’époque, c’était lui le meilleur danseur, et là, on l’a retrouvé, 35 ans plus tard, et il s’est remis à danser, c‘était trop touchant. Ça les a beaucoup marqués, ils restent copains. Marco, celui qui a la super grosse banane, lui aussi il est toujours dedans. Il a perdu de la grandeur, enfin il a moins de cheveux, quoi, il est jardinier dans un bled de l’Orne, et il est encore à fond dedans, dans les concerts et tout. Il a la cinquantaine. Tout ça, ça crée une famille, des liens. Il y a des gens qui ont besoin de ça. Ils fuient le milieu parental et ils ont besoin d’une autre famille, avec d’autres codes, dont ils pensent qu’elle va plus les accomplir.

rockab4

Et vous, au fait, vous n’avez jamais ressenti cette envie d’appartenance à une scène comme ces gars-là ?
Je suis claustrophobe ! Pour voyager, je préfère être seul ; dès que je vois un groupe, j’ai la température qui monte, je m’éloigne. J’aime bien être là, là, et là, comprendre tout ça, mais ne jamais avoir un territoire et des frontières. Je ne supporte pas le moindre enfermement. J’aime côtoyer plein de milieux - j’en ai besoin -, j’aime bien la scène rock parce qu’il y a des gens qui m’attendrissent dedans, mais j’adore aussi les peintres, la sculpture, la céramique... je collectionne des carreaux de céramique, ça me touche, l’Histoire également, j'adore, et puis les paysages me touchent énormément eux aussi... bref, j'aurais du mal à me réduire à un seul petit monde. Et photographiquement, j’ai aussi des travaux qui parlent de ça, du fait que j’ai besoin de me retrouver seul - j’ai fait tout un truc sur le littoral du Cotentin, c’est un besoin vital. Pendant 30 ans j’ai tourné sur ce littoral, parce que j’ai besoin de cette liberté, mon esprit marche avec cet horizon, ça me parle. Mon bonheur, ce sont ces ciels très compliqués.

rockab3

Vous avez l’impression qu’on se prend moins le temps pour faire des séries comme ça ?
Moi, je discute avec certains jeunes photographes ; c’est un fait qu’ils ont envie de montrer qu’ils sont photographes, mais pour moi, c’est rarement abouti. Ils oublient de prendre des distances, d’aller au coeur d’une pensée. À un moment, quelque chose vous attire, vous commencez à faire des photos, vous ne savez pas trop pourquoi, et après vous voyez que ça vient de quelque chose en vous, parce que vous êtes touché par quelque chose. Puis vous commencez à mûrir, donc vous tournez autour, vous le cernez… ça se pétrit, une idée ! Parce qu’à un moment, ça va commencer à prendre des formes photographiques connues que vous avez déjà vues ailleurs, et là, vous vous dites : c’est ça. Mais non ! L’idée, elle était encore derrière ! Et à un moment, encore plus tard, vous réalisez : mais oui, voilà, c’est ça que je voulais dire ! Il faut épurer tout ça. On est dans un monde où l'on subit un nombre de trucs incroyable sans le savoir. Les gens sont persuadés d’avoir leur style à eux, mais non : ils sont les enfants de plein de choses. Y'a pas de secret - il faut regarder ça en face, en avoir conscience et commencer à travailler sur soi, pour toucher le coeur d’une idée qui est vraiment la vôtre.

Mais il faut aussi pouvoir se le permettre, de passer plusieurs mois en immersion comme ça, dans un sujet.
Non, pas forcément - c’est quelque chose que vous faites de temps en temps, vous l’avez dans la tête, vous le faites régulièrement, comme vous voulez. Par exemple, les paysages du Cotentin, on est en 2017, et ça fait sept, huit ans que je fais ça. Au début, j’introduisais des lieux un peu reconnaissables du Cotentin, et je me suis dit : mais non, tout ça, ça existe déjà, des gens l’ont déjà fait ; moi ce qui m’intéresse, c’est vraiment les matières, les surfaces, quoi. Il faut prendre le temps de se demander : mais qu’est-ce qui m’emmène la tête, au juste ?

cotentin

++ La série Rockabilly 82 est visible en entier sur le site de Gil Rigoulet. À voir également : ses séries sur l'Angleterre des années 1970-80 et à Reading en 1978. Et les amateurs de ciels compliqués trouveront leur bonheur ici.